Aimons-nous vivants
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Il faut bien avouer que l'annonce du duo Valérie Lemercier / Gérard Darmon sous la direction de Jean-Pierre Améris avait de quoi mettre l'eau à la bouche. Le réalisateur lyonnais, qu'on avait connu en grande forme sur Les émotifs anonymes ou Marie-Line et son juge, semblait tenir là une combinaison gagnante : deux monstres de la comédie française, un sujet fort, et cette marque de fabrique qui lui est propre : transformer le tragique en légèreté. Sur le papier, le contrat semblait déjà à moitié rempli. À l'écran, c'est une autre histoire.
Nous suivons ici Antoine Toussaint, grande vedette de la chanson française, a fait un AVC en plein concert. Convaincu qu'il ne remontera plus jamais sur scène, il prend le TGV pour Genève, direction une clinique de suicide assisté. Dans le même compartiment s'installe Victoire, quinquagénaire bipolaire qui sort de prison pour un week-end, juste le temps d'assister au mariage de sa fille. Elle est fan de lui depuis toujours. Lui ne veut plus entendre parler de personne. L'opposition est posée, le moteur enclenché, et le road-movie ferroviaire peut démarrer. Autour d'eux gravite Serge, l'imprésario joué par Patrick Timsit, manager à l'ancienne dont la relation avec son artiste est directement inspirée, selon Améris lui-même, de celle qu'entretenaient Charles Aznavour avec Lévon Sayan, ou Dalida avec son frère Orlando. Un détail savoureux, et l'un des rares points où le film touche à quelque chose de vrai.
Le scénario, co-écrit avec Marion Michau, déjà complice sur Les folies fermières et Marie-Line et son juge, repose sur une mécanique bien huilée : le choc des contraires, l'emmerdeur qui réveille le mort-vivant. La référence assumée à L'emmerdeur d'Édouard Molinaro n'est pas vaine, et les premiers quarante minutes honorent la promesse. Il y a du rythme, des répliques qui font mouche, une vraie dynamique dans la confrontation. Puis quelque chose se grippe. Le film, après une exposition pas dépourvue de charme, ne sait plus très bien où il veut aller. Les rebondissements s'enchaînent mollement, les situations s'étirent, et on sent le scénario rembourrer consciencieusement l'heure et demie réglementaire sans nécessité dramatique réelle. La scène du mariage, belle et inattendue, surgit comme un accident heureux dans un récit qui en manquait cruellement. Le reste du temps, on tourne en rond dans les environs du lac Léman avec la certitude un peu triste que tout ça finira bien.
C'est là que le bât blesse le plus : Antoine Toussaint est un personnage dont l'arc narratif est prévisible dès la première séquence. L'homme au bout du rouleau qui retrouve goût à la vie grâce à une rencontre lumineuse, on connaît la chanson… et pas seulement celle de François Valéry qui donne son titre au film. Ce chanteur quasi oublié des années 80, dont le refrain « n'attendons pas qu'la mort nous trouve du talent » résonne comme un credo, est exhumé avec une sincérité touchante au générique final. Mais entre le titre et l'écran, le film peine à incarner vraiment ce qu'il prêche. Victoire, elle, souffre d'un problème inverse : trop de matière, trop de dimensions (bipolaire, ex-détenue, mère en rupture, fan éperdue) qui s'additionnent sans jamais vraiment se fondre en un personnage cohérent. On l'aime malgré ses incohérences, mais on aimerait mieux la comprendre.
Le sujet du suicide assisté méritait un traitement plus courageux. Améris revendique de ne pas être dans le second degré, pas dans le cynisme, et c'est précisément ce qui manque ici. Le film effleure la question sans jamais véritablement plonger dedans. Il faut dire que 2025 aura été une année chargée sur ce terrain : Almodóvar avec La chambre d'à côté, François Ozon avec Quand vient l'automne, ou encore Enya Baroux avec On ira (ce dernier abordant le même voyage en Suisse avec une inventivité et une émotion qui font cruellement défaut ici). Améris n'y est pour rien : les projets se sont télescopés. Mais la comparaison est implacable, et son film en sort appauvri.
Du côté de la réalisation, on est dans du travail propre, soigné, sans heurt ni éclat. Pierre Milon à la photographie signe des images jolies, le lac Léman est flatteur, les intérieurs feutrés. Mais la mise en scène reste illustrative, au service d'un récit qu'elle ne cherche jamais à bousculer. La bande originale de Stéphane Moucha accompagne tout ça avec une discrétion professionnelle. On ne retiendra pas grand-chose, ni positivement ni négativement. C'est le film lui-même qui résume le problème : il ne risque rien, et c'est finalement sa plus grande faiblesse. Améris avait confié avoir eu l'idée du film en remplissant son dossier de retraite, hanté par la peur de ne plus pouvoir créer. Une angoisse sincère, intime, qui aurait mérité de se retrouver dans un film plus nerveux, plus désespéré, plus vivant, justement.
Ce qui sauve le tout des eaux, c'est évidemment le trio d'acteurs. Gérard Darmon, qu'on avait trop souvent vu cachetonner ces dernières années, retrouve ici un vrai premier rôle et s'y installe avec une gravité crédible. Il y a quelque chose d'émouvant à voir cet acteur, souvent relégué au rang de comparse charismatique dans des comédies sans ambition, enfin en tête d'affiche à plus de 70 ans. Valérie Lemercier, de son côté, est une force de la nature : elle passe du burlesque à l'émotion avec une facilité déconcertante, et c'est à chaque fois elle qui relance la machine quand le scénario s'essouffle. Patrick Timsit, dans un rôle secondaire un peu sous-écrit, apporte quelques touches d'ironie douce qui rappellent qu'il est capable de bien davantage. Alice de Lencquesaing, dans le rôle de la fille de Victoire, fait ce qu'elle peut avec peu.
Au final, Aimons-nous vivants n'est pas un mauvais film. C'est un film trop sage, trop sage pour son propre bien. On passe un moment correct, on sourit, on ne s'ennuie pas complètement, mais on ressort avec cette impression légèrement frustrante d'avoir vu quelque chose qui aurait pu être bien davantage. Les amoureux inconditionnels du genre y trouveront leur compte ; les autres risquent de lui préférer, à rebours, On ira d'Enya Baroux ou, pour rester chez Améris, les irrésistibles Émotifs anonymes, où la même alchimie de la rencontre improbable fonctionnait avec une légèreté et une précision qu'il n'a pas su retrouver ici.
Nous suivons ici Antoine Toussaint, grande vedette de la chanson française, a fait un AVC en plein concert. Convaincu qu'il ne remontera plus jamais sur scène, il prend le TGV pour Genève, direction une clinique de suicide assisté. Dans le même compartiment s'installe Victoire, quinquagénaire bipolaire qui sort de prison pour un week-end, juste le temps d'assister au mariage de sa fille. Elle est fan de lui depuis toujours. Lui ne veut plus entendre parler de personne. L'opposition est posée, le moteur enclenché, et le road-movie ferroviaire peut démarrer. Autour d'eux gravite Serge, l'imprésario joué par Patrick Timsit, manager à l'ancienne dont la relation avec son artiste est directement inspirée, selon Améris lui-même, de celle qu'entretenaient Charles Aznavour avec Lévon Sayan, ou Dalida avec son frère Orlando. Un détail savoureux, et l'un des rares points où le film touche à quelque chose de vrai.
Le scénario, co-écrit avec Marion Michau, déjà complice sur Les folies fermières et Marie-Line et son juge, repose sur une mécanique bien huilée : le choc des contraires, l'emmerdeur qui réveille le mort-vivant. La référence assumée à L'emmerdeur d'Édouard Molinaro n'est pas vaine, et les premiers quarante minutes honorent la promesse. Il y a du rythme, des répliques qui font mouche, une vraie dynamique dans la confrontation. Puis quelque chose se grippe. Le film, après une exposition pas dépourvue de charme, ne sait plus très bien où il veut aller. Les rebondissements s'enchaînent mollement, les situations s'étirent, et on sent le scénario rembourrer consciencieusement l'heure et demie réglementaire sans nécessité dramatique réelle. La scène du mariage, belle et inattendue, surgit comme un accident heureux dans un récit qui en manquait cruellement. Le reste du temps, on tourne en rond dans les environs du lac Léman avec la certitude un peu triste que tout ça finira bien.
