Amer béton
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Certaines œuvres portent leur réputation comme un boulet. Amer béton en fait partie : trente ans de louanges, un Eisner Award en poche, une adaptation animée signée par un Américain amoureux du Japon, et une case réservée dans la bibliothèque de tout manga-lecteur qui se respecte. Difficile, dans ces conditions, d'arriver vierge à la lecture. Je n'y suis pas arrivé vierge.
Taiyō Matsumoto est l'un de ces auteurs dont on dit qu'il a tout inventé et que tout le monde a copié depuis. Né en 1967 à Tokyo, il signe Amer béton entre 1993 et 1994 dans les pages du magazine Big comic spirits, après quelques séries d'apprentissage dans lesquelles il cherchait encore sa voix. C'est vraiment ici qu'il la trouve : une voix reconnaissable entre mille, baroque, nerveuse, influencée par la BD franco-belge qu'il avait découverte lors d'un voyage en Europe à la fin des années 80, envoyé par son éditeur pour couvrir le Paris-Dakar. Il dit lui-même que cette rencontre avec Mœbius et consorts a « révolutionné sa conception du medium ». Ça se voit. Ça s'impose même, dès les premières pages. Et ça, c'est à la fois la grande force et le premier problème du manga.
L'histoire, en elle-même, est simple. Noiro et Blanko sont deux orphelins qui règnent sur Takara, « Trésor-ville » en japonais, une mégapole fictive qui tient autant de Tōkyō que de Bombay ou d'un décor de fête foraine déglingué. Ces deux gamins des rues, surnommés « les Chats », vivent de rapines, de bagarres et d'une complicité fusionnelle. Noiro, le plus grand, est sombre, violent, habité par quelque chose qui ressemble à de la rage contenue. Blanko, lunaire et naïf, est son exact opposé : le genre de gamin qui voit le monde avec des yeux de lapin et une douceur qui contraste violemment avec le béton qui l'entoure. Le yin et le yang, donc, et Matsumoto ne s'en cache pas : les noms sont parlants, le symbolisme est affiché comme une enseigne au néon. Quand un groupe de yakuzas débarque pour s'approprier leur territoire avec l'aide d'un promoteur immobilier peu recommandable, les deux gosses vont devoir défendre leur ville… et surtout se défendre l'un l'autre contre leurs propres démons.
Sur le papier, c'est du grand récit urbain, entre le roman de formation dickensien et le film de gangsters poétique. Le dessin est la chose qui m'a le plus arrêté ; et pas seulement dans le bon sens du terme. Le trait de Matsumoto est épais, tremblé, délibérément imparfait. Les perspectives sont tordues, les immeubles semblent en état d'ébriété permanente, les visages déformés par l'émotion ou la violence. Certaines planches sont d'une puissance visuelle indéniable, notamment les scènes d'action où les corps des deux garçons volent littéralement entre les toits : il faut les voir pour croire que de l'encre sur du papier peut donner une impression de vitesse pareille. Mais d'autres passages m'ont laissé dans une perplexité polie. Les séquences oniriques, nombreuses, où le réel se confond avec le rêve et où le Minotaure intérieur de Noiro prend forme, sont belles en intention et parfois trop hermétiques en exécution. On décroche. On revient. On redécroche.
La narration suit la même logique. Matsumoto ne raconte pas, il pose. Il installe une ambiance, laisse les silences s'épaissir, fait confiance au lecteur pour combler les blancs. C'est une approche que j'admire en théorie : celle de Mœbius, justement, ou de certains films de Kitano ; mais qui dans ce manga génère parfois un sentiment de flottement inconfortable. Certaines scènes s'enchaînent sans qu'on sache très bien si on a raté quelque chose ou si c'est voulu. La réponse est probablement « voulu », mais ça ne résout pas le problème de lisibilité pour quelqu'un qui n'est pas déjà dans l'état d'esprit adéquat.
La relation entre Noiro et Blanko est incontestablement le cœur qui bat dans tout ça. Elle fonctionne parce qu'elle n'est jamais mièvre : il y a une vraie violence dans cette fraternité de substitution, une dépendance mutuelle qui ressemble davantage à une nécessité biologique qu'à de l'amitié. Sur ce point, Matsumoto réussit quelque chose de rare. Les personnages secondaires (le yakuza Rat et son jeune protégé, le flic coincé entre son devoir et son humanité) sont également bien construits, chacun portant sa part de symbolisme sans jamais complètement s'y réduire.
Mais la fin m'a laissé sur ma faim, si l'on peut se permettre la formulation. Après 600 pages d'une densité parfois étouffante, la résolution arrive avec une précipitation qui surprend. Comme si Matsumoto, après avoir pris tout son temps pour construire un monde, avait décidé au dernier moment de ne pas s'embarrasser de la conclusion. On repose le volume avec une sensation de quelque chose d'inachevé ; pas un vide poétique, plutôt un rendez-vous légèrement manqué.
Amer béton est une œuvre que je comprends mieux que je ne l'ai aimée. Pour les lecteurs déjà familiers de l'univers de Matsumoto, c'est sans doute un incontournable ; un essai visionnaire qui n'a pas tout à fait tenu toutes ses promesses, mais dont on continue à parler trente ans après. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas non plus suffisant pour que je le repose sur l'étagère en me disant que c'était exactement ce que j'attendais.
