L'histoire des 3 Adolf
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

« Le dieu du manga ». Voilà un titre ronflant qui circule depuis des décennies autour d'Osamu Tezuka, et qui suffit parfois à court-circuiter tout esprit critique. Père d'Astro Boy, inventeur du découpage cinématographique dans les cases, il a posé les fondations de tout ce qui a suivi dans le neuvième art japonais. Autant dire qu'arriver à L'histoire des 3 Adolf avec la fraîcheur d'un néophyte est presqu'impossible : l'œuvre traîne derrière elle une réputation de chef-d'œuvre qui précède la lecture comme une fanfare précède un cortège.
La série a d'abord été prépubliée entre 1983 et 1985 dans le Shūkan Bunshun, magazine littéraire généraliste dont les lecteurs habituels n'avaient rien de fans de manga. Tezuka cherchait un autre public, des adultes, des intellectuels, et il a adapté son propos en conséquence. À sa sortie en volumes, l'éditeur a d'ailleurs pris soin de ne pas faire figurer le mot « manga » sur la couverture rigide, histoire de ne pas effaroucher les libraires. Le succès a été immédiat. Et c'est dans cette tension entre ambition littéraire et contraintes du format que réside, à mon sens, tout l'intérêt et tout le problème de l'œuvre.
L'intrigue démarre à Berlin en 1936, pendant les Jeux Olympiques. Soheï Togué, journaliste sportif japonais, découvre que son frère a été assassiné par la police spéciale nazie. Motif : ledit frère aurait mis la main sur un document attestant qu'Adolf Hitler avait un huitième de sang juif. Autour de ce MacGuffin se greffent deux autres fils narratifs : celui d'Adolf Kamil, fils d'une famille de boulangers juifs réfugiés à Kobé, et celui d'Adolf Kaufmann, fils d'un diplomate nazi et d'une Japonaise. Les deux gamins sont les meilleurs amis du monde, jusqu'à ce que la guerre en fasse des adversaires. C'est là, dans ce triangle de prénoms maudits, que réside le vrai cœur du récit : comment l'idéologie transforme des êtres humains ordinaires en bourreaux ou en martyrs.
Tezuka a vécu la guerre, enfant, à esquiver les bombes incendiaires américaines. Le traumatisme est réel, et il transparaît dans toute la partie consacrée aux souffrances civiles japonaises. L'auteur critique ouvertement les exactions de l'armée impériale en Mandchourie ; ce qui, même en 1983, demandait une certaine dose de courage. Sa démarche est sincère, et on sent à chaque page le poids de la conviction. Ce qui n'empêche pas l'ensemble de reposer sur un présupposé historique pour le moins fragile : Tezuka croyait réellement à la rumeur des origines juives d'Hitler, glanée dans des journaux populaires de l'époque. Le problème, c'est que l'intrigue entière tourne autour de ce document et de sa capacité supposée à faire s'effondrer le Troisième Reich. Un document. Contre la structure bureaucratique totalitaire la plus implacable de l'histoire moderne. Disons que ça tient mieux dans un manga que devant un historien sérieux.
Le premier tome souffre de cette fragilité narrative : on court après des papiers, Togué se fait pourchasser, échappe à ses poursuivants grâce à une série de coïncidences qui feraient rougir n'importe quel scénariste, et les deux jeunes Adolf n'apparaissent qu'en pointillés. Le rythme est laborieux, les personnages secondaires s'accumulent sans qu'on sache toujours pourquoi, et les expressions faciales exagérées, typiques du Tezuka des origines, créent des ruptures de ton gênantes dans un récit censé traiter des crimes de guerre. Voir un personnage faire des yeux de cartoon au milieu d'une scène de torture, c'est un choc esthétique qu'on n'apprend jamais vraiment à digérer. Et il y a en plus, dès les premiers chapitres, une scène de violence sexuelle commise par le protagoniste lui-même qui laisse un malaise persistant, et rend difficile l'attachement à ce personnage pendant les cinq cents pages qui suivent.
Le second tome, en revanche, est une tout autre affaire. Tezuka lâche enfin la chasse aux documents pour se concentrer sur ce qui l'intéressait vraiment : les destins de ses personnages sous l'étau de la guerre. L'amitié brisée entre Kamil et Kaufmann, l'embrigadement progressif du second dans les Jeunesses hitlériennes, la tragédie d'Elisa : tout cela fonctionne avec une efficacité narrative réelle, et la conclusion, terriblement sombre et pourtant cohérente, reste longtemps en mémoire. C'est là que Tezuka rejoint ses meilleurs travaux. Car il faut bien le dire : Ayako, paru dix ans plus tôt, traite avec bien plus de rigueur des mêmes thèmes de culpabilité collective et de déliquescence morale. Et je lui préfère sans hésiter.
Le découpage mérite pourtant qu'on s'y arrête. La narration est franchement cinématographique : les plans s'enchaînent avec une fluidité remarquable, et on pense parfois à Costa-Gavras, à la manière dont il immerge la tension politique dans le quotidien des gens ordinaires. Tezuka est, sur ce point précis, un vrai génie de la mise en scène graphique, et on comprend sans mal pourquoi des auteurs comme Naoki Urasawa le revendiquent comme maître absolu.
