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· Julien   Lepage

Alice au pays des merveilles (1951)
Hamilton Luske, Wilfred Jackson et Clyde Geronomi
1951

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Illustration de critique : Alice au pays des merveilles (1951)
Sorti en 1951 et réalisé par Hamilton Luske, Wilfred Jackson et Clyde Geronimi, Alice au pays des merveilles est une adaptation ambitieuse des romans de Lewis Carroll, Les aventures d'Alice au pays des merveilles et De l'autre côté du miroir. À sa sortie, le film ne rencontre pas le succès escompté, et Walt Disney lui-même le désavoue, déplorant un manque d'émotion et de connexion avec son héroïne. Ce n'est que dans les années 60, grâce à la contre-culture et aux mouvements psychédéliques, qu'il gagne son statut culte. Aujourd'hui, il est reconnu comme l'un des films d'animation les plus audacieux et déroutants du studio Disney.

Dans ce conte débridé, Alice, jeune fille rêveuse et insatisfaite de la rigueur du monde réel, suit un lapin blanc dans un terrier et bascule dans un univers totalement insensé. Là, elle traverse une série de rencontres absurdes et parfois inquiétantes : Tweedle Dee et Tweedle Dum lui racontent une histoire inquiétante sur la curiosité, une chenille fumeuse de narguilé lui pose des énigmes existentielles, le chapelier fou et le lièvre de mars célèbrent un éternel non-anniversaire, tandis que la reine de cœur régit son royaume par l'arbitraire et la menace. Ce périple ne suit aucune structure conventionnelle : Alice ne cherche pas à accomplir un but, elle erre de scène en scène, de personnage en personnage, subissant les caprices d'un monde qui ne lui obéit pas.

Adapter Carroll était un défi colossal. Ses écrits sont profondément ancrés dans le non-sens linguistique et la satire de la société victorienne, ce qui pose un problème évident pour une adaptation en images. Disney choisit donc de traduire cette folie par un tourbillon visuel, un monde où les perspectives s'affolent, où la logique se tord sous nos yeux. Le film ne cherche pas à raconter une histoire classique avec un début, un milieu et une fin, mais plutôt à nous plonger dans une expérience sensorielle et surréaliste. Il n'échappe cependant pas à quelques faiblesses : certaines scènes traînent en longueur et le récit peine parfois à garder une intensité dramatique. On peut aussi comprendre la réserve de Disney : Alice, bien qu'attachante, n'évolue pas réellement au cours du film. Elle reste une observatrice passive, ballottée au gré des événements.

Les personnages sont l'âme de cette œuvre, à la fois fascinants et inquiétants. Le chapelier fou et le lièvre de mars, véritables incarnations de l'absurde, offrent une séquence inoubliable où boire du thé devient un exercice de chaos pur. La reine de cœur, exagérément tyrannique, impose un climat de tension burlesque. Quant au chat du Cheshire, il est le maître du nonsense, aidant Alice tout en la déroutant constamment. Chaque figure croisée par Alice a une fonction précise : l'amuser, la frustrer ou lui rappeler qu'elle n'a aucune prise sur ce monde.

Le film touche à des thèmes plus profonds qu'il n'y paraît. Il questionne la logique et l'absurdité des règles sociales, oppose la rigueur du monde adulte à la liberté de l'enfance et joue sur la peur de la perte de repères. Alice, en tentant d'appliquer sa raison au pays des merveilles, se heurte à l'absurde, une absurdité qui semble souligner l'arbitraire de bien des aspects de la société. C'est aussi une métaphore sur le passage à l'âge adulte, où l'on comprend que le monde n'a pas toujours de sens, que la curiosité peut être dangereuse et que les figures d'autorité ne sont pas toujours justes.

D'un point de vue technique, Alice au pays des merveilles est une réussite indéniable. La direction artistique, fortement influencée par le travail de Mary Blair, est un festival de couleurs éclatantes et de compositions audacieuses. Chaque scène regorge de détails visuels ingénieux qui rendent cet univers à la fois merveilleux et inquiétant. L'animation est fluide et dynamique, notamment dans les scènes de transformation où Alice grandit et rétrécit en un clin d'œil. La bande-son joue un rôle majeur dans cette atmosphère déjantée : les chansons, bien que courtes, sont marquantes, notamment Un joyeux non-anniversaire et Je suis en r'tard. La partition d'Oliver Wallace accompagne parfaitement les changements de ton constants du film.

Du côté des performances vocales, Kathryn Beaumont prête à Alice une voix à la fois ingénue et déterminée, ce qui renforce son côté candide face au délire ambiant. Ed Wynn en chapelier toqué et Jerry Colonna en lièvre de mars apportent une excentricité comique irrésistible. Sterling Holloway, avec sa voix traînante et légèrement inquiétante, donne au chat du Cheshire toute son ambiguïté. Chaque acteur incarne son rôle avec une expressivité qui donne à l'ensemble un dynamisme irrésistible.

Alice au pays des merveilles n'est peut-être pas un Disney comme les autres, mais c'est ce qui fait son charme. Son récit éclaté et son univers onirique en font une expérience unique, bien loin des contes classiques que le studio a l'habitude de proposer. C'est une œuvre qui, selon l'état d'esprit du spectateur, peut émerveiller ou déranger, fasciner ou épuiser. Mais elle ne laisse jamais indifférent. Pour les amateurs d'animation inventive et d'univers surréalistes, c'est une pépite incontournable. Et pour ceux qui n'y voient qu'un enchaînement de scènes folles sans véritable fil conducteur… peut-être faudrait-il simplement accepter de se perdre, le temps d'un rêve.
Ma note77%
Vu le 26 Mars 2010


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