Sept vies
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Soyons honnêtes d'emblée : Sept vies n'est pas un grand film. Peut-être même pas un bon film, à en juger par certains de ses défauts patents. Et pourtant, me voilà en train d'y penser encore, deux heures après la séance. C'est suspect, non ? Gabriele Muccino, réalisateur italien révélé par Juste un baiser et Souviens-toi de moi avant de débarquer à Hollywood, retrouve ici son acteur fétiche Will Smith pour une deuxième collaboration américaine, deux ans après À la recherche du bonheur. On notera au passage que Muccino avait failli diriger Hancock avant que le projet lui échappe — ce qui, au vu du résultat final de ce film de super-héros, n'est peut-être pas la pire chose qui lui soit arrivée. Will Smith est donc de retour dans un registre dramatique, entouré de Rosario Dawson et Woody Harrelson, pour un mélo à twist dont le titre original — Seven Pounds — ne sera jamais expliqué dans le film, ce qui est soit du génie, soit de la fainéantise scénaristique. Le film s'ouvre sur une image troublante : Ben Thomas, en sueur, téléphone aux secours pour signaler un suicide. Le sien. « Il y a eu un suicide. — Qui est la victime ? — Moi. » Puis, aussitôt : « Dieu créa la Terre en sept jours. Et en sept secondes, il détruisit la mienne. » Le ton est donné. Muccino ne prend pas de gants. On est loin de la lumineuse success story de À la recherche du bonheur — et ceux qui l'ont vu comprendront ce que ça signifie : Sept vies est dix fois plus sombre, dix fois plus lourd, avec en prime une histoire d'amour et des silences qui s'étirent. Beaucoup de silences. Ben Thomas est agent du fisc — couverture commode pour se glisser dans l'intimité des gens. Hanté par un accident de voiture dont il est responsable et qui a coûté la vie à sept personnes, dont sa femme, il a élaboré un plan de rédemption aussi radical que méthodique : transformer l'existence de sept inconnus en leur offrant ce dont il dispose. Un poumon, un lobe de foie, un rein, une maison, et, au bout du chemin, l'organe le plus précieux. Le tout au profit de personnes qu'il a lui-même sélectionnées selon des critères moraux assez opaques — la bravoure, la détresse, la pureté d'âme, on ne sait trop. Le problème, c'est qu'il n'avait pas prévu de tomber amoureux. Emily Posa (Rosario Dawson), souffrant d'insuffisance cardiaque et d'un groupe sanguin rarissime, va compliquer sérieusement l'arithmétique de son sacrifice. Là où le scénario de Grant Nieporte — premier long métrage pour ce scénariste, et ça se sent — aurait pu être vraiment original, c'est dans l'exploration de ces sept destins parallèles. On rêve d'un film choral, d'une mécanique humaine à la 21 grammes, quelque chose d'un peu moins confortable. Mais Muccino préfère concentrer la majorité du récit sur la romance entre Ben et Emily, reléguant les autres bénéficiaires au rang d'épisodes annexes. C'est dommage. La promesse du titre — sept vies, sept destins, sept dons — n'est tenue qu'à moitié. Ce qui aurait pu être un petit bijou de cinéma humaniste devient un mélodrame romantique à l'idylle certes émouvante, mais finalement assez classique dans son développement. La structure narrative, elle, est plus intéressante qu'il n'y paraît. Le film débute en plein milieu de l'action, sans mode d'emploi, avec des flashbacks furtifs qui éclairent progressivement la psychologie d'Ben sans jamais tout révéler. On comprend qu'il souffre. On comprend qu'il est coupable. Mais le pourquoi, le comment, le plan complet — tout ça reste dans le brouillard pendant une heure quarante. C'est à la fois le principal défaut du film et son atout le plus redoutable : si, comme moi, vous ne voyez jamais les conclusions venir, la dernière demi-heure éclairera l'ensemble sous un jour entièrement nouveau. Le puzzle se reconstitue, et ce qui semblait être du remplissage prend soudain un tout autre sens. Le