L'amour ouf
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À l'automne 2024, Gilles Lellouche a fait son grand retour derrière la caméra avec L'amour ouf, six ans après le succès populaire du Grand bain qui avait cumulé 4,6 millions d'entrées. Un projet titanesque et ambitieux de très longue date, puisque le réalisateur avait acquis les droits du roman de l'écrivain irlandais Neville Thompson (publié initialement en 1997 sous le titre Jackie loves Johnser Ok?) dès 2004, après que Benoît Poelvoorde lui ait offert le livre en lui disant qu'il fallait absolument en tirer un film. Pendant près de vingt ans, ce projet que Lellouche décrivait comme « une comédie romantique ultra-violente » a mûri, avant d'être officiellement annoncé au Marché du film du Festival de Cannes en 2021. Ce film, qui nous plonge dans le Nord de la France entre les années 80 et 90, réunit un casting cinq étoiles avec François Civil, Adèle Exarchopoulos, Benoît Poelvoorde, Alain Chabat et une ribambelle d'acteurs reconnus. Avec un budget pharaonique de 35,7 millions d'euros (contre 32 millions initialement prévus), L'amour ouf s'est imposé comme le deuxième film français le plus cher de 2024, juste derrière Le comte de Monte-Cristo et ses 42,9 millions d'euros. Coproduit par les sociétés Chi-Fou-Mi Productions, Trésor Films, Studiocanal, France 2 Cinéma, Cool Industrie, ainsi que plusieurs sociétés belges dont Artémis Productions, le film s'annonçait comme l'événement cinématographique français de l'année.
Le film raconte l'histoire passionnelle de Clotaire et Jackie, deux adolescents que tout sépare dans le Nord de la France des années 80. Jackie, lycéenne studieuse vivant seule avec son père (interprété par Alain Chabat) depuis le décès de sa mère dans un accident, tombe éperdument amoureuse de Clotaire, jeune voyou déscolarisé issu d'un milieu ouvrier précaire, avec une mère aimante (Élodie Bouchez) et un père docker (Karim Leklou) à la gifle facile. Leur passion, comparable à celle de Roméo et Juliette, survit à l'adolescence, mais lorsque Clotaire bascule dans la criminalité sous l'influence du parrain local surnommé La Brosse (Benoît Poelvoorde), leur histoire prend une tournure dramatique. Après une longue séparation due à l'incarcération de Clotaire pendant douze ans, nous retrouvons les protagonistes adultes, interprétés respectivement par François Civil et Adèle Exarchopoulos, qui tentent de renouer leur relation malgré les obstacles, notamment la nouvelle vie de Jackie avec un autre homme (Vincent Lacoste).
Le scénario, co-écrit par Gilles Lellouche, Ahmed Hamidi (déjà collaborateur sur Le grand bain) et Audrey Diwan, souffre malheureusement de quelques faiblesses. Lellouche a d'ailleurs déclaré avoir tout de suite vu en Diwan « un alter ego », admirant « sa capacité à argumenter, à analyser l'époque dans laquelle elle vit » et la qualifiant de « féministe éclairée qui porte des combats dans ce qu'ils ont de plus juste ». Malgré cette collaboration prometteuse, le film est clairement divisé en deux parties distinctes, presque deux films en un : l'adolescence des personnages, puis leur vie d'adultes. Cette structure, bien que classique, manque de fluidité et le passage entre les deux périodes s'avère parfois maladroit. Par ailleurs, la relation entre Jackie et Clotaire repose sur des ressorts narratifs un peu convenus — la bonne élève qui tombe amoureuse du bad boy — sans véritablement explorer les raisons de cette attirance mutuelle. On se demande constamment ce qui les attire l'un vers l'autre tant ils sont différents : elle est studieuse et déteste la violence, lui est analphabète et impulsif. Lellouche ne nous offre pas de réponse claire, comme s'il s'agissait d'une évidence.
Le film s'éparpille également dans ses nombreuses références cinématographiques, convoquant tour à tour Martin Scorsese, Michael Mann, Quentin Tarantino, West side story et même Roméo et Juliette. Lellouche a lui-même admis s'être inspiré de films comme Rusty James et Outsiders, cherchant à créer « une espèce de doux mélange entre violence et sentiments exacerbés, entre chaud et froid, entre sucré et âpre ». Il y a une certaine prétention dans cette accumulation de citations, qui donne parfois l'impression d'une démonstration ostentatoire plutôt que d'une véritable singularité. La durée du film (2 h 41) — déjà considérablement réduite par rapport aux versions antérieures qui atteignaient 3 h 40, voire 4h selon certaines sources — se fait sentir, notamment dans la seconde partie où l'histoire s'enlise par moments. Lellouche a d'ailleurs continué à monter le film après sa projection au Festival de Cannes, coupant notamment une scène de danse et deux séquences de violence qui rendaient le personnage de François Civil « bête, pas sympathique », selon ses propres mots.
Les personnages principaux manquent paradoxalement de profondeur malgré le temps qu'on passe avec eux. Jackie, en particulier, semble souffrir d'un développement insuffisant. Son personnage adolescent, interprété par Mallory Wanecque, paraît creux et peu convaincant. Il y a d'ailleurs un problème de casting évident : Mallory Wanecque ne ressemble en rien à Adèle Exarchopoulos, ce qui nuit à la crédibilité de l'évolution du personnage. C'est d'autant plus dommage que Mallory Wanecque avait déjà partagé l'écran avec François Civil dans Pas de vagues. Clotaire, campé par Malik Frikah (champion du monde de hip-hop) dans sa jeunesse, est plus convaincant mais reste un personnage aux motivations parfois obscures.
Le film aborde plusieurs thématiques intéressantes comme le déterminisme social, l'impossibilité de s'extraire de son milieu d'origine, ou encore la façon dont le passé façonne notre présent. Lellouche traite ces sujets avec une certaine justesse, montrant comment Clotaire, malgré ses tentatives, est rattrapé par son environnement. La question de la rédemption traverse également le film : peut-on vraiment changer et se racheter après avoir commis l'irréparable ? Ces thèmes sont illustrés avec force, notamment dans les scènes où Clotaire adulte essaie de reconstruire sa vie après la prison.
La mise en scène de Gilles Lellouche est sans doute l'atout majeur du film. Le tournage, qui s'est étalé du 9 mai au 15 septembre 2023 (soit 88 jours sur une période de 18 semaines), a principalement eu lieu dans les Hauts-de-France. Quelques scènes ont également été tournées en Belgique, notamment dans l'institut Saint-Henri à Comines et dans le tunnel de la N58 à Mouscron. Les décors sont particulièrement réussis, retranscrivant avec minutie le Nord de la France des années 80 puis 90. On comprend pourquoi le film a coûté aussi cher : la reconstitution est bluffante, que ce soit pour les rues, les intérieurs ou les costumes.
La photographie soignée et la bande sonore constituent également des éléments forts du film. Les onze musiques originales composées par Jon Brion s'intègrent parfaitement à l'ambiance générale, tandis que la playlist de chansons préexistantes est particulièrement soignée avec des morceaux de The Cure, Billy Idol, Sinéad O'Connor, Deep Purple, Nas, Gilbert Bécaud et bien d'autres. Lellouche a d'ailleurs confié avoir dû renoncer à certains morceaux comme Never tear us apart d'INXS et Year of the cat d'Al Stewart en raison des droits jugés trop onéreux. La séquence quasi-clip sur A forest de The Cure est l'un des moments les plus réussis du film, avec ses jeux de lumière et sa chorégraphie signée par le collectif La Horde (qui a notamment travaillé avec Madonna et Christine and the Queens). Ce collectif a créé trois danses spécialement pour les protagonistes du film. On raconte que Lellouche passait de la musique directement sur le plateau pour créer l'ambiance adéquate, et cela se ressent dans l'énergie de certaines scènes.
La réalisation est dynamique, parfois même un peu trop, avec des mouvements de caméra virtuoses qui peuvent s'apparenter à de la démonstration technique. Lellouche a voulu rendre hommage au cinéma des années 80 qu'il affectionnait dans sa jeunesse, et cette nostalgie transparaît dans chaque plan. Au départ, il était d'ailleurs question pour Lellouche et ses producteurs de réaliser L'amour ouf avant Le grand bain, mais à l'époque, il y avait moins d'acteurs stars de moins de 28 ans, ce qui aurait nécessité de revoir la narration pour mettre en avant des acteurs plus mûrs. Les producteurs souhaitaient alors réduire les scènes avec les héros adolescents pour en consacrer davantage à l'âge adulte, mais Lellouche n'était pas de cet avis et a préféré se consacrer d'abord à son autre projet. Le succès du Grand bain et la montée en puissance d'Exarchopoulos et Civil ont finalement permis au projet de L'amour ouf d'être plus ambitieux.
