Alice au pays des merveilles (1903)
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Un visionnage comme celui-ci rappelle à quel point les débuts du cinéma savaient encore surprendre en tâtonnant. L'ensemble repose sur une inventivité simple, mais sincère, et même si tout n'a pas bien vieilli, il règne dans ces quelques minutes une forme de curiosité artisanale qui fonctionne encore. Les cartons intertitres apparaissent avec une assurance presque moderne pour 1903 : on sent la volonté de structurer un récit, de donner de la respiration à des tableaux qui, dans beaucoup de productions contemporaines, se succédaient encore sans véritable liant. Le procédé n'était pas nouveau, mais il a ici un rôle clair, assumé, comme si Hepworth et Stow cherchaient déjà à stabiliser une grammaire narrative naissante.
La première apparition du Lapin Blanc suffit à installer une petite étrangeté involontaire : l'animal ressemble davantage à la créature masquée de Donnie Darko qu'au compagnon espiègle imaginé par Lewis Carroll. Ce masque rigide, bricolé maison à partir d'un déguisement de carnaval, devient un accessoire inquiétant, amplifié par les micro-accélérations dues à la manivelle irrégulière de la caméra. Ce décalage entre l'intention naïve et le résultat involontaire crée un charme un peu bancal, mais attachant : le film s'autorise une étrangeté que les versions suivantes perdront.
Les jeux d'échelle, eux, fonctionnent étonnamment bien. Les changements de taille d'Alice sont obtenus avec des astuces de cache, de découpes et de toiles peintes dont la simplicité finit par devenir une force. Les illusions demeurent visibles, bien sûr, mais leur transparence technique participe à cette ambiance de bricolage inspiré. Le studio d'Hepworth n'avait ni les moyens ni les dispositifs de Méliès, et pourtant certaines scènes de transformation tiennent encore debout. On comprend pourquoi le film fut longtemps considéré comme l'un des plus ambitieux jamais produits au Royaume-Uni à cette époque.
Le parcours se gâte légèrement lorsqu'arrive la scène de la cuisine. La bobine conservée à la BFI porte les stigmates de sa longue disparition : parties manquantes, photogrammes déchirés, contrastes charbonneux. Le résultat devient difficile à lire, malgré la restauration de 2008 qui a permis de réinsérer des fragments retrouvés dans une collection privée. L'illisibilité de ce passage coupe quelque peu le rythme, comme si une scène essentielle du conte se dissolvait sous nos yeux.
Heureusement, le film récupère un peu de souffle avec le défilé des cartes à jouer, incarné par une troupe d'enfants costumés. Les tenues sont rudimentaires, mais soigneusement peintes, et l'ensemble dégage une énergie qui correspond assez bien à l'époque et au studio Hepworth, où toutes les mains disponibles (monteuses, costumières, techniciens, membres de la famille) se retrouvaient sur le plateau. Cette séquence, toute simple, laisse deviner les ambitions plastiques du film : une adaptation modeste, mais pas dénuée d'élan.
Le contraste devient d'autant plus visible lorsque surgit la Reine de Cœur. Impossible de ne pas remarquer que la souveraine manque singulièrement de menace : le jeu reste figé, la gestuelle timorée, et l'autorité caricaturale du personnage s'évapore. La mère d'Hepworth, qui tenait ce rôle par manque d'acteurs disponibles, fait ce qu'elle peut, mais on sent bien qu'on n'est pas face à une figure terrifiante. L'impact dramatique se dilue alors que l'histoire accélère déjà vers sa résolution.
La conclusion arrive justement trop vite : Alice se réveille presque sans transition, comme si les dernières scènes avaient été escamotées ou réduites faute de pellicule. L'effet était peut-être moins abrupt en 1903, mais dans la copie actuelle, la clôture ressemble davantage à une échappatoire qu'à une fin pensée. Le rêve cesse plus qu'il ne se termine, laissant une impression d'inachèvement.
