L'an 1, des débuts difficiles
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Harold Ramis, l'homme derrière Le golf en folie, SOS fantômes et Un jour sans fin, s'attaque à la Bible avec Jack Black et Michael Cera en guise d'armes comiques. Le pitch ? Deux hommes des cavernes bannis de leur tribu primitive traversent l'Ancien Testament comme des touristes égarés dans un musée d'histoire naturelle. Avec Judd Apatow à la production, on pouvait légitimement espérer une relecture irrévérencieuse de la Genèse, quelque chose qui tiendrait de La vie de Brian des Monty Python ou de La folle histoire du monde de Mel Brooks. L'ambition était là, manifestement. Le résultat, lui, peine à suivre.
Au tout début de notre ère (ou plutôt dans une version fantasmée de celle-ci où la chronologie biblique ressemble à une carte géographique), Zed et Oh végètent au sein d'une tribu divisée entre chasseurs et cueilleurs. Le premier, interprété par Jack Black, est un fainéant obsédé sexuel qui se prend pour un élu après avoir croqué le fruit de l'arbre de la connaissance. Le second, campé par Michael Cera, incarne le timide maladroit, plus doué pour composer des salades gastronomiques que pour traquer le gibier. Bannis de leur village (Zed pour hérésie fruitière, Oh par solidarité), nos deux héros partent à la découverte du monde civilisé. Chemin faisant, ils croisent Caïn et Abel, assistent au meurtre fratricide, rencontrent Abraham et son obsession pour la circoncision, avant d'échouer à Sodome où ils tenteront de sauver leurs béguin respectifs de l'esclavage et du sacrifice rituel.
Le scénario, co-écrit par Ramis avec Gene Stupnitsky et Lee Eisenberg (deux plumes de The office), repose sur une prémisse séduisante : plaquer une conscience moderne sur des figures archaïques pour révéler l'absurdité de nos mythes fondateurs. L'idée de traiter la Genèse non comme une chronologie, mais comme une géographie, où tous ces personnages bibliques coexistent au même moment dans des lieux différents, témoigne d'une certaine audace conceptuelle. Le problème, c'est que cette audace s'évapore dès qu'il s'agit de la nourrir. Le film procède par sketches décousus, comme une succession de saynètes qui auraient pu fonctionner indépendamment, mais qui, mises bout à bout, donnent l'impression d'un patchwork mal assemblé. On passe du village primitif à la ferme de Caïn, puis à la tente d'Abraham, enfin à Sodome, sans véritable progression dramatique. Chaque séquence semble exister pour elle-même, autour d'un gag central (la violence du meurtre d'Abel, le délire chirurgical de la circoncision, les orgies sodomites) sans que ces moments ne s'inscrivent dans une dynamique narrative cohérente.
Plus gênant encore, le film ne sait jamais vraiment sur quel pied danser. Veut-il être une satire religieuse mordante ? Une comédie potache pour adolescents attardés ? Un buddy movie gentillet sur l'amitié masculine ? Ramis semble hésiter en permanence, alternant les intentions comme on change de chaîne. Résultat : les moments d'intelligence (quelques répliques bien senties sur l'invention des religions, la critique à peine voilée de l'hypocrisie morale) se noient systématiquement dans un océan d'humour scatologique. Pets, vomissures, zoophilie, allusions sexuelles d'une subtilité toute relative : le film dégaine l'arsenal complet de la comédie du corps sans jamais dépasser le stade du réflexe pavlovien. On rit une fois, peut-être deux, puis l'effet s'émousse. Pire, ces passages finissent par parasiter les rares séquences qui fonctionnent, comme si le scénario perdait confiance en lui-même et se rattrapait désespérément aux branches du gag facile. Cette hésitation trahit peut-être l'influence du contexte de production : à l'ère Apatow, où l'improvisation règne en maître et où l'humour gras côtoie l'émotion sincère, L'an 1 semble vouloir surfer sur la vague sans vraiment comprendre la recette. Le film oscille entre provocation molle et gentillesse niaise, sans jamais assumer pleinement ni l'une ni l'autre.
Les personnages, eux, restent désespérément statiques. Zed, c'est le fanfaron stupide qui parle fort et fonce tête baissée, persuadé d'être l'élu alors qu'il n'est qu'un idiot chanceux. Oh, c'est l'anxieux perpétuel, le suiveur qui râle mais obéit, l'éternelle victime qui encaisse sans broncher. Le duo fonctionne selon la mécanique éprouvée du binôme comique déséquilibré (pensez Laurel et Oliver Hardy, ou Beavis et Butt-Head), mais il lui manque l'essentiel : une évolution. De la première à la dernière scène, Zed demeure aussi crétin, Oh aussi peureux. Ils traversent l'histoire sans que l'histoire ne les traverse. Même leur prétendue quête (sauver Maya et Eema, leurs amoureuses restées au village puis réduites en esclavage) ne suffit pas à leur donner une quelconque épaisseur. Ces deux femmes, interprétées par June Diane Raphael et Juno Temple, ne sont que des faire-valoir, des récompenses en fin de parcours, sans personnalité propre ni utilité narrative réelle.
Quant aux personnages secondaires, ils défilent comme des caricatures en carton-pâte. Caïn, joué par David Cross, est un sociopathe bourru qui tue son frère pour une histoire de jalousie fraternelle ; Paul Rudd apparaît d'ailleurs brièvement en Abel, dans un caméo non crédité qui se termine brutalement à coups de rocher sur le crâne. Abraham, incarné par Hank Azaria, se transforme en maniaque du couteau, obsédé par la circoncision au point d'en faire une scène entière. Le Grand Prêtre, campé par Oliver Platt avec une poitrine velue qui aurait mérité un rôle à elle seule, est un lubrique décadent qui incarne tous les clichés du pouvoir corrompu. Chacun remplit sa fonction comique — faire rire ou choquer —, puis disparaît sans laisser de trace. On aurait aimé plus de densité, plus de relief, mais le film préfère multiplier les apparitions éclair plutôt que de creuser ses protagonistes. Cette logique de cavalcade nuit à l'ensemble : on passe tellement vite d'un personnage à l'autre qu'aucun n'a le temps de s'installer vraiment.
Sur le fond, L'an 1 affiche des velléités critiques qu'il n'assume jamais complètement. Le film semble vouloir interroger les mythes fondateurs de notre civilisation, pointer du doigt l'absurdité des dogmes religieux, la violence intrinsèque des textes sacrés, l'hypocrisie des élites théocratiques. Les ingrédients sont là : le sacrifice humain présenté comme un spectacle de masse, la circoncision tournée en dérision, la notion de peuple élu questionnée par des personnages qui n'y comprennent rien. Mais au lieu d'exploiter ce potentiel subversif, Ramis préfère jouer la carte de la provocation tiède. Sodome, cité biblique du vice par excellence, n'est finalement qu'un décor exotique où l'on suggère plus qu'on ne montre, où l'orgie se résume à quelques plans furtifs et à des sous-entendus appuyés. La satire religieuse, elle, n'ose jamais vraiment mordre. On sent bien que le réalisateur veut dire quelque chose sur la façon dont les religions naissent de l'ignorance et de la peur, sur la manière dont elles instrumentalisent les masses, mais ce message reste en surface, noyé sous les gags de pets et les blagues de pénis.
Peut-être Ramis craignait-il de trop choquer, peut-être voulait-il ratisser large et toucher un public familial ; d'où ce passage du classement R initial à un PG-13 après quelques coupes pudiques dans les dialogues les plus crus. Toujours est-il que cette timidité empêche le film de trouver son identité. Il veut être à la fois une satire acérée et une comédie potache, un pamphlet anticlérical et un divertissement sans conséquence. En 2009, alors que le débat sur la religion occupe une place importante dans l'espace public américain, entre les fondamentalistes et les nouveaux athées, L'an 1 aurait pu s'inscrire dans cette conversation. Au lieu de ça, il reste en retrait, préférant faire rire avec des pets plutôt que de prendre position. C'est dommage, car les rares instants où le film ose (la scène du sacrifice, où Zed dénonce publiquement l'escroquerie des prêtres) montrent qu'il y avait matière à faire quelque chose de plus mordant.
Techniquement, le film ne démérite pas vraiment, sans pour autant briller. Ramis livre une mise en scène fonctionnelle, propre, lisible, mais terriblement impersonnelle. Aucun plan ne marque, aucune séquence ne se distingue par son inventivité visuelle. Le réalisateur applique les codes de la comédie hollywoodienne grand public avec une certaine rigueur (champ-contrechamp pour les dialogues, plans larges pour les scènes de foule, gros plans pour les réactions), mais sans jamais chercher à surprendre. La photographie, signée Alar Kivilo, oscille entre tons chauds pour le désert et teintes plus froides pour les intérieurs, histoire de donner un semblant d'atmosphère, mais l'ensemble reste plat. On sent que le film a été tourné en Louisiane, où une réplique de Sodome a été construite sur deux hectares et demie près de Shreveport, avec ses murs en mousse sculptée et ses pavés par milliers. Le décor est impressionnant, certes, mais il ne suffit pas à insuffler de la vie à l'image.
La bande originale de Theodore Shapiro, qui a l'habitude de composer pour les comédies Apatow, adopte un ton enjoué et consensuel, typique du genre. Elle ponctue les gags, souligne les émotions, sans jamais prendre de risque ni marquer les esprits. Pas de thème mémorable, pas de rupture stylistique : juste un accompagnement efficace, mais oubliable. Quant aux effets spéciaux, ils se limitent au strict minimum : quelques animaux en CGI, un taureau de pierre crachant des flammes… et ne posent pas de problème particulier. Tout fonctionne, rien ne brille. On a l'impression que Ramis, conscient des faiblesses du scénario, s'est contenté de filmer sagement ses acteurs en espérant que leur charisme compenserait le reste. Malheureusement, la magie n'opère qu'à moitié.
Car le casting, pourtant alléchant sur le papier, peine à sauver l'ensemble. Jack Black fait du Jack Black, avec son énergie débordante, ses grimaces, ses cris, son corps qu'il agite dans tous les sens comme un pantin désarticulé. On retrouve exactement le même personnage que dans Super Nacho ou Tonnerre sous les tropiques : le loser mégalomane, sûr de lui, mais pathétique, bruyant et attachant malgré tout. Le problème, c'est que cette recette commence à tourner en rond. À force de jouer toujours le même type, Jack Black se transforme en caricature de lui-même, et son jeu, ici, manque de nuances. Il hurle, gesticule, force le trait, mais ne parvient jamais à donner de la profondeur à Zed. On rit de ses pitreries par réflexe, pas par conviction.
Michael Cera, lui aussi, reste fidèle à lui-même : le garçon timide, maladroit, au bord de la crise d'angoisse permanente, qui marmonne ses répliques en regardant ses pieds. C'est exactement le même personnage que George Michael Bluth dans Arrested development ou Evan dans SuperGrava, à ceci près qu'il porte une tunique préhistorique et se fait régulièrement humilier. Certes, Cera maîtrise cet archétype à la perfection, et il réussit à arracher quelques rires avec son timing impeccable et ses remarques pince-sans-rire. Mais là encore, on se retrouve en terrain connu. Le duo Black/Cera aurait dû être explosif, l'opposition de leurs énergies créer des étincelles. Dans les faits, ils se contentent de jouer leur partition habituelle sans vraiment interagir, comme deux solos qui cohabitent sans se répondre.