Au final, L'histoire des 3 Adolf est une œuvre estimable, portée par une conviction humaniste sincère et par un sens du récit indéniable. Mais c'est aussi une œuvre inégale, dont le socle historique est bancal, dont le premier tome peine à embarquer, et dont la réputation de monument semble davantage reposer sur la légende de son auteur que sur la lecture elle-même. Plus proche d'un grand film imparfait que d'une œuvre canonique.
La série a d'abord été prépubliée entre 1983 et 1985 dans le Shūkan Bunshun, magazine littéraire généraliste dont les lecteurs habituels n'avaient rien de fans de manga. Tezuka cherchait un autre public, des adultes, des intellectuels, et il a adapté son propos en conséquence. À sa sortie en volumes, l'éditeur a d'ailleurs pris soin de ne pas faire figurer le mot « manga » sur la couverture rigide, histoire de ne pas effaroucher les libraires. Le succès a été immédiat. Et c'est dans cette tension entre ambition littéraire et contraintes du format que réside, à mon sens, tout l'intérêt et tout le problème de l'œuvre.
L'intrigue démarre à Berlin en 1936, pendant les Jeux Olympiques. Soheï Togué, journaliste sportif japonais, découvre que son frère a été assassiné par la police spéciale nazie. Motif : ledit frère aurait mis la main sur un document attestant qu'Adolf Hitler avait un huitième de sang juif. Autour de ce MacGuffin se greffent deux autres fils narratifs : celui d'Adolf Kamil, fils d'une famille de boulangers juifs réfugiés à Kobé, et celui d'Adolf Kaufmann, fils d'un diplomate nazi et d'une Japonaise. Les deux gamins sont les meilleurs amis du monde, jusqu'à ce que la guerre en fasse des adversaires. C'est là, dans ce triangle de prénoms maudits, que réside le vrai cœur du récit : comment l'idéologie transforme des êtres humains ordinaires en bourreaux ou en martyrs.
Tezuka a vécu la guerre, enfant, à esquiver les bombes incendiaires américaines. Le traumatisme est réel, et il transparaît dans toute la partie consacrée aux souffrances civiles japonaises. L'auteur critique ouvertement les exactions de l'armée impériale en Mandchourie ; ce qui, même en 1983, demandait une certaine dose de courage. Sa démarche est sincère, et on sent à chaque page le poids de la conviction. Ce qui n'empêche pas l'ensemble de reposer sur un présupposé historique pour le moins fragile : Tezuka croyait réellement à la rumeur des origines juives d'Hitler, glanée dans des journaux populaires de l'époque. Le problème, c'est que l'intrigue entière tourne autour de ce document et de sa capacité supposée à faire s'effondrer le Troisième Reich. Un document. Contre la structure bureaucratique totalitaire la plus implacable de l'histoire moderne. Disons que ça tient mieux dans un manga que devant un historien sérieux.
Le premier tome souffre de cette fragilité narrative : on court après des papiers, Togué se fait pourchasser, échappe à ses poursuivants grâce à une série de coïncidences qui feraient rougir n'importe quel scénariste, et les deux jeunes Adolf n'apparaissent qu'en pointillés. Le rythme est laborieux, les personnages secondaires s'accumulent sans qu'on sache toujours pourquoi, et les expressions faciales exagérées, typiques du Tezuka des origines, créent des ruptures de ton gênantes dans un récit censé traiter des crimes de guerre. Voir un personnage faire des yeux de cartoon au milieu d'une scène de torture, c'est un choc esthétique qu'on n'apprend jamais vraiment à digérer. Et il y a en plus, dès les premiers chapitres, une scène de violence sexuelle commise par le protagoniste lui-même qui laisse un malaise persistant, et rend difficile l'attachement à ce personnage pendant les cinq cents pages qui suivent.
Le second tome, en revanche, est une tout autre affaire. Tezuka lâche enfin la chasse aux documents pour se concentrer sur ce qui l'intéressait vraiment : les destins de ses personnages sous l'étau de la guerre. L'amitié brisée entre Kamil et Kaufmann, l'embrigadement progressif du second dans les Jeunesses hitlériennes, la tragédie d'Elisa : tout cela fonctionne avec une efficacité narrative réelle, et la conclusion, terriblement sombre et pourtant cohérente, reste longtemps en mémoire. C'est là que Tezuka rejoint ses meilleurs travaux. Car il faut bien le dire : Ayako, paru dix ans plus tôt, traite avec bien plus de rigueur des mêmes thèmes de culpabilité collective et de déliquescence morale. Et je lui préfère sans hésiter.
Le découpage mérite pourtant qu'on s'y arrête. La narration est franchement cinématographique : les plans s'enchaînent avec une fluidité remarquable, et on pense parfois à Costa-Gavras, à la manière dont il immerge la tension politique dans le quotidien des gens ordinaires. Tezuka est, sur ce point précis, un vrai génie de la mise en scène graphique, et on comprend sans mal pourquoi des auteurs comme Naoki Urasawa le revendiquent comme maître absolu.
Au final, L'histoire des 3 Adolf est une œuvre estimable, portée par une conviction humaniste sincère et par un sens du récit indéniable. Mais c'est aussi une œuvre inégale, dont le socle historique est bancal, dont le premier tome peine à embarquer, et dont la réputation de monument semble davantage reposer sur la légende de son auteur que sur la lecture elle-même. Plus proche d'un grand film imparfait que d'une œuvre canonique.
Ma note67%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !