L'antidote
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Quatre ans après sa sortie, difficile de voir L'antidote de Vincent de Brus autrement que comme un rendez-vous manqué. Ce film qui réunissait Christian Clavier et le regretté Jacques Villeret (disparu quelques semaines avant la sortie) promettait sur le papier un duo explosif. Las, malgré un budget de 17 millions d'euros et une distribution Warner, le résultat peine à convaincre.
Le pitch tient en quelques lignes : Jacques-Alain Marty, surnommé JAM, grand patron charismatique du groupe Vladis Entreprises, se retrouve paralysé par des crises d'angoisse au moment de boucler la plus grosse opération de sa carrière. Son psychiatre, joué par Thierry Lhermitte, lui conseille de trouver par lui-même son « antidote ». Entre alors en scène André Morin, modeste comptable dans une fabrique de jouets et petit actionnaire militant, incarnation parfaite du Français moyen. Miracle : en présence de ce brave homme, les symptômes de JAM disparaissent instantanément. Le puissant décide donc de ne plus lâcher son remède ambulant, qui se retrouve embarqué malgré lui dans l'univers impitoyable de la haute finance.
Le scénario, coécrit par Éric Besnard, Jacques Besnard et Arnaud Lemort, ne cache pas ses ambitions : surfer sur la vague du Dîner de cons en recyclant la formule du duo opposé : l'élite contre le peuple, le requin contre le candide. Sauf que là où Francis Veber ciselait ses dialogues et savait jouer de la cruauté de ses personnages, L'antidote emprunte l'autoroute du formatage commercial avec la grâce d'un pachyderme. L'idée de départ n'est pourtant pas dénuée d'originalité ! Ce concept d'antidote humain aurait pu donner lieu à une vraie réflexion sur la dépendance affective ou le pouvoir apaisant de la simplicité. Malheureusement, le film préfère aligner les situations convenues : le provincial qui découvre le luxe, le puissant qui s'humanise au contact du petit, la satire gentillette du monde des affaires qui ne froisse personne. On pense parfois à Citizen Kane, ou plutôt à sa parodie dans Les Simpson avec l'ours en peluche Bobo de Montgomery Burns ; JAM ayant lui aussi perdu son doudou d'enfance, clef de ses angoisses. Sauf que ce qui fonctionnait en quelques minutes chez Matt Groening s'étire ici pendant une heure quarante-sept.
Les personnages souffrent de cette écriture paresseuse. JAM n'est qu'une caricature du grand patron français façon années 2000, avec son costume trois pièces, son hélicoptère et ses crises d'hystérie. Difficile de s'attacher à ce requin de la finance qui multiplie les OPA hostiles ; la ressemblance avec Jean-Marie Messier, l'ancien patron de Vivendi, est d'ailleurs à peine voilée. Quant à André Morin, il incarne le gentil Français moyen dans ce qu'il a de plus franchouillard : amateur de pêche, de tripes et de petits placements boursiers, défenseur des petits porteurs avec sa bonhomie naturelle. Le personnage aurait mérité plus de nuances, quelques aspérités qui l'auraient rendu moins lisse, moins convenu. On sent bien que le film veut nous attendrir sur ce duo improbable, mais les ressorts sont tellement visibles qu'on peine à s'émouvoir.
Sur le plan thématique, L'antidote tente d'aborder le rapport entre grands patrons et petits salariés, la critique du capitalisme financier qui broie les actionnaires. Le producteur Christian Fechner avait d'ailleurs présenté le film comme une comédie avec « un vrai sujet de société », évoquant les milliers de petits épargnants ruinés par la Bourse ces dernières années. Noble intention, mais le résultat est d'une mollesse désarmante. Tout est édulcoré, lissé, calibré pour ne choquer personne. Le film véhicule cette vision « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » où la vraie réussite financière dépendrait uniquement du destin de millions de petites gens, comme si le MEDEF avait relu le scénario. Aucune prise de risque, aucune audace, juste une bluette consensuelle qui flatte le spectateur sans jamais le bousculer.
Vincent de Brus, dont c'était le deuxième long-métrage après La ballade de Titus, ne parvient pas à insuffler la moindre énergie à l'ensemble. La mise en scène est d'une platitude affligeante, sans rythme ni tempo comique. Certes, le générique de début en split-screen tente d'apporter un peu de dynamisme, et les scènes tournées au siège d'Alcatel rue La Boétie donnent une certaine crédibilité au décor corporate… Mais passé ces quelques efforts, le film s'enferre dans une esthétique télévisuelle qui fleure bon le dimanche après-midi sur TF1. La photographie de Laurent Machuel reste fonctionnelle sans jamais chercher à créer une atmosphère particulière. Quant à la bande originale de Germinal Tenas, elle souligne lourdement chaque émotion comme si le spectateur était incapable de comprendre par lui-même. Le générique de fin, qui nous gratifie d'un bêtisier avec les fous rires des comédiens, achève de nous convaincre qu'on se trouve face à un produit formaté pour le plus grand nombre.