Autour d'eux, les seconds rôles font ce qu'ils peuvent. Oliver Platt s'amuse visiblement dans le rôle du Grand Prêtre lubrique, David Cross campe un Caïn inquiétant avec un plaisir évident, Hank Azaria se perd un peu dans une version hystérique d'Abraham. Christopher Mintz-Plasse, éternellement cantonné au rôle du jeune boutonneux depuis SuperGrave, apparaît brièvement en Isaac sans laisser d'empreinte. Olivia Wilde et Juno Temple sont jolies et sympathiques, mais n'ont rien à jouer. Bill Hader surgit le temps d'une scène en sorcier tribal, disparaît aussi vite. On sent que Ramis a voulu s'entourer de comédiens talentueux pour compenser les faiblesses du scénario, mais personne n'a vraiment les moyens de briller. Tout le monde se contente de faire du service minimum, d'enchaîner les vannes, de poser pour le gag, sans jamais transcender la matière.
Au final, L'an 1 laisse une impression étrange, celle d'un film qui aurait pu fonctionner, mais qui ne fonctionne pas, qui contient des éléments prometteurs noyés dans un océan de médiocrité complaisante. On rit parfois, certes, surtout grâce à la victimisation constante de Oh ou à quelques répliques bien trouvées. Mais ces moments d'amusement sont systématiquement sabotés par des passages d'une lourdeur affligeante, où l'humour scatologique prend le dessus sans jamais apporter quoi que ce soit au propos. Le film se regarde sans déplaisir majeur, mais s'oublie aussitôt terminé. Difficile d'imaginer qu'il s'agit là du dernier film réalisé par Harold Ramis, l'homme qui nous avait offert des classiques comme Un jour sans fin. On aurait aimé que sa carrière derrière la caméra se termine sur une note plus glorieuse, sur un projet à la hauteur de son talent. Au lieu de ça, L'an 1 se contente de flotter dans une zone d'entre-deux inconfortable, ni assez drôle pour emporter l'adhésion, ni assez raté pour fasciner. Si vous cherchez une parodie biblique qui fonctionne vraiment, replongez-vous plutôt dans La vie de Brian : vous y retrouverez l'irrévérence, l'intelligence et l'audace qui font cruellement défaut ici.
Au tout début de notre ère (ou plutôt dans une version fantasmée de celle-ci où la chronologie biblique ressemble à une carte géographique), Zed et Oh végètent au sein d'une tribu divisée entre chasseurs et cueilleurs. Le premier, interprété par Jack Black, est un fainéant obsédé sexuel qui se prend pour un élu après avoir croqué le fruit de l'arbre de la connaissance. Le second, campé par Michael Cera, incarne le timide maladroit, plus doué pour composer des salades gastronomiques que pour traquer le gibier. Bannis de leur village (Zed pour hérésie fruitière, Oh par solidarité), nos deux héros partent à la découverte du monde civilisé. Chemin faisant, ils croisent Caïn et Abel, assistent au meurtre fratricide, rencontrent Abraham et son obsession pour la circoncision, avant d'échouer à Sodome où ils tenteront de sauver leurs béguin respectifs de l'esclavage et du sacrifice rituel.
Le scénario, co-écrit par Ramis avec Gene Stupnitsky et Lee Eisenberg (deux plumes de The office), repose sur une prémisse séduisante : plaquer une conscience moderne sur des figures archaïques pour révéler l'absurdité de nos mythes fondateurs. L'idée de traiter la Genèse non comme une chronologie, mais comme une géographie, où tous ces personnages bibliques coexistent au même moment dans des lieux différents, témoigne d'une certaine audace conceptuelle. Le problème, c'est que cette audace s'évapore dès qu'il s'agit de la nourrir. Le film procède par sketches décousus, comme une succession de saynètes qui auraient pu fonctionner indépendamment, mais qui, mises bout à bout, donnent l'impression d'un patchwork mal assemblé. On passe du village primitif à la ferme de Caïn, puis à la tente d'Abraham, enfin à Sodome, sans véritable progression dramatique. Chaque séquence semble exister pour elle-même, autour d'un gag central (la violence du meurtre d'Abel, le délire chirurgical de la circoncision, les orgies sodomites) sans que ces moments ne s'inscrivent dans une dynamique narrative cohérente.
