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· Julien   Lepage

Ángela
Norberto López Amado
2024

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Illustration de critique : Ángela
Après le succès mitigé de Mentiras, autre remake hispanique d'une série britannique (Liar, aussi adapté en France sous le nom Mensonges), Norberto López Amado revient avec Ángela, adaptation espagnole d'Angela Black. Cette mini-série de six épisodes, portée par Verónica Sánchez et Daniel Grao, s'attaque à un sujet aussi grave qu'épineux : la violence conjugale dans un milieu bourgeois. Tournée dans les paysages brumeux du Pays Basque, entre Bilbao et Mundaka, la série promettait un thriller psychologique à la hauteur de son modèle britannique. Le résultat, malheureusement, oscille entre bonnes intentions et maladresses narratives qui finissent par épuiser la patience du spectateur.

Derrière l'apparence d'une famille parfaite, Ángela mène un Enfer domestique. Architecte talentueuse ayant construit un empire professionnel qu'elle a abandonné à la naissance de ses filles, elle subit les manipulations et la violence de son mari Gonzalo. L'arrivée d'Eduardo, un ancien camarade de lycée mystérieux, va bouleverser cet équilibre précaire. Il prétend avoir été engagé par Gonzalo pour tuer Ángela, mais son véritable agenda reste trouble. Entre manipulations croisées, faux-semblants et retournements de situation, la série tente de nous plonger dans la spirale infernale d'une femme prise au piège, tout en questionnant sans cesse ce qui relève de la réalité ou de la paranoïa.

Le scénario de Sara Cano, Paula Fabra et Leire Albinarrate part d'une prémisse solide et ambitionne de dépeindre les mécanismes de l'emprise psychologique avec finesse. Malheureusement, passé les deux premiers épisodes plutôt efficaces, l'écriture s'enlise dans des incohérences qui sabotent la crédibilité de l'ensemble. Le problème fondamental tient à un déséquilibre fatal : là où la série veut nous montrer une femme paralysée par la peur, elle nous impose constamment des comportements qui contredisent cette paralysie. Ángela prend des risques insensés (suivre un inconnu la nuit, jouer double jeu avec son mari), mais reste étrangement passive quand il s'agit de protéger réellement ses enfants ou de s'enfuir. On pense à Big little lies ou à La femme qui habitait en face de la fille à la fenêtre, qui parvenaient à maintenir cette ambiguïté entre fragilité et détermination, mais ici le curseur ne trouve jamais son équilibre.

Les retournements de situation, censés maintenir le suspense, finissent par s'accumuler au point de frôler le ridicule. La série multiplie les fausses pistes et les révélations choc, mais au lieu de créer une tension hitchcockienne, elle génère surtout de la frustration. Le dernier épisode concentre à lui seul l'essentiel des problèmes : des résolutions expédiées, des rebondissements improbables et une conclusion qui laisse un goût d'inachevé. L'avocate Esther qui met littéralement le feu à sa carrière alors que tout est déjà joué constitue sans doute le sommet de l'absurde narratif.

C'est peut-être dans le traitement des personnages qu'Ángela pêche le plus cruellement. Le personnage-titre reste une énigme, mais pas de la manière voulue par les scénaristes. On nous présente une architecte brillante qui a bâti un empire, une femme forte et talentueuse, pour mieux nous montrer sa soumission totale. Sauf que cette emprise ne se construit jamais vraiment à l'écran. Les flashbacks sont trop rares, les mécanismes psychologiques trop peu explorés. Pourquoi une femme de cette trempe abandonnerait-elle tout pour un homme qui la maltraite dès le début ? La série compte sur notre connaissance préalable de ce qu'est l'emprise pour combler ses lacunes narratives, plutôt que de véritablement nous la faire ressentir.

Les filles d'Ángela incarnent à merveille ces ratés d'écriture. Pendant quatre épisodes, elles sont d'une curiosité maladive, questionnant sans cesse leur mère, s'interrogeant sur les tensions familiales. Puis, lors du climax, elles deviennent soudainement muettes, presqu'absentes, comme si les scénaristes avaient oublié leur existence. Ce n'est pas un choix artistique : c'est de la négligence. Des enfants confrontés à de telles révélations sur leur père ne resteraient pas ainsi prostrés dans un silence inexpliqué.

