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· Julien   Lepage

Axolot, tome 1
Patrick Baud
2014

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Illustration de critique : Axolot, tome 1
Le monde, si on daigne y regarder de près, est fondamentalement plus bizarre que n'importe quelle fiction : c'est précisément le fonds de commerce de Patrick Baud depuis qu'il a lancé son blog Axolot en 2009, après quelques années à raconter des histoires étranges sur les ondes d'une émission de radio confidentielle nommée Exocet. Un parcours cohérent, celui d'un homme de récit oral qui a su se muter en vidéaste YouTube avant de finir, logiquement, entre les mains de l'éditeur Delcourt pour ce premier tome sorti en octobre 2014. Le titre, au passage, ne doit rien au hasard : l'axolotl est cette salamandre mexicaine capable de régénérer ses organes endommagés, et Baud revendique lui-même la métaphore : son projet s'est régénéré de médium en médium avant d'atterrir sur papier glacé.

Le principe est simple à exposer : une douzaine de dessinateurs, chacun dans son style propre, adapte librement une poignée d'histoires vraies glanées sur le blog. Pas de personnages récurrents, pas d'intrigue qui se poursuit d'une histoire à l'autre : juste une succession de récits courts, entre une et quatre pages, séparés par des intermèdes textuels baptisés « Cabinet de curiosités » ou « Bestiaire extraordinaire ». On y croise Mike le poulet décapité qui a survécu dix-huit mois sans tête, les trois hommes qui se prenaient pour le Christ et qu'un psychiatre américain a eu la brillante idée de mettre dans la même pièce, un automate joueur d'échecs du XVIIIe siècle capable de battre les meilleurs joueurs du monde, ou encore les cellules HeLa : ces cellules cancéreuses d'une femme morte en 1951 qui prolifèrent encore aujourd'hui dans les laboratoires du monde entier sans que quiconque ait vraiment demandé son avis à l'intéressée. Des histoires vraies, toutes, ce qui constitue à la fois la force et la promesse du projet.

Le plateau de dessinateurs est impressionnant sur le papier. Boulet, Marion Montaigne (qui carburait à l'époque au succès de Tu mourras moins bête), Guillaume Long, Tony Sandoval, Libon, Adrien Ménielle, Nancy Peña, Geoffroy Monde… De quoi constituer une belle vitrine de la BD francophone indépendante du moment. Chacun s'approprie son histoire avec sa sensibilité, et c'est là que ça devient compliqué à juger.

Parce que le résultat est, inévitablement, inégal. Pas raté : inégal, ce qui est différent. Certaines planches sont de vrais petits bijoux : La chose dans le noir de Camille Moog, sombre et poétique, tient en trois pages plus d'atmosphère que certains albums entiers. Les trois Christs d'Ypsilanti signé Geoffroy Monde réussit l'exploit d'être à la fois drôle et profondément triste. Et Mike le poulet sans tête illustré par Libon provoque un rire nerveux assez jouissif. Mais d'autres contributions font l'effet d'un exposé illustré : fonctionnelles, honnêtes, sans grand relief. Le passage de l'un à l'autre crée une expérience de lecture un peu syncopée, comme si on écoutait une compilation où les morceaux sont tous bons mais où certains font quand même baisser le son.

Le vrai problème structurel du projet, c'est que le format collectif contraint chaque dessinateur à exister en quelques pages à peine. Davy Mourier, dont l'humour particulier avait fait le sel de La petite mort, n'est pas là ici, mais le principe est le même pour tous : difficile de déployer un univers graphique quand on dispose de l'espace d'une carte postale. Ce qui marche en vidéo ou sur un blog, où chaque anecdote vit dans son propre espace-temps, se fragmente légèrement sur papier lorsqu'il faut tout faire tenir dans un objet cohérent.

Et pourtant, l'objet tient. Parce que Baud a eu la sagesse de ne pas juste assembler des strips : les intermèdes textuels fonctionnent comme des respirations, les rubriques « savez-vous que ? » distillent leur venin de curiosité entre deux récits, et la note d'auteur en fin de chaque histoire remet les faits en contexte avec une précision qui évite le sensationnalisme facile. L'ensemble a le charme désuet et réjouissant d'un vieux manuel de « leçons de choses », celui qu'on feuilletait en attendant la sonnerie du collège. En cela, Axolot s'inscrit dans une tradition éditoriale qui remonte aux encyclopédies illustrées du XIXe siècle ; Baud lui-même le formule ainsi : « La réalité ne s'embarrasse jamais de réalisme, il n'y a que les fictions qui cherchent à être plausibles ».

Pour qui ne connaît pas le blog, c'est une excellente porte d'entrée. Pour qui le suit depuis 2009, c'est une relecture agréable, mais sans surprise majeure : on reconnait la plupart des histoires, parfois reprises mot pour mot. C'est le paradoxe des adaptations BD de contenus numériques : elles touchent le grand public tout en risquant de décevoir la communauté existante.

Un premier tome solide, donc, qui justifie amplement l'existence d'une série, et dont les tomes suivants auront la lourde tâche de ne pas trop épuiser le filon.
Ma note72%
Lu le 11 Février 2015


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