Plus gênant encore, le film ne sait jamais vraiment sur quel pied danser. Veut-il être une satire religieuse mordante ? Une comédie potache pour adolescents attardés ? Un buddy movie gentillet sur l'amitié masculine ? Ramis semble hésiter en permanence, alternant les intentions comme on change de chaîne. Résultat : les moments d'intelligence (quelques répliques bien senties sur l'invention des religions, la critique à peine voilée de l'hypocrisie morale) se noient systématiquement dans un océan d'humour scatologique. Pets, vomissures, zoophilie, allusions sexuelles d'une subtilité toute relative : le film dégaine l'arsenal complet de la comédie du corps sans jamais dépasser le stade du réflexe pavlovien. On rit une fois, peut-être deux, puis l'effet s'émousse. Pire, ces passages finissent par parasiter les rares séquences qui fonctionnent, comme si le scénario perdait confiance en lui-même et se rattrapait désespérément aux branches du gag facile. Cette hésitation trahit peut-être l'influence du contexte de production : à l'ère Apatow, où l'improvisation règne en maître et où l'humour gras côtoie l'émotion sincère, L'an 1 semble vouloir surfer sur la vague sans vraiment comprendre la recette. Le film oscille entre provocation molle et gentillesse niaise, sans jamais assumer pleinement ni l'une ni l'autre.
Les personnages, eux, restent désespérément statiques. Zed, c'est le fanfaron stupide qui parle fort et fonce tête baissée, persuadé d'être l'élu alors qu'il n'est qu'un idiot chanceux. Oh, c'est l'anxieux perpétuel, le suiveur qui râle mais obéit, l'éternelle victime qui encaisse sans broncher. Le duo fonctionne selon la mécanique éprouvée du binôme comique déséquilibré (pensez Laurel et Oliver Hardy, ou Beavis et Butt-Head), mais il lui manque l'essentiel : une évolution. De la première à la dernière scène, Zed demeure aussi crétin, Oh aussi peureux. Ils traversent l'histoire sans que l'histoire ne les traverse. Même leur prétendue quête (sauver Maya et Eema, leurs amoureuses restées au village puis réduites en esclavage) ne suffit pas à leur donner une quelconque épaisseur. Ces deux femmes, interprétées par June Diane Raphael et Juno Temple, ne sont que des faire-valoir, des récompenses en fin de parcours, sans personnalité propre ni utilité narrative réelle.
Quant aux personnages secondaires, ils défilent comme des caricatures en carton-pâte. Caïn, joué par David Cross, est un sociopathe bourru qui tue son frère pour une histoire de jalousie fraternelle ; Paul Rudd apparaît d'ailleurs brièvement en Abel, dans un caméo non crédité qui se termine brutalement à coups de rocher sur le crâne. Abraham, incarné par Hank Azaria, se transforme en maniaque du couteau, obsédé par la circoncision au point d'en faire une scène entière. Le Grand Prêtre, campé par Oliver Platt avec une poitrine velue qui aurait mérité un rôle à elle seule, est un lubrique décadent qui incarne tous les clichés du pouvoir corrompu. Chacun remplit sa fonction comique — faire rire ou choquer —, puis disparaît sans laisser de trace. On aurait aimé plus de densité, plus de relief, mais le film préfère multiplier les apparitions éclair plutôt que de creuser ses protagonistes. Cette logique de cavalcade nuit à l'ensemble : on passe tellement vite d'un personnage à l'autre qu'aucun n'a le temps de s'installer vraiment.
