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· Julien   Lepage

Fungi de Yuggoth
H. P. Lovecraft
1929 – 1930

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Illustration de critique : Fungi de Yuggoth
Howard Phillips Lovecraft est un auteur que l'on présente trop souvent à travers une image tronquée. On évoque immédiatement Cthulhu, les Grands Anciens, l'horreur cosmique, sans rappeler que cet homme érudit et ténébreux se considérait avant tout comme un poète. Ses célèbres nouvelles ? Pour lui, elles n'étaient que des « à-côtés » alimentaires, au service d'une vocation première : la poésie.

Or, pendant la majeure partie de sa carrière, les vers de Lovecraft sentaient davantage le XVIIIe siècle aride que le XXe : un style lourd, formel et frileux, comme l'a fustigé le critique Winfield Townley Scott en les traitant de « déchets du XVIIIe siècle ». Il est difficile de lui donner totalement tort, tant ces premiers poèmes paraissent déconnectés de la vitalité de la poésie moderne.

Puis survient, entre le 27 décembre 1929 et le 4 janvier 1930, une fulgurance inouïe. En seulement neuf jours, Lovecraft compose ces 36 sonnets dans une fièvre créatrice dont on peine à saisir l'origine : génie soudainement épanoui ou simple flot naturel de mots ? Probablement un peu des deux. Mais le résultat est clair : on touche à l'ultime renouvellement de la voix poétique de Lovecraft.

Voici qu'il délaisse les poses augustéennes et les couplets trop mécaniques rivés à des classiques comme Pope, pour bâtir une œuvre unique : ni Shakespeare, ni Pétrarque, ni eux deux à la fois, mais l'expression pleinement personnelle d'un homme mêlant rêve, terreur et mélancolie à sa façon.

Le cycle commence sur un schéma narratif classique chez Lovecraft : un narrateur sans nom pénètre dans une librairie improbable, perdue dans les ruelles d'une ville côtière. Il subtilise un grimoire obscur sans jamais être confronté, juste un ricanement distillé dans l'ombre. Puis il s'enfuit avec son trésor, ouvrant la porte à un voyage intérieur et onirique. Ces trois premiers sonnets posent une sorte de petite nouvelle en vers d'une efficacité redoutable.

Puis la structure narrative se dissipe, et le récital s'élance au gré d'un rêve lucide, mais impuissant, en fragments épars. Le cycle déploie ses visions d'Arkham, Innsmouth, des Contrées du Rêve, de Yuggoth, jadis explorées en prose, mais magnifiées ici par la poésie. Nyarlathotep et Azathoth apparaissent fugitivement, en deux strophes chacun, parmi des paysages étranges : collines broyant des bêtes, cours où les danseurs sont décapités ou sans mains.

La singularité de cette œuvre tient au fait que le narrateur traverse ces images comme dans un rêve, passif, conscient d'un mal indicible sans jamais pouvoir rebrousser chemin. Ce n'est pas une odyssée à la manière d'Homère, mais une succession de tableaux où la cohérence se forge dans l'atmosphère plus que l'intrigue. Un spécialiste majeur, S. T. Joshi, parle « d'images de rêves changeantes », formule juste bien que minimale.

Ce qui me touche particulièrement, c'est la progression vers la fin du cycle. Les sonnets finaux quittent peu à peu le décor de la terreur cosmique pour s'ouvrir à une intimité poignante : exil, aliénation, beauté insaisissable à jamais hors de portée. Là, Lovecraft se dévoile sans masque, abandonnant la distance ironique habituelle de ses récits. Des pièces comme le sonnet XVII (« A memory ») ou le XXXII (« Alienation ») apportent une fraîcheur surprenante chez un auteur d'abord associé aux images cauchemardesques et tentaculaires.

Évidemment, l'œuvre n'est pas exempte de défauts. Son hermétisme achève de perdre ceux qui ignorent le contexte lovecraftien, et la tonalité parfois uniformément sombre lasse parfois dans la partie centrale. Plusieurs sonnets paraissent clairement du remplissage, et certaines transitions ne mènent nulle part. Stephen King, parlant de la poésie de Lovecraft en général, évoquait un « versificateur compétent », description valable pour une bonne moitié de ces 36 poèmes.

De plus, le cycle fut jamais publié intégralement du vivant de Lovecraft ; il circulait alors à travers des copies partielles parfois divergentes. Ce n'est qu'en 1943 que l'ensemble fut disponible dans Beyond the wall of sleep, édité par Arkham House, six ans après la disparition de l'auteur. Cette histoire éditoriale tourmentée explique la réputation longtemps marginale des Fungi de Yuggoth par rapport à ses grands récits.

Côté français, l'édition Stellamaris mérite une attention toute particulière.

Elle propose, en effet, une démarche originale basée sur une traduction-transposition en vers, signée du poète et éditeur Stellamaris lui-même, accompagnée d'une traduction parallèle d'Erwan Bracchi, professeur de lettres et traducteur reconnu.

Plutôt qu'un simple transfert littéral impossible pour de la poésie, ces versions cherchent à répondre à la question : « Comment Lovecraft aurait-il écrit ces sonnets s'il avait maîtrisé le français aussi bien que l'anglais ? ». Chaque traduction apporte sa sensibilité propre, offrant ainsi au lecteur une double lecture enrichissante et une meilleure accessibilité à l'anglais du début du XXe siècle.

Pour ceux qui aiment Lovecraft et souhaitent explorer au-delà de ses célèbres nouvelles, Fungi de Yuggoth est une œuvre à part, un passage obligé qui témoigne de la complexité et de la richesse intérieure de ce bizarroïde de Providence : neuf jours de nuit, pour ouvrir une porte sur des visions qu'il vaudrait peut-être mieux refermer.
Ma note80%
Lu le 4 Janvier 2016


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