Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Troisième humanité
Bernard Werber
2012

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Troisième humanité
C'est l'histoire d'une déception annoncée. Pas brutale, pas définitive ; plutôt celle qu'on sent venir dès les premières pages et qu'on espère voir se démentir jusqu'aux dernières. Bernard Werber fait partie de ces auteurs qu'on a aimés si fort, si tôt, qu'on leur accorde des circonstances atténuantes même quand ils n'en méritent plus. Les fourmis, Les thanatonautes, Le père de nos pères : une période dorée, celle d'un romancier qui avait trouvé une formule aussi improbable qu'efficace : de la SF populaire traversée de vraie curiosité scientifique, portée par une structure à trois niveaux (récit, encyclopédie fictive, digression). Depuis, les années ont passé. Le cycle des Dieux a usé les fidèles, Le rire du cyclope n'a convaincu personne, et Troisième humanité arrive en 2012 comme une promesse de retour aux sources : une trilogie, un grand concept, un nouveau souffle. Le résultat est plus ambigu qu'espéré.

L'idée de départ est pourtant séduisante. Le paléontologue Charles Wells découvre au fond du lac Vostok, en Antarctique, des squelettes humains de dix-sept mètres de haut. Une première humanité de géants, il y a huit mille ans. Pendant ce temps à Paris, son fils David travaille sur une thèse qui postule l'inverse : l'avenir de l'espèce passe par la miniaturisation. Père et fils encadrent ainsi le roman comme deux bornes temporelles, et c'est Aurore Kammerer, chercheuse spécialisée dans les Amazones, qui va réunir leurs trajectoires autour d'un projet dément : créer une nouvelle humanité, dix fois plus petite, résistante, économe, capable de survivre là où la nôtre fonce dans le mur. Le tout sous l'égide du colonel Natalia Ovitz, dont le charisme militaire tranche avec la mollesse générale des autres personnages. En toile de fond : pandémie, menace nucléaire iranienne, catastrophes climatiques. Werber vise large. Très large.

Ce qui sauve partiellement le roman, c'est son dispositif narratif. On retrouve l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu d'Edmond Wells, intercalée entre les chapitres comme une respiration érudite… ou présentée comme telle, parce que les notices oscillent cette fois entre le fascinant et le franchement approximatif. Et puis il y a Gaïa : la Terre elle-même, personnage à part entière, qui ouvre le roman en narrant sa propre histoire depuis sa formation il y a 4,5 milliards d'années. Sur le papier, c'est une idée forte. En pratique, ce point de vue planétaire produit des passages sincèrement beaux, mais aussi quelques envolées new age qui donnent l'impression de lire un manifeste écolo rédigé sous influence cristalline. À la page 460 — au cœur du suspense, là où tout devrait s'emballer — Werber insère la recette complète du cassoulet toulousain pour six à huit personnes. C'est drôle. C'est voulu. C'est aussi très révélateur d'une certaine désinvolture vis-à-vis du lecteur.

Car c'est là le vrai problème. Le roman avait des ambitions encyclopédiques (Werber a déclaré avoir travaillé à vingt-et-une versions différentes du manuscrit, ce qui force un certain respect), mais le résultat final donne l'impression d'une maquette dont certaines pièces n'ont jamais vraiment été ajustées. Les personnages fonctionnent comme des porte-concepts plutôt que comme des êtres humains. David et Aurore se séduisent selon un protocole romanesque qu'on a déjà vu dans à peu près tous les Werber précédents. Le colonel Ovitz est le personnage le plus habité du lot, et ce n'est pas anodin : c'est la seule figure à qui l'auteur semble accorder une vraie intériorité. Les autres traversent l'intrigue avec l'enthousiasme d'acteurs lisant leur réplique pour la première fois.

La mécanique werbérienne est intacte — chapitres courts, alternance de registres, tension maintenue à coups de cliffhangers raisonnables — mais elle tourne un peu à vide. L'univers est de plus en plus autoréférentiel : les personnages sont les descendants ou les héritiers de ceux des romans précédents, le nom Janicot réapparaît comme une signature camouflée, et le lecteur néophyte aura parfois l'impression d'arriver en cours de réunion de famille sans avoir été invité. Quant aux éléments scientifiques, ils glissent progressivement du côté de la pseudo-science assumée (la mythologie atlante, les théories sur les géants préhistoriques) sans que le roman signale clairement le passage de la spéculation légitime à la fantaisie décomplexée. Ce flou était une force dans Les fourmis, où la biologie myrmécologique était suffisamment rigoureuse pour porter l'édifice. Ici, il devient un terrain mouvant.

Le roman se lit, c'est indéniable. Werber sait construire un page-turner, et le concept central — cette humanité miniature comme réponse à la crise écologique — a une résonance philosophique réelle qu'on aurait aimé voir creusée davantage. Mais on reste sur sa faim, exactement comme on reste sur sa faim devant un Crichton mineur : l'architecture tient debout, mais l'intérieur est meublé avec du mobilier de série.
Ma note45%
Lu le 8 Février 2013


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.