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· Julien   Lepage

Avatar
James Cameron
2009

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Illustration de critique : Avatar
Il y a des films qui marquent une époque, et d'autres qui ne font que s'en emparer pour mieux la maquiller de faux-semblants. Avatar, malgré sa réputation de révolution technologique, appartient sans doute à cette seconde catégorie. Sous son vernis numérique clinquant, il dissimule un scénario d'une pauvreté affligeante, dont l'originalité ne va pas plus loin que le plagiat à peine voilé de plusieurs œuvres préexistantes.

Le parallèle avec Pocahontas de Disney est bien connu, mais mérite d'être creusé. On retrouve exactement la même structure : un étranger, Jake Sully pour Avatar, John Smith pour Pocahontas, débarque dans un monde « sauvage », rencontre une autochtone mystérieuse et courageuse — Neytiri ici, Pocahontas là-bas —, et tombe amoureux tout en découvrant la richesse spirituelle d'une civilisation qu'il croyait primitive. Conflit de loyauté, trahison, rédemption, et finalement le choix de trahir son propre peuple pour défendre les opprimés... Même schéma, même déroulement, mêmes raccourcis idéologiques.

Mais là où Pocahontas assumait sa forme de conte (certes simplifié et problématique), Avatar tente de se draper d'un vernis pseudo-adulte et écologiste, avec ses métaphores pataudes et ses dialogues caricaturaux. Et c'est là qu'intervient la comparaison encore plus frappante avec Les aventures de Zak et Crysta, un film d'animation sorti bien avant Avatar, qui racontait exactement la même histoire, mais avec davantage de sincérité et, osons le dire, de charme.

Dans FernGully, on retrouve Zak, jeune humain insouciant qui découvre une forêt magique menacée par la pollution et la cupidité des siens. Grâce à Crysta, fée protectrice de la forêt, il prend conscience du désastre en cours et finit par changer de camp. Là encore, une romance inter-espèce (au sens large), une nature animée et connectée à une force supérieure, une grande entreprise destructrice comme antagoniste… Tout y est. Même la grande bataille finale contre une entité maléfique surgie des entrailles de la technologie destructrice.

Alors non seulement Avatar ne raconte rien de neuf, mais il le fait avec une lourdeur symbolique et une prétention esthétique qui le rendent d'autant plus insupportable. Et parlons-en, de cette fameuse « beauté » du film.

Franchement, c'est non. Les fameux « bonshommes bleus », ces Na'vi censés incarner la grâce et l'harmonie avec la nature, sont surtout laids. Très laids. Leur design, quelque part entre un chat géant et une poupée de silicone, échoue à rendre ces créatures crédibles ou touchantes. Leurs mouvements sont souvent raides, leurs visages inexpressifs, et cette espèce de texture plastique qui les recouvre ne fait qu'accentuer l'effet d'artificialité.

Quant à la 3D (ou le relief, pour être plus précis), vantée à l'époque comme une révolution, elle se résume à quelques effets maladroits, qui ne justifient en rien de passer trois heures avec des lunettes lourdes et assombrissantes sur le nez. Un gadget pénible plus qu'une immersion. On nous promettait une expérience sensorielle inédite : on obtient un mal de crâne et des couleurs ternies.

Alors certes, les décors sont beaux, dans le sens où une animation de démo peut être belle : textures détaillées, lumières sophistiquées, effets vaporeux… Mais le tout est tellement saturé d'artifices, de flous artistiques et de filtres lumineux que l'œil finit par se lasser. Tout est lisse, trop parfait, trop propre. Le monde de Pandora ressemble plus à un économiseur d'écran interactif qu'à un véritable écosystème vivant.

On peut bien admirer l'exploit technique — car il y en a un, reconnaissons-le —, mais on reste à distance. Le numérique dégoulinant a beau faire des loopings devant nous, il ne touche jamais, n'émeut pas, ne respire rien d'organique. C'est froid. Et creux.

Moche et vide, donc. Mais en 3D.

Et c'est peut-être ça, le vrai tour de passe-passe d'Avatar : faire croire qu'il suffit de surcharger l'image pour masquer l'indigence de la pensée. Un peu comme ces buffets de mariages où la profusion de petits fours cache difficilement la pauvreté des saveurs. On en sort repu, écœuré même, mais sans rien retenir de marquant. Où sont les vraies idées ? Où sont les personnages ? Où est le souffle épique ? Il y a bien quelques créatures volantes, des scènes de bataille, une planète connectée par des racines luminescentes… mais tout semble avoir été généré par un algorithme esthétique, sans âme ni aspérité.