Côté performances d'acteurs, le film est contrasté. François Civil est excellent dans le rôle de Clotaire adulte, apportant une intensité et une rage contenue qui rendent son personnage crédible. Adèle Exarchopoulos, qui partage la vie de François Civil à la ville comme à l'écran, est convaincante bien que son personnage soit moins développé. Leur alchimie fonctionne, même si on peut regretter que leur relation ne soit pas explorée avec plus de profondeur. Lellouche a d'ailleurs déclaré avoir tout de suite pensé à eux pour incarner ce « grand couple de cinéma », notamment grâce à leur « vivacité » et leur « beauté ».
Les seconds rôles sont inégaux. Vincent Lacoste est étonnant dans un registre où on ne l'attendait pas. Lui, souvent cantonné aux rôles de jeunes hommes un peu maladroits, cyniques ou désabusés, incarne ici un personnage plus posé, plus mature, mais aussi plus sournois. Son interprétation de Jeffrey, le mari de Jackie, est nuancée : il n'est pas un simple obstacle à la romance, mais un homme qui perçoit que son couple est une illusion et qui tente, maladroitement, de s'accrocher à une femme qui ne l'aime plus. Il apporte une vraie épaisseur à un personnage qui aurait pu n'être qu'un cliché de « l'autre homme » insipide et interchangeable. Sa prestation est d'autant plus marquante qu'elle tranche avec certaines autres performances plus inégales du film.
Alain Chabat, en revanche, peine à convaincre dans son rôle de père aimant et protecteur. Il ne démérite pas, mais son personnage est trop effacé pour justifier la récompense qu'il a reçue. Son César du meilleur second rôle a surpris plus d'un spectateur, tant sa présence à l'écran est limitée — une dizaine de minutes tout au plus — et surtout, il n'a pas de véritable impact sur l'histoire. On sent que Chabat fait du Chabat, avec son jeu légèrement décalé et bienveillant, mais sans véritable profondeur. À l'inverse, Élodie Bouchez est impeccable dans le rôle de la mère de Clotaire. Elle parvient à exprimer en quelques scènes une immense tendresse et une douleur contenue, rendant son personnage immédiatement attachant. Quant à Benoît Poelvoorde, il incarne La Brosse, le caïd local, avec un mélange de truculence et de menace qui fonctionne… jusqu'à un certain point. Il semble parfois en pilotage automatique, recyclant des mimiques et des intonations déjà vues dans d'autres rôles de gangsters cabotins. On a du mal à le prendre totalement au sérieux, et son personnage manque de véritable envergure.
D'autres seconds rôles sont plus anecdotiques. Jean-Pascal Zadi, qui joue Lionel, le fidèle ami de Clotaire, apporte un peu d'humour, mais son rôle est sous-exploité et son évolution manque de logique. On a du mal à comprendre pourquoi son personnage, initialement plus posé et rationnel, accepte aussi facilement la dérive de son ami. Raphaël Quenard fait du Quenard, avec son jeu nerveux et excentrique qui amuse un temps, mais finit par lasser. Son personnage de Kiki, le frère de Clotaire, aurait mérité plus de subtilité. Il y a également Karim Leklou dans le rôle du père violent et autoritaire, un rôle qu'il maîtrise parfaitement, mais qui ne lui permet pas de montrer toute l'étendue de son talent.
Visuellement, le film est une réussite. Laurent Tangy, directeur de la photographie, livre un travail superbe. La reconstitution du Nord des années 80-90 est minutieuse et immersive, avec une lumière tantôt crue et brutale, tantôt teintée d'une nostalgie douce-amère. Lellouche et son équipe ont soigné chaque détail : les voitures, les affiches de films dans les rues, les fringues, les intérieurs, tout sonne juste. Certaines scènes, comme celle de la boîte de nuit ou le braquage sous la pluie, sont visuellement impressionnantes et témoignent d'un vrai sens du cadre et du mouvement. La mise en scène est efficace, même si elle manque parfois de retenue. La caméra bouge beaucoup, parfois trop, dans une volonté frénétique d'imiter les codes du cinéma américain des années 80-90. Lellouche a manifestement voulu rendre hommage à Scorsese et Mann, mais à force de multiplier les plans virtuoses, il finit par donner un aspect légèrement tape-à-l'œil à certaines séquences.