Paradoxalement, le seul personnage qui échappe à ce naufrage est Gonzalo. Daniel Grao bénéficie d'une écriture nettement plus soignée, plus ambiguë. Est-il un pervers narcissique manipulateur de haut vol ? Un homme malade qui tente sincèrement de protéger sa famille à sa manière tordue ? Un père aimant rongé par ses démons ? La série maintient suffisamment d'ambiguïté pour que le personnage reste fascinant, même dans ses pires moments. On pense parfois à James McAvoy dans Split : cette capacité à passer d'une facette à l'autre sans qu'on puisse vraiment démêler le vrai du faux. C'est dire si le déséquilibre est grand : le bourreau est mieux écrit que sa victime.

Eduardo, censé apporter le chaos salvateur, reste lui aussi sous-développé. Est-il un allié ? Un second manipulateur ? La série joue trop longtemps sur cette ambiguïté sans jamais vraiment l'assumer ni la résoudre de manière satisfaisante. Quant à Esther, l'avocate et amie fidèle, elle sombre dans le dernier acte dans des décisions si aberrantes qu'on se demande si les scénaristes n'ont pas simplement sacrifié la cohérence du personnage sur l'autel d'un rebondissement spectaculaire.

La série aborde des thématiques cruciales : la violence conjugale dans les milieux aisés, la santé mentale, l'isolement des victimes, le gaslighting. Le propos est noble et nécessaire. Malheureusement, Ángela semble hésiter constamment entre deux approches : le thriller psychologique pur et le drame social engagé. Cette indécision nuit aux deux ambitions. Quand la série veut dénoncer les mécanismes d'emprise, elle s'empêtre dans des retournements dignes d'un soap opera. Quand elle tente de nous tenir en haleine, elle nous assène des messages appuyés sur la condition féminine.

Le traitement de la santé mentale est particulièrement problématique. La série suggère qu'Ángela pourrait souffrir de troubles psychiatriques, mais cette piste est explorée de manière si superficielle qu'on ne sait jamais si c'est une réalité ou une manipulation supplémentaire de Gonzalo. Ce flou artistique, qui pourrait être une force narrative, devient ici une facilité scénaristique pour justifier n'importe quelle incohérence. On est loin de la subtilité d'une Sharp objects, qui savait tisser la fragilité mentale de son héroïne dans chaque fibre de son récit.

Le contexte social n'est pas mieux traité. La série semble vouloir montrer que la violence conjugale n'épargne aucun milieu, que derrière les façades bourgeoises se cachent les mêmes horreurs que partout ailleurs. Message reçu. Mais au lieu de l'intégrer organiquement à l'intrigue, la série le placarde maladroitement, comme si elle craignait qu'on ne comprenne pas. Les scènes où Ángela tente d'expliquer sa situation à des tiers tournent souvent au numéro de sensibilisation, brisant net toute immersion.

Sur le plan technique, Norberto López Amado démontre une fois de plus sa maîtrise visuelle. La photographie de Teo Delgado est indéniablement l'un des points forts de la série. Les paysages basques, filmés sous une lumière grise et pluvieuse, confèrent une atmosphère oppressante qui colle parfaitement au propos. Les intérieurs de la maison familiale, d'abord chaleureux puis progressivement étouffants, traduisent visuellement la claustrophobie émotionnelle d'Ángela. Certains plans, notamment ceux où le visage de la protagoniste se reflète dans les vitres ou les miroirs, atteignent une vraie beauté mélancolique.

La mise en scène privilégie les plans rapprochés et les cadrages serrés, accentuant la sensation de piège qui se referme. La caméra tremble légèrement lors des scènes de tension, sans tomber dans le found footage cheap qui aurait pu gâcher l'effet. López Amado sait créer de l'anxiété par l'image seule, ce qui rend d'autant plus regrettables les faiblesses du scénario. On sent un réalisateur qui fait tout son possible pour compenser les lacunes narratives par une direction artistique soignée. La bande originale de Pablo Cervantes, discrète et minimaliste, fonctionne plutôt bien, même si elle abuse parfois des nappes synthétiques censées signaler le danger imminent.

Le montage, en revanche, souffre du rythme inégal de l'intrigue. Les deux premiers épisodes sont tendus et efficaces, construisant méthodiquement l'atmosphère. Le milieu de saison s'enlise dans des répétitions et des fausses pistes. Le final précipite tout dans un chaos narratif que même un montage nerveux ne parvient pas à sauver. On ressent presque la panique des scénaristes qui réalisent qu'il ne reste qu'un épisode pour tout conclure.

