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· Julien   Lepage

Barmi, une ville méditerranéenne à travers l'histoire
Xavier Hernandez et Pilar Comes
1990

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Illustration de critique : Barmi, une ville méditerranéenne à travers l'histoire
Vingt ans après sa parution, Barmi, une ville méditerranéenne à travers l'histoire continue de traîner dans les bibliothèques scolaires comme un objet à part, ni tout à fait atlas, ni tout à fait album, ni vraiment manuel : un de ces livres qu'on ne sait pas très bien où ranger, mais qu'on finit par feuilleter debout, accoudé à l'étagère, pendant vingt minutes qu'on n'avait pas prévues.

Derrière le projet, Xavier Hernández, historien et professeur de sciences sociales à l'Université de Barcelone, et Pilar Comes, sa complice sur le texte. Le livre est publié à l'origine en Italie chez Editoriale Jaca Book en 1990, avant d'être traduit et adapté en français par Claude Lauriot Prévost pour les Éditions Ouest-France. Ce qui frappe, c'est la rapidité avec laquelle l'ouvrage s'exporte : en l'espace de deux ans, il paraît dans dix pays et onze langues, du japonais au roumain. Pour un documentaire illustré sur l'urbanisme fictif, c'est assez remarquable ; et ça dit quelque chose sur l'universalité du concept.

Ce concept, justement : Hernández et Comes inventent Barmi, ville inexistante, mais archétypale, quelque part entre la péninsule ibérique et le Tibre. Ni Gênes, ni Barcelone, ni Marseille : un peu tout ça à la fois. Le livre fait défiler quatorze étapes de son développement, du campement agricole du IVe siècle avant J.-C. jusqu'à la métropole de la fin du XXe siècle, en passant par le camp légionnaire romain, la cité féodale, la ville de la Renaissance, l'ère industrielle. À chaque époque, une vue aérienne en double page et des schémas explicatifs en noir et blanc signés Jordi Ballonga, illustrateur barcelonais qui, notons-le, revendique la propriété intellectuelle intégrale de ses planches et dont le nom est curieusement absent de la couverture de l'édition française. Un détail qui en dit long sur la hiérarchie habituelle entre texte et image dans l'édition documentaire.

Les dessins de Ballonga, c'est clairement le point fort de l'affaire. Des planches denses, précises, fascinantes : le genre d'illustration dans laquelle on entre comme dans un jeu de piste et dont on ne ressort qu'après avoir cherché où est passé l'amphithéâtre romain (spoiler : il est devenu une piazza baroque ovale, les arènes reconverties en îlot d'habitations). C'est visuellement jouissif, et la progression d'une époque à l'autre permet de lire la ville comme un palimpseste : chaque couche laissant ses traces dans la suivante. Sur ce plan, le livre tient largement ses promesses.

La comparaison avec David Macaulay s'impose immédiatement : elle s'est d'ailleurs imposée à tous les critiques anglophones dès 1990. Macaulay avait fait quelque chose de similaire avec City en 1983, et Barmi s'inscrit clairement dans cette lignée. Sauf que Macaulay, c'est le standard du genre : une rigueur d'organisation et une clarté pédagogique qui font encore référence. Barmi se hisse dans la même catégorie sans tout à fait l'égaler, ce qui n'est pas une honte, mais reste perceptible.

Car le texte, lui, est le parent pauvre du projet. Hernández et Comes écrivent de manière concise et globalement solide, mais ils supposent chez le lecteur une culture historique préexistante qui n'est pas toujours au rendez-vous. Certains termes d'histoire de l'art ne sont jamais définis, et quelques passages restent sibyllins pour qui ne connaît pas déjà les grandes lignes de ce qu'on lui raconte. Pour un ouvrage prévu à l'origine pour des lycéens européens, c'est un choix discutable. Les dessins, eux aussi, ne sont pas exempts de petites bévues : un trolley électrique représenté sans ses câbles d'alimentation, la construction en acier post-révolution industrielle désignée par erreur comme armature en fer : des détails qui agaceront le lecteur attentif sans ruiner l'ensemble, mais qui trahissent un manque de relecture technique.

Reste que l'idée fondatrice — suivre une ville fictive, mais vraisemblable à travers deux millénaires et demi d'histoire — demeure une des approches les plus élégantes qu'on ait trouvées pour faire comprendre l'urbanisme et la géographie historique sans tomber dans le cours magistral. La série s'est d'ailleurs poursuivie avec Lebeck, une ville hanséatique à travers l'histoire et San Rafael, ce qui confirme qu'Hernández a tenu le filon.

Barmi, vingt ans après, c'est un beau livre de géographie historique au sens noble : stimulant visuellement, honnête intellectuellement, mais dont les ambitions pédagogiques butent sur un texte qui manque parfois de rigueur et de générosité envers le lecteur non initié. Un objet qu'on recommande volontiers, avec l'envie qu'il soit un peu meilleur qu'il n'est.
Ma note71%
Lu le 10 Février 2010


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