Classification phylogénétique du vivant
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Certains livres ressemblent à des forêts denses : on sait qu'on va en revenir transformé, mais on hésite un moment à l'orée avant de s'y engager. Classification phylogénétique du vivant est de ceux-là. Un ouvrage magnifique ; magnifique et âpre, intéressant et austère, comme une cathédrale gothique qu'on admire de l'extérieur avant de réaliser qu'il va falloir grimper toutes les marches.
Guillaume Lecointre est professeur au Muséum national d'Histoire naturelle, où il dirige le département Systématique et Évolution. Hervé Le Guyader, son coauteur, est professeur émérite de biologie évolutive à Paris VI. Deux pointures, donc. Deux scientifiques engagés dans une mission qui ressemble presque à une croisade : sortir l'enseignement français de son confort linnéen, le secouer par les épaules, lui montrer que la biologie du XXIe siècle ne classe plus le vivant comme au temps des cabinets de curiosités. Leur terrain d'intervention, c'est la cladistique : cette méthode développée dans les années 1950 par l'entomologiste allemand Willi Hennig, et qui a littéralement révolutionné la systématique mondiale, pendant que l'école française continuait tranquillement à ignorer la révolution. Le livre, publié en 2001 aux éditions Belin avec le concours du Centre national du livre, est illustré avec soin par Dominique Visset : un travail graphique remarquable, qui transforme des arbres phylogénétiques potentiellement indigestes en outils lisibles et cohérents. Il connaîtra quatre éditions successives jusqu'en 2016-2017, preuve qu'on ne referme pas facilement ce genre de chantier.
Le projet est simple à énoncer, vertigineux à exécuter : proposer une classification complète du vivant fondée non plus sur les ressemblances apparentes, mais sur les degrés de parenté réels entre espèces. Et les conséquences sont immédiates, déroutantes, jouissives. Saviez-vous que vous êtes plus proche d'un bolet que d'une pâquerette ? Que les crocodiles entretiennent une parenté plus étroite avec les oiseaux qu'avec les lézards ? Que les dinosaures sont, au sens strictement phylogénétique, toujours parmi nous : sous forme de merles et de moineaux ? Et que les termes « poissons », « reptiles » ou « invertébrés » ne sont tout simplement pas des concepts scientifiques valides, parce qu'ils ne désignent pas des groupes monophylétiques ? Voilà le genre de gifles conceptuelles que le livre distribue avec une générosité confondante, dès les premières pages.
L'introduction théorique sur la cladistique et la démarche scientifique est, à elle seule, un modèle du genre. On comprend ce que signifie produire de la connaissance réfutable, pourquoi une classification ne peut pas être « définitive » ; et les auteurs l'assument pleinement, ce qui a d'ailleurs valu à l'ouvrage quelques critiques de lecteurs déstabilisés par cette absence de vérité gravée dans le marbre. Lecointre et Le Guyader répondent à ces objections dans les préfaces des éditions suivantes avec une pédagogie sans condescendance : l'incertitude n'est pas un aveu de faiblesse, c'est la condition même de la science.
L'anecdote qui dit peut-être le mieux la portée intellectuelle de l'ouvrage, c'est que Claude Lévi-Strauss en personne — depuis le Collège de France — lui a consacré une recension dans la revue L'Homme en 2002. Qu'un anthropologue structuraliste de cette envergure prenne la plume pour commenter un traité de biologie systématique dit quelque chose d'important : la question de la classification du vivant n'est pas qu'une affaire de laboratoire, elle touche à la manière dont une civilisation se représente la nature et sa propre place en son sein.
Reste que le livre n'est pas sans défauts, et il serait malhonnête de les taire. Le déséquilibre de traitement entre les groupes d'organismes est réel et documenté : les vertébrés — et au sein d'eux, les primates — occupent un espace disproportionné par rapport à leur diversité réelle. Une page pour les hexapodes, qui représentent environ 680 000 espèces connues. Un chapitre entier pour les primates, qui en comptent vingt-cinq. C'est un choix assumé, probablement inévitable vu l'ampleur du projet, mais qui frustre légitimement les entomologistes et les botanistes. L'accessibilité, par ailleurs, reste relative : l'ouvrage se destine officiellement aux enseignants du secondaire et aux étudiants de première année, mais il exige en réalité une motivation que les auteurs eux-mêmes décrivent comme « proche de la passion ». Ce n'est pas un reproche : c'est presque un avertissement honnête.