En définitive, L'amour ouf, avec son titre vraiment peu aguicheur, est un film généreux et ambitieux, mais inégal. Son ampleur, sa direction artistique et certaines performances marquent les esprits, mais ses longueurs, son scénario parfois bancal et ses personnages inégaux l'empêchent d'atteindre le statut de chef-d'œuvre. C'est un film qui cherche à en faire beaucoup, parfois trop, quitte à perdre un peu de sa cohérence en route. Il y a des moments magnifiques, des fulgurances, des scènes qui fonctionnent à merveille, mais aussi des baisses de régime et des maladresses qui frustrent. Au final, c'est un bon film, mais pas un grand film. On sent que Lellouche a mis tout son cœur dans ce projet, et c'est peut-être là le plus grand paradoxe de L'amour ouf : à force de vouloir trop en dire, il en dit parfois trop peu…
Le film raconte l'histoire passionnelle de Clotaire et Jackie, deux adolescents que tout sépare dans le Nord de la France des années 80. Jackie, lycéenne studieuse vivant seule avec son père (interprété par Alain Chabat) depuis le décès de sa mère dans un accident, tombe éperdument amoureuse de Clotaire, jeune voyou déscolarisé issu d'un milieu ouvrier précaire, avec une mère aimante (Élodie Bouchez) et un père docker (Karim Leklou) à la gifle facile. Leur passion, comparable à celle de Roméo et Juliette, survit à l'adolescence, mais lorsque Clotaire bascule dans la criminalité sous l'influence du parrain local surnommé La Brosse (Benoît Poelvoorde), leur histoire prend une tournure dramatique. Après une longue séparation due à l'incarcération de Clotaire pendant douze ans, nous retrouvons les protagonistes adultes, interprétés respectivement par François Civil et Adèle Exarchopoulos, qui tentent de renouer leur relation malgré les obstacles, notamment la nouvelle vie de Jackie avec un autre homme (Vincent Lacoste).
Le scénario, co-écrit par Gilles Lellouche, Ahmed Hamidi (déjà collaborateur sur Le grand bain) et Audrey Diwan, souffre malheureusement de quelques faiblesses. Lellouche a d'ailleurs déclaré avoir tout de suite vu en Diwan « un alter ego », admirant « sa capacité à argumenter, à analyser l'époque dans laquelle elle vit » et la qualifiant de « féministe éclairée qui porte des combats dans ce qu'ils ont de plus juste ». Malgré cette collaboration prometteuse, le film est clairement divisé en deux parties distinctes, presque deux films en un : l'adolescence des personnages, puis leur vie d'adultes. Cette structure, bien que classique, manque de fluidité et le passage entre les deux périodes s'avère parfois maladroit. Par ailleurs, la relation entre Jackie et Clotaire repose sur des ressorts narratifs un peu convenus — la bonne élève qui tombe amoureuse du bad boy — sans véritablement explorer les raisons de cette attirance mutuelle. On se demande constamment ce qui les attire l'un vers l'autre tant ils sont différents : elle est studieuse et déteste la violence, lui est analphabète et impulsif. Lellouche ne nous offre pas de réponse claire, comme s'il s'agissait d'une évidence.
Le film s'éparpille également dans ses nombreuses références cinématographiques, convoquant tour à tour Martin Scorsese, Michael Mann, Quentin Tarantino, West side story et même Roméo et Juliette. Lellouche a lui-même admis s'être inspiré de films comme Rusty James et Outsiders, cherchant à créer « une espèce de doux mélange entre violence et sentiments exacerbés, entre chaud et froid, entre sucré et âpre ». Il y a une certaine prétention dans cette accumulation de citations, qui donne parfois l'impression d'une démonstration ostentatoire plutôt que d'une véritable singularité. La durée du film (2 h 41) — déjà considérablement réduite par rapport aux versions antérieures qui atteignaient 3 h 40, voire 4h selon certaines sources — se fait sentir, notamment dans la seconde partie où l'histoire s'enlise par moments. Lellouche a d'ailleurs continué à monter le film après sa projection au Festival de Cannes, coupant notamment une scène de danse et deux séquences de violence qui rendaient le personnage de François Civil « bête, pas sympathique », selon ses propres mots.