Sur le fond, L'an 1 affiche des velléités critiques qu'il n'assume jamais complètement. Le film semble vouloir interroger les mythes fondateurs de notre civilisation, pointer du doigt l'absurdité des dogmes religieux, la violence intrinsèque des textes sacrés, l'hypocrisie des élites théocratiques. Les ingrédients sont là : le sacrifice humain présenté comme un spectacle de masse, la circoncision tournée en dérision, la notion de peuple élu questionnée par des personnages qui n'y comprennent rien. Mais au lieu d'exploiter ce potentiel subversif, Ramis préfère jouer la carte de la provocation tiède. Sodome, cité biblique du vice par excellence, n'est finalement qu'un décor exotique où l'on suggère plus qu'on ne montre, où l'orgie se résume à quelques plans furtifs et à des sous-entendus appuyés. La satire religieuse, elle, n'ose jamais vraiment mordre. On sent bien que le réalisateur veut dire quelque chose sur la façon dont les religions naissent de l'ignorance et de la peur, sur la manière dont elles instrumentalisent les masses, mais ce message reste en surface, noyé sous les gags de pets et les blagues de pénis.
Peut-être Ramis craignait-il de trop choquer, peut-être voulait-il ratisser large et toucher un public familial ; d'où ce passage du classement R initial à un PG-13 après quelques coupes pudiques dans les dialogues les plus crus. Toujours est-il que cette timidité empêche le film de trouver son identité. Il veut être à la fois une satire acérée et une comédie potache, un pamphlet anticlérical et un divertissement sans conséquence. En 2009, alors que le débat sur la religion occupe une place importante dans l'espace public américain, entre les fondamentalistes et les nouveaux athées, L'an 1 aurait pu s'inscrire dans cette conversation. Au lieu de ça, il reste en retrait, préférant faire rire avec des pets plutôt que de prendre position. C'est dommage, car les rares instants où le film ose (la scène du sacrifice, où Zed dénonce publiquement l'escroquerie des prêtres) montrent qu'il y avait matière à faire quelque chose de plus mordant.
Techniquement, le film ne démérite pas vraiment, sans pour autant briller. Ramis livre une mise en scène fonctionnelle, propre, lisible, mais terriblement impersonnelle. Aucun plan ne marque, aucune séquence ne se distingue par son inventivité visuelle. Le réalisateur applique les codes de la comédie hollywoodienne grand public avec une certaine rigueur (champ-contrechamp pour les dialogues, plans larges pour les scènes de foule, gros plans pour les réactions), mais sans jamais chercher à surprendre. La photographie, signée Alar Kivilo, oscille entre tons chauds pour le désert et teintes plus froides pour les intérieurs, histoire de donner un semblant d'atmosphère, mais l'ensemble reste plat. On sent que le film a été tourné en Louisiane, où une réplique de Sodome a été construite sur deux hectares et demie près de Shreveport, avec ses murs en mousse sculptée et ses pavés par milliers. Le décor est impressionnant, certes, mais il ne suffit pas à insuffler de la vie à l'image.
La bande originale de Theodore Shapiro, qui a l'habitude de composer pour les comédies Apatow, adopte un ton enjoué et consensuel, typique du genre. Elle ponctue les gags, souligne les émotions, sans jamais prendre de risque ni marquer les esprits. Pas de thème mémorable, pas de rupture stylistique : juste un accompagnement efficace, mais oubliable. Quant aux effets spéciaux, ils se limitent au strict minimum : quelques animaux en CGI, un taureau de pierre crachant des flammes… et ne posent pas de problème particulier. Tout fonctionne, rien ne brille. On a l'impression que Ramis, conscient des faiblesses du scénario, s'est contenté de filmer sagement ses acteurs en espérant que leur charisme compenserait le reste. Malheureusement, la magie n'opère qu'à moitié.