Côté interprétation, le fossé se creuse entre les deux têtes d'affiche. Christian Clavier reste désespérément prisonnier de ses tics, multipliant les mimiques grimacantes et l'hystérie qui caractérisent son jeu depuis trop longtemps. On l'a vu bien meilleur, notamment dans sa période Splendid ou dans Les visiteurs. Ici, il semble avoir choisi de singer un certain style présidentiel façon Sarközyte aiguë : le personnage de JAM, avec son goût du pouvoir et de la communication, ne cache d'ailleurs pas ses inspirations. Mais cette lecture politique reste superficielle et n'apporte rien au personnage. Il est d'autant plus étrange de le voir ainsi dériver qu'on se souvient qu'il avait déjà incarné Napoléon pour la télévision en 2002, preuve s'il en est de son penchant pour les figures de pouvoir. En face, Jacques Villeret fait ce qu'il peut avec un rôle taillé sur mesure mais sans relief. Sa bonhomie naturelle et son talent comique sont toujours là… c'est d'ailleurs la seule vraie raison de regarder ce film, Mais on sent bien qu'il rejoue des variations de François Pignon qu'il avait si magistralement incarné dans Le dîner de cons. Difficile de ne pas penser que ce fut l'une de ses dernières apparitions à l'écran, sortie deux mois après sa disparition tragique en janvier 2005. Les seconds rôles tentent d'apporter un peu de relief : Agnès Soral campe une épouse délaissée sans grande conviction, François Morel apparaît brièvement, et l'on croise même Michel Drucker et Béatrice Schönberg dans leurs propres rôles, signatures habituelles de cette « Bonne France » que le cinéma hexagonal adore convoquer.
L'antidote incarne parfaitement ce qui ne va pas dans la comédie française contemporaine : un cinéma sans saveur, sans rythme, sans idées, qui se contente de recycler des formules éprouvées en espérant que la notoriété des acteurs suffira à remplir les salles. Avec ses 721 000 entrées, le film s'en est d'ailleurs plutôt bien sorti commercialement, mais le succès public ne fait pas l'œuvre de qualité. Il est même étonnant qu'un pitch aussi insignifiant et limité ait pu mobiliser autant de moyens et obtenir une distribution nationale. On comprend d'autant mieux pourquoi le film a décroché le Gérard du plus mauvais membre du Splendid pour Christian Clavier lors de la première cérémonie de ces anti-César en 2006. Reste une comédie du dimanche, efficace pour meubler un après-midi pluvieux sans trop solliciter les neurones, mais qui se dissipe de la mémoire aussitôt le générique achevé.
Le pitch tient en quelques lignes : Jacques-Alain Marty, surnommé JAM, grand patron charismatique du groupe Vladis Entreprises, se retrouve paralysé par des crises d'angoisse au moment de boucler la plus grosse opération de sa carrière. Son psychiatre, joué par Thierry Lhermitte, lui conseille de trouver par lui-même son « antidote ». Entre alors en scène André Morin, modeste comptable dans une fabrique de jouets et petit actionnaire militant, incarnation parfaite du Français moyen. Miracle : en présence de ce brave homme, les symptômes de JAM disparaissent instantanément. Le puissant décide donc de ne plus lâcher son remède ambulant, qui se retrouve embarqué malgré lui dans l'univers impitoyable de la haute finance.
Le scénario, coécrit par Éric Besnard, Jacques Besnard et Arnaud Lemort, ne cache pas ses ambitions : surfer sur la vague du Dîner de cons en recyclant la formule du duo opposé : l'élite contre le peuple, le requin contre le candide. Sauf que là où Francis Veber ciselait ses dialogues et savait jouer de la cruauté de ses personnages, L'antidote emprunte l'autoroute du formatage commercial avec la grâce d'un pachyderme. L'idée de départ n'est pourtant pas dénuée d'originalité ! Ce concept d'antidote humain aurait pu donner lieu à une vraie réflexion sur la dépendance affective ou le pouvoir apaisant de la simplicité. Malheureusement, le film préfère aligner les situations convenues : le provincial qui découvre le luxe, le puissant qui s'humanise au contact du petit, la satire gentillette du monde des affaires qui ne froisse personne. On pense parfois à Citizen Kane, ou plutôt à sa parodie dans Les Simpson avec l'ours en peluche Bobo de Montgomery Burns ; JAM ayant lui aussi perdu son doudou d'enfance, clef de ses angoisses. Sauf que ce qui fonctionnait en quelques minutes chez Matt Groening s'étire ici pendant une heure quarante-sept.