twist final ne fait pas dans la subtilité, mais il récompense le spectateur patient — et bouleverse ceux qui ne s'y attendaient vraiment pas. Car Ben Thomas n'est pas un personnage simple à porter. Ce n'est ni un héros ni un saint : c'est un homme brisé qui s'est arrogé le droit de juger qui mérite de vivre et de recevoir. Il y a quelque chose de profondément ambigu, presque dérangeant, dans sa démarche — une charité qui ressemble parfois à de l'orgueil déguisé en expiation. Le film ne creuse malheureusement pas assez cette tension morale. Il préfère nous montrer Ben aimable et mélancolique plutôt que de nous confronter aux zones grises de sa logique. Emily, de son côté, est construite avec une certaine délicatesse : fragile mais pas pitoyable, amoureuse sans niaiserie. Quant à Ezra, le standardiste aveugle interprété par Woody Harrelson, il est l'une des figures les plus mémorables du film malgré un temps à l'écran réduit. Les thèmes brassés sont ambitieux — culpabilité, rédemption, sacrifice, don de soi — et Muccino les aborde avec une sincérité qu'on ne peut pas lui nier. Le film dégage une vraie philosophie de vie, même si elle tangue parfois vers le catéchisme hollywoodien façon carte postale. La mort comme acte d'amour, la culpabilité comme moteur de l'altruisme : ce sont des idées puissantes, mais le film manque d'audace pour les pousser jusqu'à leurs limites. Il s'arrête là où ça commence à faire vraiment mal. Du côté de la mise en scène, Muccino opte pour une esthétique froide, presque clinique. Les décors — hôpitaux blafards, hôtels miteux, plages hivernales — ne cherchent pas à rassurer. Les lumières sont dures, légèrement agressives, avec quelque chose qui rappelle par instants l'atmosphère pesante de Minority Report. La bande-son est volontairement discrète : peu de musique, beaucoup de silence, ce qui renforce l'atmosphère d'oppression. C'est un choix cohérent, même s'il rend la première heure éprouvante pour les spectateurs peu patients. Et le rythme — soyons francs — est souvent trop lent. Deux heures et trois minutes, c'est long pour un film qui tourne en rond pendant quarante minutes avant de trouver sa vitesse de croisière. Ce qui sauve Sept vies de lui-même, c'est son casting. Will Smith joue tout en retenue — peut-être trop, par moments, au point de sembler parfois absent de ses propres scènes. Mais c'est précisément cette distance, cette façon de sourire tout en portant un poids que le spectateur ne perçoit pas encore, qui donne au film sa densité particulière. Il prouve ici, comme il l'avait déjà fait dans Ali et À la recherche du bonheur, qu'il peut tenir un rôle dramatique sans le surjouer — et sans son fils de cinq ans dans les pattes, cette fois-ci. Rosario Dawson, quant à elle, est éblouissante. Loin des seconds rôles auxquels on l'avait cantonnée dans Alexandre ou Boulevard de la mort, elle apporte une chaleur et une vérité qui rendent la romance crédible et émouvante. À eux deux, ils piquent la vedette à tout le reste du casting, pourtant solide — Woody Harrelson et Barry Pepper en tête. Au final, Sept vies est un film imparfait qui ne devrait pas autant rester en tête. Le scénario manque d'ambition, le rythme manque de nerf, et la morale manque de nuances. Et pourtant. Il y a dans ce film quelque chose de sincère, de fragile, qui touche davantage qu'un blockbuster bien huilé. J'ai failli pleurer plusieurs fois — je ne préciserai pas combien, pour des raisons de dignité. Ceux qui cherchent un film exigeant seront déçus. Ceux qui cherchent à être émus, eux, en auront pour leur argent. Si vous avez aimé À la recherche du bonheur, préparez les mouchoirs — et si Pay It Forward ou 21 grammes vous ont traversé, vous reconnaîtrez le territoire. Ce n'est pas très gai, pas très joyeux. Mais c'est magnifique par endroits. Et ça, c'est déjà pas mal.
Ma note78%
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