L'anabase
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Parmi les nombreux disciples de Socrate qui nous ont laissé quelque chose d'écrit, Xénophon est sans doute le plus injustement boudé par le grand public. On retient Platon pour la philosophie, Thucydide pour l'histoire sèche et rigoureuse, et Xénophon... pour les classes de grec au collège, avec ses fameux exercices de thème tirés de l'Anabase. Ce serait lui faire un mauvais procès. Aristocrate athénien né vers 426 avant notre ère, cavalier, disciple de Socrate, mercenaire à ses heures, et finalement exilé d'Athènes pour avoir choisi le mauvais camp pendant la guerre du Péloponnèse, Xénophon a mené une vie qui vaut n'importe quel roman d'aventure. Il a laissé derrière lui une œuvre abondante : des dialogues socratiques avec les Mémorables, une biographie romancée de Cyrus avec la Cyropédie, une continuation de Thucydide dans les Helléniques. Mais c'est l'Anabase, récit autobiographique de la fameuse retraite des Dix-Mille, qui est devenu son titre de gloire… et qui n'a pas volé ce statut.
L'histoire est réelle, et elle est stupéfiante. En 401 avant J.-C., le prince perse Cyrus le Jeune lève une armée de mercenaires grecs — environ dix mille hommes, essentiellement des hoplites spartiates rodés aux combats de la guerre du Péloponnèse — pour aller détrôner son frère Artaxerxès II, roi des rois, quelque part du côté de Babylone. Xénophon y participe, jeune Athénien fortuné qui aime la gloire et les aventures. La bataille de Counaxa tourne bien côté grec : les hoplites enfoncent l'aile adverse. Sauf que Cyrus, au centre du dispositif, se fait tuer. L'employeur est mort, l'entreprise n'a plus de raison d'être, et voilà dix mille soldats grecs coincés à deux mille kilomètres de chez eux, au cœur d'un empire qu'ils viennent d'attaquer. Comme si ça ne suffisait pas, les généraux grecs sont convoqués à une conférence de paix et massacrés en traître par le satrape Tissapherne. C'est alors que Xénophon entre vraiment en scène. Élu général par acclamation, il va organiser et mener cette armée orpheline à travers les montagnes d'Arménie en plein hiver, les hauts plateaux anatoliens, les embuscades, les peuples hostiles, la faim, le froid et la neige… jusqu'au fameux cri de « Thalassa ! Thalassa ! » : « La mer ! La mer ! », hurlé par les soldats en apercevant enfin le Pont-Euxin depuis les hauteurs du mont Thèches. Une scène qui donne encore des frissons deux millénaires et demi plus tard.
Ce qui frappe à la lecture, c'est que Xénophon écrit à la troisième personne en parlant de lui-même : un choix stylistique étrange qui lui permet de maintenir une façade d'objectivité tout en se plaçant au centre de chaque décision importante. Difficile de ne pas sourire devant cette modestie de façade : le bonhomme se présente volontiers comme le sauveur de l'expédition, ce que ses détracteurs de l'Antiquité ont d'ailleurs relevé. La Revue des études Grecques notait déjà en 1893, sous la plume de Félix Dürrbach, que derrière la simplicité désarmante du récit se cachait une véritable entreprise d'autopromotion. L'Anabase a été rédigée à Scillonte, dans le Péloponnèse, où Xénophon vivait en exilé sous protection spartiate ; et il cherchait manifestement à redorer son blason auprès d'Athènes en présentant l'expédition comme une équipée glorieuse plutôt qu'une aventure mercenaire un peu louche au service d'un prétendant perse.
Cela dit, la partialité de l'auteur n'enlève rien au plaisir de lecture. Le texte est étonnamment vivant pour un document vieux de deux mille quatre cents ans. Xénophon ne fait pas de grands discours sur la condition humaine : il note, il observe, il raconte le quotidien des soldats avec une précision quasi journalistique. Les portraits sont incisifs : celui de Cléarque, général lacédémonien brutal, mais respecté, ou celui de Cyrus lui-même, mourant sur le champ de bataille avec une noblesse qui contraste avec le chaos autour de lui. Les digressions ethnographiques sur les peuples croisés (Carduques, Chalybes, Mossynèques) donnent au texte une dimension quasi anthropologique. Le Larousse y voit même une parenté avec Stendhal : la sécheresse du trait rappelle le récit de Waterloo vu par Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme. C'est flatteur, et pas totalement infondé.
Le livre a traversé les siècles avec une vitalité rare. César le citait dans ses propres écrits militaires. Alexandre le Grand aurait pu y lire la preuve que l'empire perse était vulnérable : certains historiens pensent que l'Anabase lui a donné confiance pour lancer sa propre conquête quelques décennies plus tard. Tolstoï et Byron en ont parlé comme d'une lecture fondatrice. En 1924, le poète Saint-John Perse lui a rendu hommage en intitulant son recueil Anabase. Et en 1965, l'Américain Sol Yurick s'en est directement inspiré pour son roman Les Guerriers de la nuit, dont Walter Hill a tiré son film culte de 1979 : des mercenaires grecs bloqués en territoire ennemi devenus un gang new-yorkais rentrant chez lui depuis le Bronx jusqu'à Coney Island. Une transposition qui fonctionne à merveille, et qui dit quelque chose de la puissance universelle du récit de Xénophon.
