Baby folies
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Des bébés qui jouent aux adultes dans une ville perchée au-dessus des nuages, attendant sagement d'être emportés par les cigognes vers le monde des grands — il faut bien reconnaître que l'idée de départ de Baby folies a quelque chose d'immédiatement séduisant. Serge Rosenzweig et Claude Prothée signent en 1993 cette série d'animation française en 52 épisodes, diffusée d'abord sur Canal+ avant d'atterrir sur France 2 deux ans plus tard, sous la direction de Denis Olivieri à la réalisation. Derrière les micros, on trouve notamment Jean-Claude Donda, véritable couteau suisse vocal qui prête sa voix à pas moins de quatre personnages, dont les deux antagonistes principaux, et Pierre Laurent, tout aussi polyvalent. L'ensemble est produit par les Cartooneurs Associés, structure qui a forgé une bonne partie de l'animation hexagonale de l'époque. L'univers est donc Baby City, cité suspendue dans les airs où les nourrissons mènent une existence calquée sur celle des adultes — avec maire, magasin de jouets, bar à lait, détective privé et savant fou — en attendant le jour fatidique où une cigogne viendra les livrer sur Terre. Au cœur de l'intrigue, Bogard, un bébé en imperméable beige clairement inspiré de Humphrey Bogart, tente épisode après épisode de contrecarrer les plans de Scrogneugneu, savant fou dont l'ambition suprême, aussi délirante qu'absurde, est de « devenir Père Noël à la place du Père Noël ». À ses côtés rôde Baby Papone, référence transparente à Al Capone, chef de bande à hochet, entouré de ses Galopins. La série ne fait pas dans la dentelle concernant ses clins d'œil : on croise aussi Baby Amadéus (Mozart, forcément), Bébé Sigmund ou encore Baby Lauren, la bébé-lolita dont Bogard est éperdument amoureux. C'est là que le bât blesse un peu. Le concept de la parodie en miniature — des bébés rejouant des archétypes adultes connus — est amusant sur le papier, mais il s'épuise vite quand la mécanique tourne à vide. Les références culturelles sont limpides, presque trop, et la série ne cherche pas vraiment à les creuser au-delà du gimmick visuel. Chaque épisode d'environ onze minutes suit un schéma balisé : Scrogneugneu et Baby Papone mijotent un mauvais coup, Bogard enquête, déjoue, sauve la mise. L'écriture de Prothée fait preuve d'une vraie inventivité dans les titres d'épisodes — « Tétine de la fortune », « Nounours connexion », « 100 000 tétines au soleil » — mais cette verve ludique ne déborde pas toujours sur le fond des histoires elles-mêmes. Le format court impose une narration expéditive, et si certains épisodes tirent leur épingle du jeu avec une bonne idée centrale, d'autres naviguent dans une certaine routine. Du côté des personnages, la galerie est généreuse mais inégale. Bogard est sympathique, avec sa nonchalance de détective old school transposée en format biberon, mais il manque d'épaisseur au-delà de sa fonction parodique. Scrogneugneu est le plus drôle, son obsession christmasienne étant absurde juste comme il faut. En revanche, des figures comme Executive Baby — gérante du magasin de jouets, seule à se déplacer à quatre pattes, ce qui, précise-t-on sérieusement, « ne choque personne » — auraient mérité un développement plus substantiel. La série reste au niveau du trait amusant, sans jamais vraiment investir la psychologie de ses personnages ni faire évoluer leurs relations au fil des épisodes. Bogard aime toujours secrètement Baby Lauren au premier épisode comme au cinquante-deuxième, et ça n'ira pas plus loin. Les thèmes, eux, sont plus intéressants qu'il n'y paraît. En faisant vivre des nourrissons dans une société miniature qui reproduit fidèlement les travers du monde adulte — politique, crime organisé, célébrité, bureaucratie —, la série dit quelque chose, même timidement, sur la socialisation et l'absurdité des structures humaines. Le maire en écharpe tricolore et haut-de-forme, le fonctionnaire tatillon Bébé Narque, la chaîne d'info continue de la Babychannel : il y a là une satire potentielle que la série effleure sans jamais vraiment s'y engager. On n'est pas chez Groening, et la série ne prétend pas l'être, mais cette dimension aurait pu être davantage exploitée. En 1993, Les Simpsons avaient déjà montré que l'animation pour enfants pouvait mordre. Baby folies, elle, préfère caresser dans le sens du poil. La réalisation de Denis Olivieri est fonctionnelle, typique de l'animation télévisée française de l'époque — efficace mais sans grande ambition graphique. Le character design a ce style dit « enfantin » assumé, avec ses personnages aux formes rondes et leurs grands yeux expressifs, qui tranche volontairement avec un style plus naturaliste. C'est cohérent avec l'univers, mais l'animation reste limitée, avec des économies de mouvements perceptibles. La bande originale composée par Gérald Olivieri et Xavier Cobo est entêtante et fait son travail : on a le générique dans la tête bien après avoir éteint la télé, ce qui est déjà une victoire. Notons au passage que la série a connu une version anglaise produite en France pour le marché britannique et irlandais, et a même été diffusée au Mexique sur TV Azteca — signe d'une ambition internationale qui distinguait les productions des Cartooneurs Associés de beaucoup de leurs contemporains. Donda est clairement le grand atout du casting vocal. Sa capacité à naviguer entre Bogard, sa décontraction de vieux détective, et Scrogneugneu, son hystérie de savant mégalomane, dans le même épisode, est franchement impressionnante. Pierre Laurent s'en sort bien lui aussi, avec un Al Papone qui sait être menaçant dans les limites du dessin animé pour enfants. Marine Boiron en Executive Baby fait avec ce qu'on lui donne, c'est-à-dire pas grand-chose. Au bout du compte, Baby folies est exactement ce qu'elle semble être au premier regard : une série sympathique, inventive dans ses intentions, mais qui s'essouffle à mi-parcours et n'ose pas pousser ses idées jusqu'au bout. Elle appartient à cette catégorie d'œuvres qu'on regardait avec plaisir à l'heure du goûter sans vraiment s'en souvenir vingt ans plus tard — contrairement à des Tiny Toon Adventures ou des Animaniacs qui, à la même époque, visaient plus haut et y parvenaient. Une curiosité de l'animation française des années 90, attachante et légèrement frustrante à la fois, qui mérite d'être (re)découverte pour ce qu'elle est : une bonne idée modestement réalisée.
Ma note52%
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