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· Julien   Lepage

Balthazar (saison 1)
Clothilde Jamin et Clélia Constantine
2018

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Illustration de critique : Balthazar (saison 1)
Débarquant sur nos écrans en 2018, Balthazar s'annonçait avec l'assurance tranquille d'une série qui sait exactement ce qu'elle est… ou du moins ce qu'elle veut paraître. Derrière le projet, deux scénaristes rompues aux policiers de TF1 : Clothilde Jamin, déjà à l'œuvre sur Falco, et Clélia Constantine, co-auteure de Chérif. Devant la caméra, Tomer Sisley et Hélène de Fougerolles, duo efficace sur le papier. La réalisation de cette première saison de six épisodes est confiée à plusieurs mains : Vincent Jamain, Frédéric Berthe et Jérémy Minui ; une pratique courante dans la fiction télévisuelle française, qui garantit une certaine cohérence de ton sans empêcher quelques inégalités de rythme entre les épisodes. TF1, prudemment, avait d'abord commandé un pilote de deux épisodes avant de prolonger la commande à six. On ne prend pas de risques inutiles, dans les couloirs de Boulogne-Billancourt.

Raphaël Balthazar est donc médecin légiste. Le meilleur de sa génération, comme la série le rappelle avec une modestie toute relative. Il dirige l'Institut médico-légal de Paris avec deux assistants, le méticuleux Côme Levin et la piquante Philypa Phoenix, et collabore, bon gré mal gré, avec la capitaine Hélène Bach, incarnée par Hélène de Fougerolles, fraîchement débarquée à la brigade criminelle, flanquée de son lieutenant Yannig Samot. Chaque épisode confronte ce duo improbable à une affaire criminelle distincte (mort suspecte dans un camion frigorifique, juge assassiné devant sa propre fille de six ans, règlements de comptes qui débordent sur la vie de gens ordinaires) tandis qu'un fil rouge court en dessous : l'assassinat de Lise, la femme de Balthazar, survenu douze ans plus tôt et jamais élucidé. C'est ce deuil impossible, cette blessure qu'il retourne dans tous les sens sans jamais vraiment la panser, qui donne au personnage son épaisseur et à la série sa colonne vertébrale.

Il y a une idée qui mérite qu'on s'y arrête, parce que la bande-annonce jouait dessus avec une certaine habileté : Balthazar « parle aux morts ». On imaginait quelque chose entre le thriller surnaturel et le procedural halluciné, quelque chose qui sorte un peu des sentiers battus. La réalité est à la fois plus sobre et plus honnête : ces morts sont des projections de son propre esprit, des interlocuteurs imaginaires qu'il convoque pour mettre de l'ordre dans ses pensées, se confronter à ses propres angles morts. C'est une idée psychologiquement cohérente, et même assez élégante dans son principe. Sauf que le dispositif bute immédiatement sur une limite narrative imparable : puisque ces morts ne sont que des reflets de Balthazar lui-même, ils ne peuvent évidemment pas lui dire comment ils ont été tués. Ils peuvent l'aider à réfléchir, à douter, à ressentir, mais pas à enquêter. Du coup, cette singularité qui aurait pu devenir le cœur battant de la série finit par fonctionner comme un ornement, une façon de rendre le personnage un peu plus mélancolique et romanesque sans que cela pèse réellement sur la résolution des affaires. C'est dommage, parce que la promesse était là.

Du côté de l'écriture, la saison suit une structure très classique d'affaire-par-épisode avec un arc saisonnier en filigrane : la même architecture que HPI, d'ailleurs, autre grand succès de TF1 co-écrit par Clothilde Jamin quelques années plus tard. La comparaison entre les deux séries est éclairante, et pas forcément au bénéfice de Balthazar. Dans les deux cas, le ressort dramatique central repose sur un mystère conjugal non résolu : dans HPI, l'ex-mari de Morgane a disparu ; ici, la femme de Balthazar a été assassinée. Dans les deux cas, ce passé douloureux définit entièrement le personnage principal et justifie ses comportements les plus excentriques. Mais HPI a résolu de manière assez maligne le problème que Balthazar ne résout qu'à moitié : comment légitimer qu'un personnage extérieur à la police puisse s'immiscer dans des enquêtes criminelles sans que cela paraisse aberrant. Morgane n'a aucun statut officiel, ce qui lui permet de tout faire et de n'être comptable de rien : c'est pratique, et le spectateur accepte le contrat. Balthazar, lui, a un rôle bien défini : médecin légiste. Ses compétences s'arrêtent là où commencent celles des enquêteurs. Sauf que la série lui fait allègrement franchir cette frontière épisode après épisode, sans vraiment s'en justifier, comme si le fait d'être brillant suffisait à rendre toute dérogation acceptable. Cela agace parfois, même si l'on finit par s'y faire.