Car le casting, pourtant alléchant sur le papier, peine à sauver l'ensemble. Jack Black fait du Jack Black, avec son énergie débordante, ses grimaces, ses cris, son corps qu'il agite dans tous les sens comme un pantin désarticulé. On retrouve exactement le même personnage que dans Super Nacho ou Tonnerre sous les tropiques : le loser mégalomane, sûr de lui, mais pathétique, bruyant et attachant malgré tout. Le problème, c'est que cette recette commence à tourner en rond. À force de jouer toujours le même type, Jack Black se transforme en caricature de lui-même, et son jeu, ici, manque de nuances. Il hurle, gesticule, force le trait, mais ne parvient jamais à donner de la profondeur à Zed. On rit de ses pitreries par réflexe, pas par conviction.
Michael Cera, lui aussi, reste fidèle à lui-même : le garçon timide, maladroit, au bord de la crise d'angoisse permanente, qui marmonne ses répliques en regardant ses pieds. C'est exactement le même personnage que George Michael Bluth dans Arrested development ou Evan dans SuperGrava, à ceci près qu'il porte une tunique préhistorique et se fait régulièrement humilier. Certes, Cera maîtrise cet archétype à la perfection, et il réussit à arracher quelques rires avec son timing impeccable et ses remarques pince-sans-rire. Mais là encore, on se retrouve en terrain connu. Le duo Black/Cera aurait dû être explosif, l'opposition de leurs énergies créer des étincelles. Dans les faits, ils se contentent de jouer leur partition habituelle sans vraiment interagir, comme deux solos qui cohabitent sans se répondre.
Autour d'eux, les seconds rôles font ce qu'ils peuvent. Oliver Platt s'amuse visiblement dans le rôle du Grand Prêtre lubrique, David Cross campe un Caïn inquiétant avec un plaisir évident, Hank Azaria se perd un peu dans une version hystérique d'Abraham. Christopher Mintz-Plasse, éternellement cantonné au rôle du jeune boutonneux depuis SuperGrave, apparaît brièvement en Isaac sans laisser d'empreinte. Olivia Wilde et Juno Temple sont jolies et sympathiques, mais n'ont rien à jouer. Bill Hader surgit le temps d'une scène en sorcier tribal, disparaît aussi vite. On sent que Ramis a voulu s'entourer de comédiens talentueux pour compenser les faiblesses du scénario, mais personne n'a vraiment les moyens de briller. Tout le monde se contente de faire du service minimum, d'enchaîner les vannes, de poser pour le gag, sans jamais transcender la matière.
Au final, L'an 1 laisse une impression étrange, celle d'un film qui aurait pu fonctionner, mais qui ne fonctionne pas, qui contient des éléments prometteurs noyés dans un océan de médiocrité complaisante. On rit parfois, certes, surtout grâce à la victimisation constante de Oh ou à quelques répliques bien trouvées. Mais ces moments d'amusement sont systématiquement sabotés par des passages d'une lourdeur affligeante, où l'humour scatologique prend le dessus sans jamais apporter quoi que ce soit au propos. Le film se regarde sans déplaisir majeur, mais s'oublie aussitôt terminé. Difficile d'imaginer qu'il s'agit là du dernier film réalisé par Harold Ramis, l'homme qui nous avait offert des classiques comme Un jour sans fin. On aurait aimé que sa carrière derrière la caméra se termine sur une note plus glorieuse, sur un projet à la hauteur de son talent. Au lieu de ça, L'an 1 se contente de flotter dans une zone d'entre-deux inconfortable, ni assez drôle pour emporter l'adhésion, ni assez raté pour fasciner. Si vous cherchez une parodie biblique qui fonctionne vraiment, replongez-vous plutôt dans La vie de Brian : vous y retrouverez l'irrévérence, l'intelligence et l'audace qui font cruellement défaut ici.
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