Reste tout de même un objet singulier, étonnamment vivant malgré ses limites techniques et son état de conservation imparfait. Une adaptation pionnière, pleine de petites audaces naïves, jamais tout à fait aboutie, mais régulièrement surprenante. Ce genre d'œuvre ne fascine pas pour sa maîtrise, mais pour ce qu'elle révèle : un cinéma encore en construction, bricolé à la main, où la maladresse côtoie sans gêne l'invention. Une curiosité historique qui ne convainc pas entièrement, mais qui mérite d'être vue au moins une fois pour comprendre comment le merveilleux commençait, déjà, à prendre forme sur pellicule.
La première apparition du Lapin Blanc suffit à installer une petite étrangeté involontaire : l'animal ressemble davantage à la créature masquée de Donnie Darko qu'au compagnon espiègle imaginé par Lewis Carroll. Ce masque rigide, bricolé maison à partir d'un déguisement de carnaval, devient un accessoire inquiétant, amplifié par les micro-accélérations dues à la manivelle irrégulière de la caméra. Ce décalage entre l'intention naïve et le résultat involontaire crée un charme un peu bancal, mais attachant : le film s'autorise une étrangeté que les versions suivantes perdront.
Les jeux d'échelle, eux, fonctionnent étonnamment bien. Les changements de taille d'Alice sont obtenus avec des astuces de cache, de découpes et de toiles peintes dont la simplicité finit par devenir une force. Les illusions demeurent visibles, bien sûr, mais leur transparence technique participe à cette ambiance de bricolage inspiré. Le studio d'Hepworth n'avait ni les moyens ni les dispositifs de Méliès, et pourtant certaines scènes de transformation tiennent encore debout. On comprend pourquoi le film fut longtemps considéré comme l'un des plus ambitieux jamais produits au Royaume-Uni à cette époque.
Le parcours se gâte légèrement lorsqu'arrive la scène de la cuisine. La bobine conservée à la BFI porte les stigmates de sa longue disparition : parties manquantes, photogrammes déchirés, contrastes charbonneux. Le résultat devient difficile à lire, malgré la restauration de 2008 qui a permis de réinsérer des fragments retrouvés dans une collection privée. L'illisibilité de ce passage coupe quelque peu le rythme, comme si une scène essentielle du conte se dissolvait sous nos yeux.
Heureusement, le film récupère un peu de souffle avec le défilé des cartes à jouer, incarné par une troupe d'enfants costumés. Les tenues sont rudimentaires, mais soigneusement peintes, et l'ensemble dégage une énergie qui correspond assez bien à l'époque et au studio Hepworth, où toutes les mains disponibles (monteuses, costumières, techniciens, membres de la famille) se retrouvaient sur le plateau. Cette séquence, toute simple, laisse deviner les ambitions plastiques du film : une adaptation modeste, mais pas dénuée d'élan.
Le contraste devient d'autant plus visible lorsque surgit la Reine de Cœur. Impossible de ne pas remarquer que la souveraine manque singulièrement de menace : le jeu reste figé, la gestuelle timorée, et l'autorité caricaturale du personnage s'évapore. La mère d'Hepworth, qui tenait ce rôle par manque d'acteurs disponibles, fait ce qu'elle peut, mais on sent bien qu'on n'est pas face à une figure terrifiante. L'impact dramatique se dilue alors que l'histoire accélère déjà vers sa résolution.
La conclusion arrive justement trop vite : Alice se réveille presque sans transition, comme si les dernières scènes avaient été escamotées ou réduites faute de pellicule. L'effet était peut-être moins abrupt en 1903, mais dans la copie actuelle, la clôture ressemble davantage à une échappatoire qu'à une fin pensée. Le rêve cesse plus qu'il ne se termine, laissant une impression d'inachèvement.
Reste tout de même un objet singulier, étonnamment vivant malgré ses limites techniques et son état de conservation imparfait. Une adaptation pionnière, pleine de petites audaces naïves, jamais tout à fait aboutie, mais régulièrement surprenante. Ce genre d'œuvre ne fascine pas pour sa maîtrise, mais pour ce qu'elle révèle : un cinéma encore en construction, bricolé à la main, où la maladresse côtoie sans gêne l'invention. Une curiosité historique qui ne convainc pas entièrement, mais qui mérite d'être vue au moins une fois pour comprendre comment le merveilleux commençait, déjà, à prendre forme sur pellicule.
Ma note64%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !