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· Julien   Lepage

Sentinelle
Hugo Benamozig et David Caviglioli
2023

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Illustration de critique : Sentinelle
Hugo Benamozig et David Caviglioli débarquent avec Sentinelle comme on débarque en vacances à la Réunion : avec de grandes espérances, un bermuda fleuri et la conviction que ça va forcément être bien. Le film réunit pourtant un casting qui a de l'allure sur le papier — Jonathan Cohen en tête, secondé par Raphaël Quenard, Emmanuelle Bercot et Ramzy Bedia — sur fond de soleil, de créole et de cocotiers. Le tout produit dans la foulée de l'explosion médiatique de Cohen, porté depuis quelques années par un capital sympathie qui confine au phénomène de société. Les ingrédients sont là. Le plat, lui, est tiède. François Sentinelle est flic à la Réunion — le genre de flic médiatique qui gère ses arrestations comme des apparitions publiques, chemise à fleurs ouverte, defender jaune rutilant, ego XXL. Mais Sentinelle a une autre vie : il est chanteur de charme, auteur d'un tube réunionnais jadis incontournable, *Le Kiki*, qui hante encore les pistes de danse locales comme un souvenir gênant de soirée d'anniversaire. Depuis quinze ans, il tente de ressortir un album qui ne vient pas, pendant qu'une série de crimes graves secoue l'île — un notable kidnappé, un autre assassiné. L'affaire de sa vie, qu'il regarde passer comme un train en se demandant si son single va cartonner. Le problème, c'est que ce postulat — le flic-chanteur trop occupé à sa carrière musicale pour faire son boulot — ne va à peu près nulle part. Le scénario s'agite beaucoup pour produire finalement assez peu : les intrigues s'empilent sans vraiment se nouer, les rebondissements arrivent quand ils veulent, et on sent à chaque scène que l'enquête policière n'est qu'un prétexte commode pour faire avancer Sentinelle d'un gag à l'autre. Ce n'est pas nécessairement rédhibitoire — on peut très bien faire un film comique sans intrigue solide, Quentin Dupieux en a fait sa marque de fabrique — mais encore faut-il que la proposition formelle compense. Or ici, le film ne revendique pas vraiment d'être autre chose qu'une comédie policière classique, et c'est là que le bât blesse : il joue le jeu du genre sans en respecter les règles, et joue le jeu du pur sketch sans en assumer totalement la liberté. Sentinelle le personnage, par ailleurs, est conçu comme un monobloc. Il est excessif, naïf, obsédé par lui-même, imperméable aux situations qui l'entourent — et c'est à peu près tout ce qu'on apprendra de lui en deux heures. Pas d'évolution, pas de faille réelle, pas de moment où le film daigne creuser un tant soit peu sous la surface cartoonesques de son héros. Les personnages secondaires ne sont guère mieux lotis : Emmanuelle Bercot se retrouve dans un rôle ingrat de supérieure hiérarchique exaspérée, Ramzy Bedia traverse l'écran sans laisser de trace mémorable, et la Réunion elle-même — pourtant l'un des territoires les plus visuellement et culturellement riches de la francophonie — est traitée davantage comme un décor de carte postale que comme un véritable ancrage narratif. C'est probablement ce qui frustre le plus : l'île avait tant à offrir, ses tensions sociales, sa créolité, ses contrastes saisissants entre nature sauvage et urbanité chaotique, et le film s'en sert essentiellement pour faire joli derrière Cohen. Les thèmes, eux, existent à peine. Il y a une vague idée sur la vanité, la célébrité locale, le rapport au passé glorieux qui ne reviendra pas — tout ce que symbolise ce tube kitsch que Sentinelle traîne comme un boulet. Mais le film ne s'y arrête jamais vraiment. Il effleure, sourit, et passe à autre chose. Il y aurait eu matière à quelque chose de plus mordant, une comédie qui dit quelque chose sur la masculinité ridicule du héros, sur l'Outre-mer comme terrain d'aventures fantasmé par le cinéma hexagonal — mais Sentinelle préfère rester en surface, là où c'est plus confortable. Côté réalisation, Benamozig et Caviglioli — dont c'est le premier long-métrage, tous deux issus du journalisme culturel — proposent une image propre, ensoleillée, qui valorise honnêtement les paysages réunionnais. On sent qu'ils ont du goût, qu'ils ont regardé des films, que Sentinelle n'est pas une production bâclée. La bande originale joue la carte de la comédie franchouillarde un peu décalée, avec quelques morceaux qui accompagnent bien l'ensemble. Rien de transcendant, mais rien de honteux non plus. Le rythme tient, le film ne s'embourbe pas, et on lui reconnaîtra au moins ça. Ce qui sauve partiellement l'ensemble, c'est précisément ce pourquoi tout le monde est venu : Jonathan Cohen. Il fait du Jonathan Cohen, et on ne peut guère lui reprocher — c'est d'ailleurs exactement ce qu'on lui a demandé. Son Sentinelle est une déclinaison de personnages qu'il maîtrise à la perfection : l'homme persuadé de sa propre légende, sincèrement imperméable au ridicule, avec cette façon unique de susurrer ses répliques comme si chaque mot était un cadeau fait à l'humanité. Ça fait rire, par moments franchement, et Cohen a cette capacité rare de rendre ses personnages attachants même quand ils sont profondément idiots. Mais le film repose trop massivement sur lui, comme si ses réalisateurs avaient pensé que sa présence suffirait à meubler deux heures. À mi-parcours, la répétition commence à s'installer, et le comique de caractère finit par tourner légèrement en rond. À côté, Raphaël Quenard confirme ce qu'on pressentait depuis Chien de la casse sorti la même année : une présence scénique irrésistible, une façon d'habiter l'espace qui dépasse largement ce que lui demande le script. Il est la vraie bonne surprise du film, celui qui élève les scènes où il apparaît d'un cran au-dessus. Au bout du compte, Sentinelle n'est pas une catastrophe — et dans le panorama actuel de la comédie française, ce constat serait presque suffisant pour lui décerner une médaille. Mais un film ne devrait pas se mesurer à l'étalon du pire ; il devrait se mesurer à ce qu'il aurait pu être. Et Sentinelle aurait pu être beaucoup plus. La Réunion comme terrain de jeu cinématographique, Cohen en tête d'affiche, Quenard en soutien — il y avait là de quoi faire quelque chose de vraiment singulier. À la place, on repart avec quelques éclats de rire, une vague impression de gâchis, et la chanson du *Kiki* coincée dans la tête pour les trois jours suivants. Ceux qui cherchent une comédie policière solide iront plutôt revoir Le Corniaud ou, pour rester dans le registre contemporain, les meilleurs films de Dupieux. Les fans inconditionnels de Cohen, eux, trouveront leur dose — mais ils auraient mérité mieux.
Ma note37%
Vu le 13 Septembre 2023


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