Un sac de billes
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Certains livres sont des victimes de leur propre succès. Joseph Joffo, coiffeur de formation, titulaire du seul certificat d'études et sans prétention littéraire aucune, se lance un jour dans l'écriture de ses souvenirs d'enfance pour les transmettre à ses enfants et petits-enfants, comme il l'expliquera lui-même des années plus tard. Le résultat, Un sac de billes, paraît en 1973 chez un certain Jean-Claude Lattès, éditeur alors tout frais et prêt à prendre des risques, après que les maisons plus établies ont poliment décliné. Ça ne s'invente pas. Le livre devient un phénomène, se vend à des millions d'exemplaires, est traduit en dix-huit langues et finit — inéluctablement — sur les tables de nuit des collégiens de toute la France. C'est là que les choses se compliquent pour lui.
L'histoire, on la connaît, ou du moins on croit la connaître. Paris, 1941. Joseph et son frère Maurice, dix et douze ans, fils d'un coiffeur juif de Montmartre, prennent la route seuls vers la zone libre, espérant rejoindre leurs frères aînés et retrouver un semblant de famille intacte quelque part au sud. Le titre lui-même vient d'une scène fondatrice : le petit Joseph, lassé de se faire moquer pour son étoile jaune, l'échange avec un camarade contre — vous l'aurez deviné — un sac de billes. C'est beau sur le papier, et ça donne un titre que n'importe quel attaché de presse aurait signé des deux mains. S'ensuit une série de péripéties à travers une France coupée en deux, de planques en bons samaritains, de coups de chance en situations tendues, jusqu'à la libération.
Si tous les juifs qui ont survécu à la guerre faisaient un livre pour raconter comment ils s'en sont sortis, ça ferait beaucoup de papier, mais pas forcément de bons livres. Joffo ne nous livre pas grand-chose de passionnant. Le récit avance, certes — il faut lui reconnaître ça — avec une certaine légèreté, presqu'un entrain de roman d'aventures, loin des récits de déportation qui vous pèsent sur la poitrine. On est plus du côté de La gloire de mon père que de Primo Levi. Mais cette légèreté, qui est censée constituer la force du livre (montrer l'occupation à hauteur d'enfant, avec une candeur qui adoucit l'horreur de la guerre) finit par devenir son principal problème. On ne tremble pas vraiment, on ne rit pas vraiment, on suit. Sans qu'on sache très bien pourquoi on est censé être bouleversé, sinon parce que l'histoire est vraie et que la période est grave.
Il faut d'ailleurs noter que Joffo n'a pas écrit seul. Lattès lui avait conseillé de se faire accompagner pour « améliorer la qualité littéraire », et c'est Claude Klotz — mieux connu sous son nom de plume Patrick Cauvin — qui a passé le manuscrit à la ponceuse. Joffo le remercie sobrement en début de volume pour sa « main si sûre ». Ce qui explique peut-être pourquoi le style, sans être remarquable, tient mieux la route que ce qu'un coiffeur du XVIIIe arrondissement sans bagage littéraire aurait pu produire seul. Ça n'invalide pas le témoignage, mais ça place le livre à mi-chemin entre le document brut et la reconstruction narrative : un no man's land qui lui interdit d'exceller dans l'un ou l'autre registre.
Ce qui reste, au final, c'est la lecture imposée. Et toute lecture imposée traine avec elle un boulet. On a du mal à apprécier un livre qu'on vous force à lire avant d'avoir l'âge de le comprendre, dans une classe où personne n'a envie d'être, avec un prof qui vous demande de « ressentir ». Joffo a peut-être écrit quelque chose d'honnête, de sincère même : un témoignage personnel sur une épopée familiale réelle, sans pathos excessif ni leçon de morale assénée. Mais honnête et sincère, ça ne suffit pas à faire un grand livre. Ça en fait un bon livret de caisse d'épargne : un peu fade, et qu'on finit par glisser dans un tiroir.
L'histoire, on la connaît, ou du moins on croit la connaître. Paris, 1941. Joseph et son frère Maurice, dix et douze ans, fils d'un coiffeur juif de Montmartre, prennent la route seuls vers la zone libre, espérant rejoindre leurs frères aînés et retrouver un semblant de famille intacte quelque part au sud. Le titre lui-même vient d'une scène fondatrice : le petit Joseph, lassé de se faire moquer pour son étoile jaune, l'échange avec un camarade contre — vous l'aurez deviné — un sac de billes. C'est beau sur le papier, et ça donne un titre que n'importe quel attaché de presse aurait signé des deux mains. S'ensuit une série de péripéties à travers une France coupée en deux, de planques en bons samaritains, de coups de chance en situations tendues, jusqu'à la libération.
Si tous les juifs qui ont survécu à la guerre faisaient un livre pour raconter comment ils s'en sont sortis, ça ferait beaucoup de papier, mais pas forcément de bons livres. Joffo ne nous livre pas grand-chose de passionnant. Le récit avance, certes — il faut lui reconnaître ça — avec une certaine légèreté, presqu'un entrain de roman d'aventures, loin des récits de déportation qui vous pèsent sur la poitrine. On est plus du côté de La gloire de mon père que de Primo Levi. Mais cette légèreté, qui est censée constituer la force du livre (montrer l'occupation à hauteur d'enfant, avec une candeur qui adoucit l'horreur de la guerre) finit par devenir son principal problème. On ne tremble pas vraiment, on ne rit pas vraiment, on suit. Sans qu'on sache très bien pourquoi on est censé être bouleversé, sinon parce que l'histoire est vraie et que la période est grave.
Il faut d'ailleurs noter que Joffo n'a pas écrit seul. Lattès lui avait conseillé de se faire accompagner pour « améliorer la qualité littéraire », et c'est Claude Klotz — mieux connu sous son nom de plume Patrick Cauvin — qui a passé le manuscrit à la ponceuse. Joffo le remercie sobrement en début de volume pour sa « main si sûre ». Ce qui explique peut-être pourquoi le style, sans être remarquable, tient mieux la route que ce qu'un coiffeur du XVIIIe arrondissement sans bagage littéraire aurait pu produire seul. Ça n'invalide pas le témoignage, mais ça place le livre à mi-chemin entre le document brut et la reconstruction narrative : un no man's land qui lui interdit d'exceller dans l'un ou l'autre registre.
Ce qui reste, au final, c'est la lecture imposée. Et toute lecture imposée traine avec elle un boulet. On a du mal à apprécier un livre qu'on vous force à lire avant d'avoir l'âge de le comprendre, dans une classe où personne n'a envie d'être, avec un prof qui vous demande de « ressentir ». Joffo a peut-être écrit quelque chose d'honnête, de sincère même : un témoignage personnel sur une épopée familiale réelle, sans pathos excessif ni leçon de morale assénée. Mais honnête et sincère, ça ne suffit pas à faire un grand livre. Ça en fait un bon livret de caisse d'épargne : un peu fade, et qu'on finit par glisser dans un tiroir.
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