Battle royale (manga)
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Ça faisait un moment que le nom traînait dans les conversations. Depuis que Kinji Fukasaku avait mis le feu aux poudres avec son film en 2000, condamné au passage par la Diète nationale japonaise, ce qui est quand même un beau certificat de dangerosité, l'œuvre de Kōshun Takami avait acquis ce statut particulier de franchise dont on connaît vaguement le principe sans jamais vraiment s'y être plongé. Alors quand Battle royale a débarqué en manga, quinze volumes au compteur, édités chez Soleil Manga dans nos contrées, il fallait bien finir par s'y coller.
Takami, journaliste de formation reconverti en romancier, avait signé son roman en 1999 dans des circonstances rocambolesques : l'œuvre avait été recalée des grands prix littéraires japonais par des jurés qui la trouvaient trop bonne pour être honnête : trop bien construite, trop dérangeante, trop difficile à récompenser publiquement sans s'attirer des ennuis. Il récupère ici son propre bébé en tant que scénariste, ce qui est une garantie de fidélité au matériau d'origine. Face à lui, Masayuki Taguchi au dessin, dont Takami lui-même décrit le style comme « directement issu d'Osamu Tezuka » : une filiation noble sur le papier, mais qui se manifeste ici par des lignes épurées qui tranchent violemment avec la brutalité du propos.
Le point de départ est connu : dans une République d'Extrême-Orient totalitaire, une classe de troisième de quarante-deux élèves est expédiée sur une île déserte. Chaque gamin reçoit un sac (vivres, carte, arme) et les règles sont simples : il ne doit rester qu'un survivant. Des colliers explosifs autour du cou pour les velléités d'abstention, des zones interdites qui changent toutes les heures pour forcer le mouvement, et un professeur superviseur qui orchestre le carnage avec l'enthousiasme d'un animateur de jeu télévisé. Au centre du récit, Shūya Nanahara, orphelin idéaliste qui refuse de jouer le jeu, et Noriko Nakagawa, la fille qu'il protège envers et contre tout. Gravitent autour d'eux des figures marquantes : Shogo Kawada, le vétéran mystérieux qui a déjà survécu à une édition précédente, Mitsuko Souma, manipulatrice incandescente et personnage le plus complexe de la série, et l'inquiétant Kazuo Kiriyama, machine à tuer froide comme un algorithme. Le manga prend le soin, contrairement au film, de plonger dans le passé de chacun — flash-backs, traumatismes, secrets — ce qui lui confère une densité chorale que Fukasaku n'avait ni le temps ni l'envie d'explorer.
C'est d'ailleurs là que réside la vraie valeur ajoutée de cette adaptation : le roman de Takami avait été critiqué pour ses personnages trop uniformes, trop interchangeables. Le manga corrige ce défaut. Taguchi, qui a confié avoir modelé la plupart des personnages sur des gens de son entourage, leur donne une épaisseur émotionnelle réelle. On s'attache, on appréhende les morts à venir, et c'est précisément ce qui rend certaines scènes difficiles à encaisser… pas pour de mauvaises raisons, pour les bonnes.
Le problème, c'est que la série ne se contente pas des bonnes raisons. Taguchi a pris des libertés croissantes avec la matière au fil des volumes, et ces libertés pointent presque toujours dans la même direction : plus de violence graphique, plus de sexe. La retenue du roman (qui tenait pourtant déjà de l'exploit compte tenu du sujet) a été intégralement sacrifiée. On est dans un seinen qui assume pleinement son label adulte, soit, mais la surenchère finit par produire l'effet inverse de celui escompté : là où le film de Fukasaku utilisait la violence comme révélateur politique, le manga la déploie parfois avec une complaisance qui noie le message dans le spectacle. Le sous-texte (la critique d'un système éducatif broyeur, d'un État qui transforme ses propres enfants en chair à canon pour se maintenir) existe toujours, mais il faut parfois le chercher derrière des gerbes d'hémoglobine en noir et blanc. Heureusement que c'est en noir et blanc, d'ailleurs.
Quant au dessin lui-même, les avis divergent, et les miens aussi selon les volumes. Le trait de Taguchi progresse visiblement au fil de la publication : les premiers tomes sont raides, les personnages « négatifs » caricaturés jusqu'à la grotesque avec leurs rictus baveux. Ce choix esthétique de rendre les méchants physiquement monstrueux peut se défendre narrativement, mais il trahit aussi une facilité morale que la complexité des personnages aurait pu transcender. Takami lui-même reconnaissait que le style était « facile à sous-estimer » ; euphémisme diplomatique pour un artiste qui signe la bande dessinée de son propre roman.
Au bout du compte, Battle royale en manga occupe une position inconfortable entre chef-d'œuvre raté et bonne série imparfaite. Pour qui n'a ni lu le roman ni vu le film, c'est une entrée en matière spectaculaire dans un univers fort, avec des personnages qui tiennent la distance sur quinze volumes. Pour qui connaît déjà l'œuvre dans ses autres formes, le manga apporte une vraie profondeur chorale, mais au prix d'un excès visuel qui dilue ce que le propos avait de subversif. Ceux que le survival game ultra-violent attire sans réserves y trouveront leur compte ; les autres décrocheront autour du tome cinq. Si l'ambiance dystopique vous parle mais que vous cherchez quelque chose de plus chirurgical dans sa violence, Ikigami de Motoro Mase fait le même travail de critique sociale avec infiniment plus de finesse. Et pour la promesse d'une œuvre fondatrice du genre survival, autant commencer par le roman… ou le film.