Les personnages souffrent de cette écriture paresseuse. JAM n'est qu'une caricature du grand patron français façon années 2000, avec son costume trois pièces, son hélicoptère et ses crises d'hystérie. Difficile de s'attacher à ce requin de la finance qui multiplie les OPA hostiles ; la ressemblance avec Jean-Marie Messier, l'ancien patron de Vivendi, est d'ailleurs à peine voilée. Quant à André Morin, il incarne le gentil Français moyen dans ce qu'il a de plus franchouillard : amateur de pêche, de tripes et de petits placements boursiers, défenseur des petits porteurs avec sa bonhomie naturelle. Le personnage aurait mérité plus de nuances, quelques aspérités qui l'auraient rendu moins lisse, moins convenu. On sent bien que le film veut nous attendrir sur ce duo improbable, mais les ressorts sont tellement visibles qu'on peine à s'émouvoir.
Sur le plan thématique, L'antidote tente d'aborder le rapport entre grands patrons et petits salariés, la critique du capitalisme financier qui broie les actionnaires. Le producteur Christian Fechner avait d'ailleurs présenté le film comme une comédie avec « un vrai sujet de société », évoquant les milliers de petits épargnants ruinés par la Bourse ces dernières années. Noble intention, mais le résultat est d'une mollesse désarmante. Tout est édulcoré, lissé, calibré pour ne choquer personne. Le film véhicule cette vision « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » où la vraie réussite financière dépendrait uniquement du destin de millions de petites gens, comme si le MEDEF avait relu le scénario. Aucune prise de risque, aucune audace, juste une bluette consensuelle qui flatte le spectateur sans jamais le bousculer.
Vincent de Brus, dont c'était le deuxième long-métrage après La ballade de Titus, ne parvient pas à insuffler la moindre énergie à l'ensemble. La mise en scène est d'une platitude affligeante, sans rythme ni tempo comique. Certes, le générique de début en split-screen tente d'apporter un peu de dynamisme, et les scènes tournées au siège d'Alcatel rue La Boétie donnent une certaine crédibilité au décor corporate… Mais passé ces quelques efforts, le film s'enferre dans une esthétique télévisuelle qui fleure bon le dimanche après-midi sur TF1. La photographie de Laurent Machuel reste fonctionnelle sans jamais chercher à créer une atmosphère particulière. Quant à la bande originale de Germinal Tenas, elle souligne lourdement chaque émotion comme si le spectateur était incapable de comprendre par lui-même. Le générique de fin, qui nous gratifie d'un bêtisier avec les fous rires des comédiens, achève de nous convaincre qu'on se trouve face à un produit formaté pour le plus grand nombre.
Côté interprétation, le fossé se creuse entre les deux têtes d'affiche. Christian Clavier reste désespérément prisonnier de ses tics, multipliant les mimiques grimacantes et l'hystérie qui caractérisent son jeu depuis trop longtemps. On l'a vu bien meilleur, notamment dans sa période Splendid ou dans Les visiteurs. Ici, il semble avoir choisi de singer un certain style présidentiel façon Sarközyte aiguë : le personnage de JAM, avec son goût du pouvoir et de la communication, ne cache d'ailleurs pas ses inspirations. Mais cette lecture politique reste superficielle et n'apporte rien au personnage. Il est d'autant plus étrange de le voir ainsi dériver qu'on se souvient qu'il avait déjà incarné Napoléon pour la télévision en 2002, preuve s'il en est de son penchant pour les figures de pouvoir. En face, Jacques Villeret fait ce qu'il peut avec un rôle taillé sur mesure mais sans relief. Sa bonhomie naturelle et son talent comique sont toujours là… c'est d'ailleurs la seule vraie raison de regarder ce film, Mais on sent bien qu'il rejoue des variations de François Pignon qu'il avait si magistralement incarné dans Le dîner de cons. Difficile de ne pas penser que ce fut l'une de ses dernières apparitions à l'écran, sortie deux mois après sa disparition tragique en janvier 2005. Les seconds rôles tentent d'apporter un peu de relief : Agnès Soral campe une épouse délaissée sans grande conviction, François Morel apparaît brièvement, et l'on croise même Michel Drucker et Béatrice Schönberg dans leurs propres rôles, signatures habituelles de cette « Bonne France » que le cinéma hexagonal adore convoquer.
L'antidote incarne parfaitement ce qui ne va pas dans la comédie française contemporaine : un cinéma sans saveur, sans rythme, sans idées, qui se contente de recycler des formules éprouvées en espérant que la notoriété des acteurs suffira à remplir les salles. Avec ses 721 000 entrées, le film s'en est d'ailleurs plutôt bien sorti commercialement, mais le succès public ne fait pas l'œuvre de qualité. Il est même étonnant qu'un pitch aussi insignifiant et limité ait pu mobiliser autant de moyens et obtenir une distribution nationale. On comprend d'autant mieux pourquoi le film a décroché le Gérard du plus mauvais membre du Splendid pour Christian Clavier lors de la première cérémonie de ces anti-César en 2006. Reste une comédie du dimanche, efficace pour meubler un après-midi pluvieux sans trop solliciter les neurones, mais qui se dissipe de la mémoire aussitôt le générique achevé.
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