Taiyō Matsumoto est l'un de ces auteurs dont on dit qu'il a tout inventé et que tout le monde a copié depuis. Né en 1967 à Tokyo, il signe Amer béton entre 1993 et 1994 dans les pages du magazine Big comic spirits, après quelques séries d'apprentissage dans lesquelles il cherchait encore sa voix. C'est vraiment ici qu'il la trouve : une voix reconnaissable entre mille, baroque, nerveuse, influencée par la BD franco-belge qu'il avait découverte lors d'un voyage en Europe à la fin des années 80, envoyé par son éditeur pour couvrir le Paris-Dakar. Il dit lui-même que cette rencontre avec Mœbius et consorts a « révolutionné sa conception du medium ». Ça se voit. Ça s'impose même, dès les premières pages. Et ça, c'est à la fois la grande force et le premier problème du manga.
L'histoire, en elle-même, est simple. Noiro et Blanko sont deux orphelins qui règnent sur Takara, « Trésor-ville » en japonais, une mégapole fictive qui tient autant de Tōkyō que de Bombay ou d'un décor de fête foraine déglingué. Ces deux gamins des rues, surnommés « les Chats », vivent de rapines, de bagarres et d'une complicité fusionnelle. Noiro, le plus grand, est sombre, violent, habité par quelque chose qui ressemble à de la rage contenue. Blanko, lunaire et naïf, est son exact opposé : le genre de gamin qui voit le monde avec des yeux de lapin et une douceur qui contraste violemment avec le béton qui l'entoure. Le yin et le yang, donc, et Matsumoto ne s'en cache pas : les noms sont parlants, le symbolisme est affiché comme une enseigne au néon. Quand un groupe de yakuzas débarque pour s'approprier leur territoire avec l'aide d'un promoteur immobilier peu recommandable, les deux gosses vont devoir défendre leur ville… et surtout se défendre l'un l'autre contre leurs propres démons.
Sur le papier, c'est du grand récit urbain, entre le roman de formation dickensien et le film de gangsters poétique. Le dessin est la chose qui m'a le plus arrêté ; et pas seulement dans le bon sens du terme. Le trait de Matsumoto est épais, tremblé, délibérément imparfait. Les perspectives sont tordues, les immeubles semblent en état d'ébriété permanente, les visages déformés par l'émotion ou la violence. Certaines planches sont d'une puissance visuelle indéniable, notamment les scènes d'action où les corps des deux garçons volent littéralement entre les toits : il faut les voir pour croire que de l'encre sur du papier peut donner une impression de vitesse pareille. Mais d'autres passages m'ont laissé dans une perplexité polie. Les séquences oniriques, nombreuses, où le réel se confond avec le rêve et où le Minotaure intérieur de Noiro prend forme, sont belles en intention et parfois trop hermétiques en exécution. On décroche. On revient. On redécroche.
La narration suit la même logique. Matsumoto ne raconte pas, il pose. Il installe une ambiance, laisse les silences s'épaissir, fait confiance au lecteur pour combler les blancs. C'est une approche que j'admire en théorie : celle de Mœbius, justement, ou de certains films de Kitano ; mais qui dans ce manga génère parfois un sentiment de flottement inconfortable. Certaines scènes s'enchaînent sans qu'on sache très bien si on a raté quelque chose ou si c'est voulu. La réponse est probablement « voulu », mais ça ne résout pas le problème de lisibilité pour quelqu'un qui n'est pas déjà dans l'état d'esprit adéquat.
La relation entre Noiro et Blanko est incontestablement le cœur qui bat dans tout ça. Elle fonctionne parce qu'elle n'est jamais mièvre : il y a une vraie violence dans cette fraternité de substitution, une dépendance mutuelle qui ressemble davantage à une nécessité biologique qu'à de l'amitié. Sur ce point, Matsumoto réussit quelque chose de rare. Les personnages secondaires (le yakuza Rat et son jeune protégé, le flic coincé entre son devoir et son humanité) sont également bien construits, chacun portant sa part de symbolisme sans jamais complètement s'y réduire.
Mais la fin m'a laissé sur ma faim, si l'on peut se permettre la formulation. Après 600 pages d'une densité parfois étouffante, la résolution arrive avec une précipitation qui surprend. Comme si Matsumoto, après avoir pris tout son temps pour construire un monde, avait décidé au dernier moment de ne pas s'embarrasser de la conclusion. On repose le volume avec une sensation de quelque chose d'inachevé ; pas un vide poétique, plutôt un rendez-vous légèrement manqué.
Amer béton est une œuvre que je comprends mieux que je ne l'ai aimée. Pour les lecteurs déjà familiers de l'univers de Matsumoto, c'est sans doute un incontournable ; un essai visionnaire qui n'a pas tout à fait tenu toutes ses promesses, mais dont on continue à parler trente ans après. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas non plus suffisant pour que je le repose sur l'étagère en me disant que c'était exactement ce que j'attendais.
Ma note64%
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