Les personnages principaux manquent paradoxalement de profondeur malgré le temps qu'on passe avec eux. Jackie, en particulier, semble souffrir d'un développement insuffisant. Son personnage adolescent, interprété par Mallory Wanecque, paraît creux et peu convaincant. Il y a d'ailleurs un problème de casting évident : Mallory Wanecque ne ressemble en rien à Adèle Exarchopoulos, ce qui nuit à la crédibilité de l'évolution du personnage. C'est d'autant plus dommage que Mallory Wanecque avait déjà partagé l'écran avec François Civil dans Pas de vagues. Clotaire, campé par Malik Frikah (champion du monde de hip-hop) dans sa jeunesse, est plus convaincant mais reste un personnage aux motivations parfois obscures.
Le film aborde plusieurs thématiques intéressantes comme le déterminisme social, l'impossibilité de s'extraire de son milieu d'origine, ou encore la façon dont le passé façonne notre présent. Lellouche traite ces sujets avec une certaine justesse, montrant comment Clotaire, malgré ses tentatives, est rattrapé par son environnement. La question de la rédemption traverse également le film : peut-on vraiment changer et se racheter après avoir commis l'irréparable ? Ces thèmes sont illustrés avec force, notamment dans les scènes où Clotaire adulte essaie de reconstruire sa vie après la prison.
La mise en scène de Gilles Lellouche est sans doute l'atout majeur du film. Le tournage, qui s'est étalé du 9 mai au 15 septembre 2023 (soit 88 jours sur une période de 18 semaines), a principalement eu lieu dans les Hauts-de-France. Quelques scènes ont également été tournées en Belgique, notamment dans l'institut Saint-Henri à Comines et dans le tunnel de la N58 à Mouscron. Les décors sont particulièrement réussis, retranscrivant avec minutie le Nord de la France des années 80 puis 90. On comprend pourquoi le film a coûté aussi cher : la reconstitution est bluffante, que ce soit pour les rues, les intérieurs ou les costumes.
La photographie soignée et la bande sonore constituent également des éléments forts du film. Les onze musiques originales composées par Jon Brion s'intègrent parfaitement à l'ambiance générale, tandis que la playlist de chansons préexistantes est particulièrement soignée avec des morceaux de The Cure, Billy Idol, Sinéad O'Connor, Deep Purple, Nas, Gilbert Bécaud et bien d'autres. Lellouche a d'ailleurs confié avoir dû renoncer à certains morceaux comme Never tear us apart d'INXS et Year of the cat d'Al Stewart en raison des droits jugés trop onéreux. La séquence quasi-clip sur A forest de The Cure est l'un des moments les plus réussis du film, avec ses jeux de lumière et sa chorégraphie signée par le collectif La Horde (qui a notamment travaillé avec Madonna et Christine and the Queens). Ce collectif a créé trois danses spécialement pour les protagonistes du film. On raconte que Lellouche passait de la musique directement sur le plateau pour créer l'ambiance adéquate, et cela se ressent dans l'énergie de certaines scènes.
La réalisation est dynamique, parfois même un peu trop, avec des mouvements de caméra virtuoses qui peuvent s'apparenter à de la démonstration technique. Lellouche a voulu rendre hommage au cinéma des années 80 qu'il affectionnait dans sa jeunesse, et cette nostalgie transparaît dans chaque plan. Au départ, il était d'ailleurs question pour Lellouche et ses producteurs de réaliser L'amour ouf avant Le grand bain, mais à l'époque, il y avait moins d'acteurs stars de moins de 28 ans, ce qui aurait nécessité de revoir la narration pour mettre en avant des acteurs plus mûrs. Les producteurs souhaitaient alors réduire les scènes avec les héros adolescents pour en consacrer davantage à l'âge adulte, mais Lellouche n'était pas de cet avis et a préféré se consacrer d'abord à son autre projet. Le succès du Grand bain et la montée en puissance d'Exarchopoulos et Civil ont finalement permis au projet de L'amour ouf d'être plus ambitieux.
Côté performances d'acteurs, le film est contrasté. François Civil est excellent dans le rôle de Clotaire adulte, apportant une intensité et une rage contenue qui rendent son personnage crédible. Adèle Exarchopoulos, qui partage la vie de François Civil à la ville comme à l'écran, est convaincante bien que son personnage soit moins développé. Leur alchimie fonctionne, même si on peut regretter que leur relation ne soit pas explorée avec plus de profondeur. Lellouche a d'ailleurs déclaré avoir tout de suite pensé à eux pour incarner ce « grand couple de cinéma », notamment grâce à leur « vivacité » et leur « beauté ».
