Deux minutes plus tard
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Un café de Kyoto, une chambre à l'étage, un écran d'ordinateur qui s'allume tout seul — et le propriétaire des lieux qui se retrouve nez à nez avec lui-même, deux minutes en avance sur la réalité. Junta Yamaguchi, réalisateur jusqu'alors inconnu et issu de la troupe de théâtre Europe Kikaku, signe avec Deux minutes plus tard un premier long métrage qui a fait le tour des festivals en 2020 avant de débarquer en France à l'été 2022. Le film avait tout pour séduire : un concept solide, un budget nul assumé, et cette fameuse promesse du plan-séquence intégral. Sur le papier, ça ressemble à la petite bombe artisanale que personne n'attendait. Kazunari Tosa campe Kato, ce gérant de café nonchalant qui découvre que son ordinateur communique avec l'écran de son établissement via une boucle temporelle de deux minutes. Rapidement rejoint par son employée Aya (Riko Fujitani) et une poignée d'amis, il commence à explorer les possibilités de ce phénomène — transmettre des informations vers le passé, voir le futur proche — avant que l'ambition du groupe ne déraille gentiment en amenant les deux écrans face à face pour déclencher un effet Droste en cascade, multipliant les sauts temporels au-delà des deux minutes initiales. L'intrigue tient dans une soirée et dans à peine plus de soixante-dix minutes de film, sans jamais vraiment quitter le périmètre du café et de la chambre au-dessus. Le concept, lui, est indéniablement malin. Le scénario est signé Makoto Ueda — le même qui co-écrivit l'anime The Tatami Galaxy avec Masaaki Yuasa — et il y a clairement une rigueur de construction qui force le respect : les règles sont établies dès le départ, les expériences se succèdent avec une logique implacable, et le film tient à peu près debout sans trop se contredire, ce qui n'est pas rien pour du voyage dans le temps. La mécanique des deux écrans est expliquée progressivement, avec cette bonne idée de faire tâtonner les personnages plutôt que d'assommer le spectateur d'une exposition en bonne et due forme. Pendant la première demi-heure, on est sincèrement captivé — les méninges s'allument, on teste mentalement les possibilités, on anticipe les paradoxes. Mais c'est là que le bât blesse. Une fois le dispositif bien en place, Yamaguchi peine à l'alimenter en surprises véritables. Le film se contente de rejouer plusieurs fois la même démonstration avec des variations mineures, et quand il tente de monter en puissance avec l'effet Droste, la mécanique s'emballe sans que l'enjeu dramatique suive. L'irruption de deux malandrins venus récupérer de l'argent caché dans un magnétoscope, puis des agents du « Bureau de l'espace-temps » venus effacer les mémoires, tout ça sent le remplissage de fin de script, une façon de fabriquer de la tension narrative là où le film était jusque-là heureux de se laisser aller à une légèreté contemplative. On voulait des casse-têtes, on se retrouve avec un vague thriller de salon. Les personnages, eux, restent en surface. Kato est sympathique — son malaise autour du refus de Megumi (Aki Asakura) d'assister à son concert est l'un des rares moments où le film tente d'exister au-delà de son concept — mais les amis qui débarquent les uns après les autres sont surtout là pour réagir au phénomène et faire avancer les expériences. On les distingue à peine, on ne s'y attache guère. C'est le problème classique du cinéma de dispositif : quand toute l'énergie créative est absorbée par la mécanique du truc, les êtres humains deviennent des pions fonctionnels. Primer de Shane Carruth avait le même défaut, mais compensait par une noirceur et une opacité assumées. Deux minutes plus tard vise quelque chose de plus léger, plus humain — et c'est précisément là qu'il manque de chair. La thématique du film, en creux, touche à quelque chose de plus profond : que ferions-nous si nous pouvions voir deux minutes dans notre propre futur ? La réponse que donne le film est finalement assez désenchantée — on essaie de tricher, on rate quand même, et on finit par préférer l'ignorance. Le dénouement, où Kato et Megumi choisissent de ne pas avaler la potion d'oubli (contrairement à ce que montrait l'écran du futur, modifiant ainsi le cours des choses), est la séquence la plus intéressante intellectuellement. Mais elle arrive un peu tard, et sans la résonance émotionnelle qu'elle mériterait. Sur la forme, le parti pris du plan-séquence est spectaculaire à considérer dans l'abstrait — d'autant qu'on apprend au générique de fin que la caméra utilisée était une minuscule optique fixée sur un téléphone portable allumé, le téléphone servant uniquement de moniteur pour que le réalisateur puisse vérifier son cadre en temps réel. Le tournage s'est déroulé en une semaine, exclusivement la nuit, dans ce café de Kyoto qui ne pouvait pas fermer pendant la journée. C'est une prouesse organisationnelle réelle, et les influences déclarées — Birdman, 1917, La Corde d'Hitchcock — s'entendent dans la construction. Mais à l'image, ça se voit. La qualité visuelle est celle d'un caméscope de milieu de gamme : la lumière est plate, les noirs se bouchent, certains plans manquent cruellement de profondeur. On accepte volontiers l'artisanat quand il est au service d'une vision ; ici, il finit par accentuer l'impression de film d'école ambitieux plutôt que de vrai objet cinématographique. La comparaison avec One Cut of the Dead s'impose naturellement — autre film japonais à petit budget passé par les festivals avant de devenir culte — et elle n'est pas forcément à l'avantage de Deux minutes plus tard, dont le dispositif est plus rigoureux mais l'émotion moins communicative. Les acteurs s'en sortent honorablement dans le contexte — tenir ses marques au millimètre près pour que le plan-séquence fonctionne demande une discipline de comédien de théâtre, et c'est cohérent avec l'origine scénique de la troupe. Kazunari Tosa est convaincant dans ses moments d'hésitation et de gêne, et Riko Fujitani insuffle un peu de vie dans les scènes d'exposition. Mais le texte ne leur laisse pas assez d'espace pour exister en dehors du concept. Deux minutes plus tard est, en définitive, un exercice de style réussi à moitié. La première moitié du film tient ses promesses — on est dans ce plaisir rare du puzzle qui se construit sous nos yeux, et la contrainte temporelle du plan-séquence renforce l'effet. Mais la deuxième moitié s'essouffle, faute d'enjeux humains suffisants pour porter le dispositif au-delà de lui-même. C'est le genre de film qu'on voit avec plaisir, dont on parle avec enthousiasme en sortant, et dont on réalise quelques jours plus tard qu'il ne reste pas grand-chose en mémoire. Pour les amateurs du genre, Primer reste la référence absolue en matière de rigueur temporelle, et Coherence de James Ward Byrkit propose un dispositif comparable avec beaucoup plus de tension dramatique. Mais si soixante-dix minutes en compagnie d'une bonne idée modestement exploitée suffisent à passer une soirée agréable, le film fait son travail — sans jamais tout à fait dépasser ce qu'il avait promis.
Ma note53%
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