Takami, journaliste de formation reconverti en romancier, avait signé son roman en 1999 dans des circonstances rocambolesques : l'œuvre avait été recalée des grands prix littéraires japonais par des jurés qui la trouvaient trop bonne pour être honnête : trop bien construite, trop dérangeante, trop difficile à récompenser publiquement sans s'attirer des ennuis. Il récupère ici son propre bébé en tant que scénariste, ce qui est une garantie de fidélité au matériau d'origine. Face à lui, Masayuki Taguchi au dessin, dont Takami lui-même décrit le style comme « directement issu d'Osamu Tezuka » : une filiation noble sur le papier, mais qui se manifeste ici par des lignes épurées qui tranchent violemment avec la brutalité du propos.
Le point de départ est connu : dans une République d'Extrême-Orient totalitaire, une classe de troisième de quarante-deux élèves est expédiée sur une île déserte. Chaque gamin reçoit un sac (vivres, carte, arme) et les règles sont simples : il ne doit rester qu'un survivant. Des colliers explosifs autour du cou pour les velléités d'abstention, des zones interdites qui changent toutes les heures pour forcer le mouvement, et un professeur superviseur qui orchestre le carnage avec l'enthousiasme d'un animateur de jeu télévisé. Au centre du récit, Shūya Nanahara, orphelin idéaliste qui refuse de jouer le jeu, et Noriko Nakagawa, la fille qu'il protège envers et contre tout. Gravitent autour d'eux des figures marquantes : Shogo Kawada, le vétéran mystérieux qui a déjà survécu à une édition précédente, Mitsuko Souma, manipulatrice incandescente et personnage le plus complexe de la série, et l'inquiétant Kazuo Kiriyama, machine à tuer froide comme un algorithme. Le manga prend le soin, contrairement au film, de plonger dans le passé de chacun — flash-backs, traumatismes, secrets — ce qui lui confère une densité chorale que Fukasaku n'avait ni le temps ni l'envie d'explorer.
C'est d'ailleurs là que réside la vraie valeur ajoutée de cette adaptation : le roman de Takami avait été critiqué pour ses personnages trop uniformes, trop interchangeables. Le manga corrige ce défaut. Taguchi, qui a confié avoir modelé la plupart des personnages sur des gens de son entourage, leur donne une épaisseur émotionnelle réelle. On s'attache, on appréhende les morts à venir, et c'est précisément ce qui rend certaines scènes difficiles à encaisser… pas pour de mauvaises raisons, pour les bonnes.
Le problème, c'est que la série ne se contente pas des bonnes raisons. Taguchi a pris des libertés croissantes avec la matière au fil des volumes, et ces libertés pointent presque toujours dans la même direction : plus de violence graphique, plus de sexe. La retenue du roman (qui tenait pourtant déjà de l'exploit compte tenu du sujet) a été intégralement sacrifiée. On est dans un seinen qui assume pleinement son label adulte, soit, mais la surenchère finit par produire l'effet inverse de celui escompté : là où le film de Fukasaku utilisait la violence comme révélateur politique, le manga la déploie parfois avec une complaisance qui noie le message dans le spectacle. Le sous-texte (la critique d'un système éducatif broyeur, d'un État qui transforme ses propres enfants en chair à canon pour se maintenir) existe toujours, mais il faut parfois le chercher derrière des gerbes d'hémoglobine en noir et blanc. Heureusement que c'est en noir et blanc, d'ailleurs.
Quant au dessin lui-même, les avis divergent, et les miens aussi selon les volumes. Le trait de Taguchi progresse visiblement au fil de la publication : les premiers tomes sont raides, les personnages « négatifs » caricaturés jusqu'à la grotesque avec leurs rictus baveux. Ce choix esthétique de rendre les méchants physiquement monstrueux peut se défendre narrativement, mais il trahit aussi une facilité morale que la complexité des personnages aurait pu transcender. Takami lui-même reconnaissait que le style était « facile à sous-estimer » ; euphémisme diplomatique pour un artiste qui signe la bande dessinée de son propre roman.
Au bout du compte, Battle royale en manga occupe une position inconfortable entre chef-d'œuvre raté et bonne série imparfaite. Pour qui n'a ni lu le roman ni vu le film, c'est une entrée en matière spectaculaire dans un univers fort, avec des personnages qui tiennent la distance sur quinze volumes. Pour qui connaît déjà l'œuvre dans ses autres formes, le manga apporte une vraie profondeur chorale, mais au prix d'un excès visuel qui dilue ce que le propos avait de subversif. Ceux que le survival game ultra-violent attire sans réserves y trouveront leur compte ; les autres décrocheront autour du tome cinq. Si l'ambiance dystopique vous parle mais que vous cherchez quelque chose de plus chirurgical dans sa violence, Ikigami de Motoro Mase fait le même travail de critique sociale avec infiniment plus de finesse. Et pour la promesse d'une œuvre fondatrice du genre survival, autant commencer par le roman… ou le film.
Ma note69%
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