Pour autant, l'Anabase n'est pas un roman au sens moderne du terme, et ça se ressent. Le texte a ses longueurs, ses répétitions, ses passages trop techniques sur les formations de combat ou les itinéraires. Les étapes s'enchaînent parfois de façon mécanique — tant de parasanges, tant de stades, telle rivière traversée —, et on comprend mieux pourquoi des générations de lycéens ont rendu leur tablette en suant sang et eau. La passion de Xénophon pour la précision géographique peut tourner à l'inventaire. Ce n'est pas Homère : il n'y a pas de souffle épique, pas de grandeur lyrique. Ce qu'il y a, c'est quelque chose de plus rare : un homme qui raconte ce qu'il a vécu avec une honnêteté brouillée par un ego discret mais réel, et qui, sans le chercher vraiment, a signé l'un des premiers grands récits de survie de la littérature mondiale.
L'histoire est réelle, et elle est stupéfiante. En 401 avant J.-C., le prince perse Cyrus le Jeune lève une armée de mercenaires grecs — environ dix mille hommes, essentiellement des hoplites spartiates rodés aux combats de la guerre du Péloponnèse — pour aller détrôner son frère Artaxerxès II, roi des rois, quelque part du côté de Babylone. Xénophon y participe, jeune Athénien fortuné qui aime la gloire et les aventures. La bataille de Counaxa tourne bien côté grec : les hoplites enfoncent l'aile adverse. Sauf que Cyrus, au centre du dispositif, se fait tuer. L'employeur est mort, l'entreprise n'a plus de raison d'être, et voilà dix mille soldats grecs coincés à deux mille kilomètres de chez eux, au cœur d'un empire qu'ils viennent d'attaquer. Comme si ça ne suffisait pas, les généraux grecs sont convoqués à une conférence de paix et massacrés en traître par le satrape Tissapherne. C'est alors que Xénophon entre vraiment en scène. Élu général par acclamation, il va organiser et mener cette armée orpheline à travers les montagnes d'Arménie en plein hiver, les hauts plateaux anatoliens, les embuscades, les peuples hostiles, la faim, le froid et la neige… jusqu'au fameux cri de « Thalassa ! Thalassa ! » : « La mer ! La mer ! », hurlé par les soldats en apercevant enfin le Pont-Euxin depuis les hauteurs du mont Thèches. Une scène qui donne encore des frissons deux millénaires et demi plus tard.
Ce qui frappe à la lecture, c'est que Xénophon écrit à la troisième personne en parlant de lui-même : un choix stylistique étrange qui lui permet de maintenir une façade d'objectivité tout en se plaçant au centre de chaque décision importante. Difficile de ne pas sourire devant cette modestie de façade : le bonhomme se présente volontiers comme le sauveur de l'expédition, ce que ses détracteurs de l'Antiquité ont d'ailleurs relevé. La Revue des études Grecques notait déjà en 1893, sous la plume de Félix Dürrbach, que derrière la simplicité désarmante du récit se cachait une véritable entreprise d'autopromotion. L'Anabase a été rédigée à Scillonte, dans le Péloponnèse, où Xénophon vivait en exilé sous protection spartiate ; et il cherchait manifestement à redorer son blason auprès d'Athènes en présentant l'expédition comme une équipée glorieuse plutôt qu'une aventure mercenaire un peu louche au service d'un prétendant perse.
Cela dit, la partialité de l'auteur n'enlève rien au plaisir de lecture. Le texte est étonnamment vivant pour un document vieux de deux mille quatre cents ans. Xénophon ne fait pas de grands discours sur la condition humaine : il note, il observe, il raconte le quotidien des soldats avec une précision quasi journalistique. Les portraits sont incisifs : celui de Cléarque, général lacédémonien brutal, mais respecté, ou celui de Cyrus lui-même, mourant sur le champ de bataille avec une noblesse qui contraste avec le chaos autour de lui. Les digressions ethnographiques sur les peuples croisés (Carduques, Chalybes, Mossynèques) donnent au texte une dimension quasi anthropologique. Le Larousse y voit même une parenté avec Stendhal : la sécheresse du trait rappelle le récit de Waterloo vu par Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme. C'est flatteur, et pas totalement infondé.
Le livre a traversé les siècles avec une vitalité rare. César le citait dans ses propres écrits militaires. Alexandre le Grand aurait pu y lire la preuve que l'empire perse était vulnérable : certains historiens pensent que l'Anabase lui a donné confiance pour lancer sa propre conquête quelques décennies plus tard. Tolstoï et Byron en ont parlé comme d'une lecture fondatrice. En 1924, le poète Saint-John Perse lui a rendu hommage en intitulant son recueil Anabase. Et en 1965, l'Américain Sol Yurick s'en est directement inspiré pour son roman Les Guerriers de la nuit, dont Walter Hill a tiré son film culte de 1979 : des mercenaires grecs bloqués en territoire ennemi devenus un gang new-yorkais rentrant chez lui depuis le Bronx jusqu'à Coney Island. Une transposition qui fonctionne à merveille, et qui dit quelque chose de la puissance universelle du récit de Xénophon.
Pour autant, l'Anabase n'est pas un roman au sens moderne du terme, et ça se ressent. Le texte a ses longueurs, ses répétitions, ses passages trop techniques sur les formations de combat ou les itinéraires. Les étapes s'enchaînent parfois de façon mécanique — tant de parasanges, tant de stades, telle rivière traversée —, et on comprend mieux pourquoi des générations de lycéens ont rendu leur tablette en suant sang et eau. La passion de Xénophon pour la précision géographique peut tourner à l'inventaire. Ce n'est pas Homère : il n'y a pas de souffle épique, pas de grandeur lyrique. Ce qu'il y a, c'est quelque chose de plus rare : un homme qui raconte ce qu'il a vécu avec une honnêteté brouillée par un ego discret mais réel, et qui, sans le chercher vraiment, a signé l'un des premiers grands récits de survie de la littérature mondiale.
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