Ce qui agace davantage, dans cette première saison, c'est la difficulté des personnages à trouver leur équilibre. Balthazar est, au départ, proprement insupportable : arrogant à saturation, condescendant avec tout le monde, incapable de la moindre retenue. Tomer Sisley joue le curseur à fond, et si c'est voulu (le personnage a été écrit directement pour lui par Clothilde Jamin, qui connaissait ses forces comme ses limites) cela donne sur les premiers épisodes un protagoniste difficile à accompagner. À l'inverse, Hélène Bach est trop effacée, trop sage, réduite à réagir aux frasques de son partenaire sans jamais vraiment exister pour elle-même. On sent les deux acteurs qui cherchent ; d'autant qu'ils avouent eux-mêmes avoir eu beaucoup de mal à se supporter sur le tournage, leurs méthodes de travail étant radicalement opposées. Curieusement, c'est peut-être ce qui sauve la série : cette vraie friction entre eux génère à l'écran une tension qui n'aurait pas pu être entièrement écrite.

Car la saison gagne en puissance au fil de ses six épisodes. On sent les personnages s'installer peu à peu, trouver leurs marques, et l'arc autour de la mort de Lise se noue avec une efficacité croissante. Les enquêtes elles-mêmes, sans être révolutionnaires, gagnent en densité émotionnelle à mesure que le passé de Balthazar affleure davantage. La série fait mieux ce qu'elle veut faire à mesure qu'elle avance, ce qui est une qualité réelle, même si cela signifie que les premiers épisodes demandent un crédit de patience que tout le monde n'accordera pas de bon cœur.

Pour ce qui est de la réalisation, elle est assurée par plusieurs metteurs en scène aux sensibilités différentes, ce qui donne une saison légèrement hétérogène dans sa facture visuelle, sans jamais être vraiment déséquilibrée. On pense parfois, par contraste, à ce qu'une série comme Vortex a réussi formellement : là où Gyula Gazdag et son équipe utilisaient le dispositif temporel pour créer une véritable identité visuelle, pour faire de la forme l'expression directe du fond, Balthazar reste sagement dans les codes du policier télévisuel standard. Paris est filmée proprement, mais sans passion, comme un décor fonctionnel plutôt que comme un territoire habité. La bande originale d'Alexandre Fortuit est par moments envahissante, soulignant des émotions que la mise en scène aurait pu laisser respirer seules. C'est un défaut assez répandu dans la production française, cette tendance à ne pas faire confiance au silence.

Tomer Sisley, on l'a dit, déborde souvent du cadre, mais c'est précisément ce débordement qui finit par fonctionner. On connaissait l'acteur dans des rôles d'action où son énergie physique faisait le gros du travail, notamment dans Les innocents ou ses incursions dans le cinéma de genre. Ici, il travaille différemment, dans la nuance et la contradiction : un homme qui fait du bruit pour ne pas entendre ce qu'il ressent. Le fait qu'il ait assisté à une vraie autopsie pour préparer le rôle, et qu'il en soit ressorti fasciné plutôt que perturbé, dit quelque chose de sa façon d'habiter les choses jusqu'au bout. Hélène de Fougerolles, de son côté, fait beaucoup avec peu : son personnage est le moins bien écrit des deux, coincé dans un rôle de faire-valoir raisonnable, et elle parvient malgré tout à lui insuffler une vraie présence, une façon d'occuper l'espace qui tient la scène même quand les répliques ne l'y aident pas. Les seconds rôles (Côme Levin, Philypa Phoenix, Yannig Samot) remplissent leur office avec sérieux, sans jamais voler la vedette, ce qui était probablement la consigne.

Au bout du compte, cette première saison de Balthazar est une série qui mérite mieux que le regard condescendant que lui ont parfois réservé les critiques les plus sévères, mais qui ne tient pas tout à fait les promesses de son dispositif de départ. Elle est honnête dans ses intentions, soignée dans son exécution, et portée par un duo qui, malgré tout, finit par convaincre. Elle souffre d'un calibrage initial mal réglé (un héros trop poussé à l'extrême, une partenaire trop en retrait) et d'une idée centrale, les dialogues avec les morts imaginaires, qui n'exploite pas vraiment son potentiel narratif. Mais elle trouve son rythme, s'améliore d'épisode en épisode, et pose des bases sur lesquelles les saisons suivantes pourront construire quelque chose de plus solide. Pour un soir de semaine, sans exigences particulières, c'est un contrat honnêtement rempli.
Ma note47%
Vu le 25 Janvier 2026


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