Les personnages, d'ailleurs, sont d'une platitude consternante. Jake Sully a le charisme d'un militaire reconverti dans la pub pour protéines en poudre, et Neytiri, malgré les tentatives du film pour la rendre mystique et féline, n'est au fond qu'un archétype de « native girl » hollywoodienne : farouche, belle, indomptée, mais surtout là pour guider le héros mâle vers sa rédemption. Quant aux seconds rôles, ils sont dessinés à la truelle : le méchant colonel avec ses punchlines de GI Joe, la scientifique vaguement hippie (car Sigourney Weaver), le chef tribal soupçonneux, l'amie jalouse… Rien ne dépasse, rien ne trouble.

Et ce n'est pas parce qu'on balance un discours écolo à coups de gros sabots qu'on fait du cinéma engagé. Le message est simplet, moralisateur et infantilisant, avec cette idée profondément naïve que la nature est pure, harmonieuse, et qu'il suffirait d'un lien USB avec un arbre géant pour tout comprendre du monde. Une écologie de surface, version spa et méditation guidée, bien loin de la complexité politique qu'un tel sujet mériterait.

Au fond, Avatar n'est qu'un miroir aux alouettes. Il donne l'illusion de la grandeur, du dépaysement, du grand spectacle « sensoriel ». Mais ce n'est qu'un enrobage high-tech sur un squelette d'animation pour enfants. Et encore, un film comme FernGully, dans sa modestie et son absence de prétention, parvient à toucher bien plus juste. Parce qu'il croyait à ce qu'il racontait. Parce qu'il n'avait pas besoin de se cacher derrière une armée de processeurs.

James Cameron voulait sans doute créer un mythe moderne. Il a créé une attraction de parc d'attractions, qui se regarde comme une vitrine technologique : on admire, puis on passe à autre chose. La preuve : quinze ans plus tard, tout le monde connaît Pandora, mais qui peut citer trois personnages d'Avatar sans chercher sur Internet ?

C'est dire si le film a marqué les cœurs.

Et parlons-en, des acteurs. Parce que dans ce grand cirque numérique, ils sont là, eux aussi, planqués sous des capteurs, grimés en pixels, perdus dans une mer de fond vert. On les imagine, sérieux comme des papes, debout dans des combinaisons moulantes avec des points sur la figure, en train de fixer un bâton fluo censé représenter une créature mystique, ou de caresser une peluche censée devenir un félin extraterrestre en post-prod. L'expérience a sans doute été « transformatrice », comme ils disent en promo. En tout cas, ils ont dû s'ennuyer ferme à faire semblant de courir dans la jungle en caoutchouc, pendant qu'un assistant leur criait : « Maintenant, fais les yeux émerveillés, c'est l'Arbre des Âmes ! ».

Quant au jeu lui-même, que dire ? Il est presqu'impossible à évaluer tant les performances sont étouffées sous les couches de motion capture et de retouches numériques. Sam Worthington, déjà assez fade dans la vraie vie, devient ici une sorte d'avatar de l'ennui. Zoe Saldaña, malgré toute son énergie, se débat pour faire passer une émotion à travers sa peau bleue en CGI. On devine parfois une intention dans le regard, un frémissement sincère, mais tout est tellement lissé, uniformisé, que l'humain se dissout dans le code. C'est un peu comme si on assistait à une pièce de théâtre jouée par des hologrammes : on voit le mouvement, on entend les voix, mais on ne ressent rien.

Et puis il y a ces dialogues, souvent d'une platitude confondante, dignes des pires blockbusters des années 90. Des punchlines calibrées pour les bandes-annonces, des élans de sagesse pseudo-ethniques, des déclarations d'amour aussi tièdes qu'un thé oublié. On a parfois l'impression d'être devant un pastiche involontaire, une parodie qui s'ignore, où tout est joué au premier degré sans jamais la moindre once de recul.

Mais peut-être est-ce voulu. Peut-être qu'il fallait justement des personnages archétypaux, interchangeables, pour ne pas détourner l'attention de la « vraie star » du film : Pandora elle-même, cette planète imaginaire qui semble conçue pour vendre des encyclopédies, des Lego, des parcs à thème. Comme si le film n'était, au fond, qu'un gigantesque catalogue de merchandising déguisé en manifeste humaniste.

Et pendant que le spectateur, alourdi de ses lunettes 3D, tente de se convaincre qu'il vit une expérience « immersive », les acteurs eux, de l'autre côté de l'écran, ont déjà plié bagage, effacé la sueur des studios, et peut-être ri un bon coup en se revoyant sauter sur des trampolines en imitant des cris de Banshees.
Ma note32%
Vu le 19 Décembre 2009


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