Les seconds rôles sont inégaux. Vincent Lacoste est étonnant dans un registre où on ne l'attendait pas. Lui, souvent cantonné aux rôles de jeunes hommes un peu maladroits, cyniques ou désabusés, incarne ici un personnage plus posé, plus mature, mais aussi plus sournois. Son interprétation de Jeffrey, le mari de Jackie, est nuancée : il n'est pas un simple obstacle à la romance, mais un homme qui perçoit que son couple est une illusion et qui tente, maladroitement, de s'accrocher à une femme qui ne l'aime plus. Il apporte une vraie épaisseur à un personnage qui aurait pu n'être qu'un cliché de « l'autre homme » insipide et interchangeable. Sa prestation est d'autant plus marquante qu'elle tranche avec certaines autres performances plus inégales du film.
Alain Chabat, en revanche, peine à convaincre dans son rôle de père aimant et protecteur. Il ne démérite pas, mais son personnage est trop effacé pour justifier la récompense qu'il a reçue. Son César du meilleur second rôle a surpris plus d'un spectateur, tant sa présence à l'écran est limitée — une dizaine de minutes tout au plus — et surtout, il n'a pas de véritable impact sur l'histoire. On sent que Chabat fait du Chabat, avec son jeu légèrement décalé et bienveillant, mais sans véritable profondeur. À l'inverse, Élodie Bouchez est impeccable dans le rôle de la mère de Clotaire. Elle parvient à exprimer en quelques scènes une immense tendresse et une douleur contenue, rendant son personnage immédiatement attachant. Quant à Benoît Poelvoorde, il incarne La Brosse, le caïd local, avec un mélange de truculence et de menace qui fonctionne… jusqu'à un certain point. Il semble parfois en pilotage automatique, recyclant des mimiques et des intonations déjà vues dans d'autres rôles de gangsters cabotins. On a du mal à le prendre totalement au sérieux, et son personnage manque de véritable envergure.
D'autres seconds rôles sont plus anecdotiques. Jean-Pascal Zadi, qui joue Lionel, le fidèle ami de Clotaire, apporte un peu d'humour, mais son rôle est sous-exploité et son évolution manque de logique. On a du mal à comprendre pourquoi son personnage, initialement plus posé et rationnel, accepte aussi facilement la dérive de son ami. Raphaël Quenard fait du Quenard, avec son jeu nerveux et excentrique qui amuse un temps, mais finit par lasser. Son personnage de Kiki, le frère de Clotaire, aurait mérité plus de subtilité. Il y a également Karim Leklou dans le rôle du père violent et autoritaire, un rôle qu'il maîtrise parfaitement, mais qui ne lui permet pas de montrer toute l'étendue de son talent.
Visuellement, le film est une réussite. Laurent Tangy, directeur de la photographie, livre un travail superbe. La reconstitution du Nord des années 80-90 est minutieuse et immersive, avec une lumière tantôt crue et brutale, tantôt teintée d'une nostalgie douce-amère. Lellouche et son équipe ont soigné chaque détail : les voitures, les affiches de films dans les rues, les fringues, les intérieurs, tout sonne juste. Certaines scènes, comme celle de la boîte de nuit ou le braquage sous la pluie, sont visuellement impressionnantes et témoignent d'un vrai sens du cadre et du mouvement. La mise en scène est efficace, même si elle manque parfois de retenue. La caméra bouge beaucoup, parfois trop, dans une volonté frénétique d'imiter les codes du cinéma américain des années 80-90. Lellouche a manifestement voulu rendre hommage à Scorsese et Mann, mais à force de multiplier les plans virtuoses, il finit par donner un aspect légèrement tape-à-l'œil à certaines séquences.
En définitive, L'amour ouf, avec son titre vraiment peu aguicheur, est un film généreux et ambitieux, mais inégal. Son ampleur, sa direction artistique et certaines performances marquent les esprits, mais ses longueurs, son scénario parfois bancal et ses personnages inégaux l'empêchent d'atteindre le statut de chef-d'œuvre. C'est un film qui cherche à en faire beaucoup, parfois trop, quitte à perdre un peu de sa cohérence en route. Il y a des moments magnifiques, des fulgurances, des scènes qui fonctionnent à merveille, mais aussi des baisses de régime et des maladresses qui frustrent. Au final, c'est un bon film, mais pas un grand film. On sent que Lellouche a mis tout son cœur dans ce projet, et c'est peut-être là le plus grand paradoxe de L'amour ouf : à force de vouloir trop en dire, il en dit parfois trop peu…
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