C'est là que le bât blesse le plus : Antoine Toussaint est un personnage dont l'arc narratif est prévisible dès la première séquence. L'homme au bout du rouleau qui retrouve goût à la vie grâce à une rencontre lumineuse, on connaît la chanson… et pas seulement celle de François Valéry qui donne son titre au film. Ce chanteur quasi oublié des années 80, dont le refrain « n'attendons pas qu'la mort nous trouve du talent » résonne comme un credo, est exhumé avec une sincérité touchante au générique final. Mais entre le titre et l'écran, le film peine à incarner vraiment ce qu'il prêche. Victoire, elle, souffre d'un problème inverse : trop de matière, trop de dimensions (bipolaire, ex-détenue, mère en rupture, fan éperdue) qui s'additionnent sans jamais vraiment se fondre en un personnage cohérent. On l'aime malgré ses incohérences, mais on aimerait mieux la comprendre.
Le sujet du suicide assisté méritait un traitement plus courageux. Améris revendique de ne pas être dans le second degré, pas dans le cynisme, et c'est précisément ce qui manque ici. Le film effleure la question sans jamais véritablement plonger dedans. Il faut dire que 2025 aura été une année chargée sur ce terrain : Almodóvar avec La chambre d'à côté, François Ozon avec Quand vient l'automne, ou encore Enya Baroux avec On ira (ce dernier abordant le même voyage en Suisse avec une inventivité et une émotion qui font cruellement défaut ici). Améris n'y est pour rien : les projets se sont télescopés. Mais la comparaison est implacable, et son film en sort appauvri.
Du côté de la réalisation, on est dans du travail propre, soigné, sans heurt ni éclat. Pierre Milon à la photographie signe des images jolies, le lac Léman est flatteur, les intérieurs feutrés. Mais la mise en scène reste illustrative, au service d'un récit qu'elle ne cherche jamais à bousculer. La bande originale de Stéphane Moucha accompagne tout ça avec une discrétion professionnelle. On ne retiendra pas grand-chose, ni positivement ni négativement. C'est le film lui-même qui résume le problème : il ne risque rien, et c'est finalement sa plus grande faiblesse. Améris avait confié avoir eu l'idée du film en remplissant son dossier de retraite, hanté par la peur de ne plus pouvoir créer. Une angoisse sincère, intime, qui aurait mérité de se retrouver dans un film plus nerveux, plus désespéré, plus vivant, justement.
Ce qui sauve le tout des eaux, c'est évidemment le trio d'acteurs. Gérard Darmon, qu'on avait trop souvent vu cachetonner ces dernières années, retrouve ici un vrai premier rôle et s'y installe avec une gravité crédible. Il y a quelque chose d'émouvant à voir cet acteur, souvent relégué au rang de comparse charismatique dans des comédies sans ambition, enfin en tête d'affiche à plus de 70 ans. Valérie Lemercier, de son côté, est une force de la nature : elle passe du burlesque à l'émotion avec une facilité déconcertante, et c'est à chaque fois elle qui relance la machine quand le scénario s'essouffle. Patrick Timsit, dans un rôle secondaire un peu sous-écrit, apporte quelques touches d'ironie douce qui rappellent qu'il est capable de bien davantage. Alice de Lencquesaing, dans le rôle de la fille de Victoire, fait ce qu'elle peut avec peu.
Au final, Aimons-nous vivants n'est pas un mauvais film. C'est un film trop sage, trop sage pour son propre bien. On passe un moment correct, on sourit, on ne s'ennuie pas complètement, mais on ressort avec cette impression légèrement frustrante d'avoir vu quelque chose qui aurait pu être bien davantage. Les amoureux inconditionnels du genre y trouveront leur compte ; les autres risquent de lui préférer, à rebours, On ira d'Enya Baroux ou, pour rester chez Améris, les irrésistibles Émotifs anonymes, où la même alchimie de la rencontre improbable fonctionnait avec une légèreté et une précision qu'il n'a pas su retrouver ici.
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