Verónica Sánchez, que le grand public espagnol connaît depuis son rôle dans La famille Serrano et plus récemment dans Sky Rojo, s'investit corps et âme dans le rôle d'Ángela. On sent sa volonté de porter cette femme brisée, de lui donner une profondeur que le script ne lui offre pas toujours. Elle excelle dans les moments de vulnérabilité silencieuse, ces instants où son visage trahit la terreur avant qu'elle ne se recompose. Malheureusement, elle ne peut rien faire contre les contradictions du personnage. Quand Ángela passe de la paralysie totale à des actes d'une audace folle en l'espace de quelques scènes, même la meilleure actrice du monde ne peut rendre ça crédible. Sánchez a raconté qu'elle n'avait pas eu à passer d'audition pour le rôle, tant la production était convaincue qu'elle était faite pour ce personnage. On aurait presqu'aimé qu'elle refuse, pour s'épargner ce gâchis de talent.

Daniel Grao, en revanche, tire son épingle du jeu de manière magistrale. Son Gonzalo est terrifiant de normalité. Il parvient à faire coexister le père attentionné et le monstre manipulateur sans qu'on voie jamais la couture. C'est dans les micro-expressions, dans ce sourire qui se durcit imperceptiblement, dans ce regard qui passe de la douceur à la menace en une fraction de seconde, que Grao construit son personnage. Il bénéficie certes d'une meilleure écriture, mais il l'exploite avec un talent qui force l'admiration. On croit à ce pervers narcissique, à cette capacité de double discours, à cette emprise qu'il exerce sur son entourage.

Lucía Jiménez, qu'on avait découverte dans Al salir de clase, compose une Esther crédible dans ses deux premiers tiers. L'avocate protectrice, l'amie fidèle qui sent que quelque chose ne tourne pas rond : elle incarne tout ça avec justesse. Puis vient le dernier épisode, et même son talent ne peut rien pour sauver les décisions absurdes qu'on impose à son personnage. Voir cette professionnelle aguerrie commettre des actes qui ruineraient instantanément sa carrière, sans que rien ne justifie vraiment cette escalade, confine au sabotage scénaristique.

Jaime Zatarain dans le rôle d'Eduardo reste étonnamment fade. Censé incarner l'ambiguïté, le danger séduisant, il n'est jamais vraiment ni l'un ni l'autre. On ne croit jamais totalement à la menace qu'il représente, pas plus qu'on ne croit à l'attirance qu'Ángela éprouve pour lui. C'est d'autant plus dommageable que tout l'arc narratif central repose sur ce triangle entre Ángela, Gonzalo et Eduardo.

Au final, Ángela laisse un sentiment de frustration tenace. La série avait tous les ingrédients pour réussir : un sujet important, une distribution solide, une réalisation soignée, des paysages magnifiques. Mais l'accumulation d'incohérences narratives, de personnages mal calibrés et de rebondissements improbables finit par éroder tout le crédit qu'on voulait lui accorder. On se retrouve face à une œuvre qui veut dénoncer l'emprise masculine, mais qui, paradoxalement, ne parvient jamais à nous faire vraiment comprendre cette emprise. Les bonnes intentions ne suffisent pas quand l'exécution est aussi bancale.

La comparaison avec l'original britannique Angela Black devient inévitable, et elle ne tourne pas à l'avantage de cette adaptation. Là où la version britannique assumait pleinement son côté pulp et ses excès, tout en maintenant une cohérence interne, la version espagnole hésite constamment, oscillant entre réalisme social et thriller à rebondissements sans jamais trouver le bon équilibre. Pour ceux qui cherchent un traitement plus abouti de thématiques similaires, mieux vaut se tourner vers Big little lies, qui parvient à conjuguer suspense et analyse sociale sans sacrifier la crédibilité de ses personnages, ou vers Maid, plus modeste dans ses ambitions, mais infiniment plus juste dans son propos. Ángela restera comme une occasion manquée, une série qui aurait pu dire quelque chose d'important sur la violence conjugale mais qui s'est perdue en chemin dans les méandres d'un scénario trop alambiqué pour son propre bien.
Ma note37%
Vu le 17 Octobre 2025


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