C'est un ouvrage qui a changé la manière dont une génération entière d'enseignants et de biologistes francophones pensent le monde du vivant. On peut trouver la forêt dense, l'ascension éprouvante… mais la vue, depuis là-haut, justifie chaque marche.
Guillaume Lecointre est professeur au Muséum national d'Histoire naturelle, où il dirige le département Systématique et Évolution. Hervé Le Guyader, son coauteur, est professeur émérite de biologie évolutive à Paris VI. Deux pointures, donc. Deux scientifiques engagés dans une mission qui ressemble presque à une croisade : sortir l'enseignement français de son confort linnéen, le secouer par les épaules, lui montrer que la biologie du XXIe siècle ne classe plus le vivant comme au temps des cabinets de curiosités. Leur terrain d'intervention, c'est la cladistique : cette méthode développée dans les années 1950 par l'entomologiste allemand Willi Hennig, et qui a littéralement révolutionné la systématique mondiale, pendant que l'école française continuait tranquillement à ignorer la révolution. Le livre, publié en 2001 aux éditions Belin avec le concours du Centre national du livre, est illustré avec soin par Dominique Visset : un travail graphique remarquable, qui transforme des arbres phylogénétiques potentiellement indigestes en outils lisibles et cohérents. Il connaîtra quatre éditions successives jusqu'en 2016-2017, preuve qu'on ne referme pas facilement ce genre de chantier.
Le projet est simple à énoncer, vertigineux à exécuter : proposer une classification complète du vivant fondée non plus sur les ressemblances apparentes, mais sur les degrés de parenté réels entre espèces. Et les conséquences sont immédiates, déroutantes, jouissives. Saviez-vous que vous êtes plus proche d'un bolet que d'une pâquerette ? Que les crocodiles entretiennent une parenté plus étroite avec les oiseaux qu'avec les lézards ? Que les dinosaures sont, au sens strictement phylogénétique, toujours parmi nous : sous forme de merles et de moineaux ? Et que les termes « poissons », « reptiles » ou « invertébrés » ne sont tout simplement pas des concepts scientifiques valides, parce qu'ils ne désignent pas des groupes monophylétiques ? Voilà le genre de gifles conceptuelles que le livre distribue avec une générosité confondante, dès les premières pages.
L'introduction théorique sur la cladistique et la démarche scientifique est, à elle seule, un modèle du genre. On comprend ce que signifie produire de la connaissance réfutable, pourquoi une classification ne peut pas être « définitive » ; et les auteurs l'assument pleinement, ce qui a d'ailleurs valu à l'ouvrage quelques critiques de lecteurs déstabilisés par cette absence de vérité gravée dans le marbre. Lecointre et Le Guyader répondent à ces objections dans les préfaces des éditions suivantes avec une pédagogie sans condescendance : l'incertitude n'est pas un aveu de faiblesse, c'est la condition même de la science.
L'anecdote qui dit peut-être le mieux la portée intellectuelle de l'ouvrage, c'est que Claude Lévi-Strauss en personne — depuis le Collège de France — lui a consacré une recension dans la revue L'Homme en 2002. Qu'un anthropologue structuraliste de cette envergure prenne la plume pour commenter un traité de biologie systématique dit quelque chose d'important : la question de la classification du vivant n'est pas qu'une affaire de laboratoire, elle touche à la manière dont une civilisation se représente la nature et sa propre place en son sein.
Reste que le livre n'est pas sans défauts, et il serait malhonnête de les taire. Le déséquilibre de traitement entre les groupes d'organismes est réel et documenté : les vertébrés — et au sein d'eux, les primates — occupent un espace disproportionné par rapport à leur diversité réelle. Une page pour les hexapodes, qui représentent environ 680 000 espèces connues. Un chapitre entier pour les primates, qui en comptent vingt-cinq. C'est un choix assumé, probablement inévitable vu l'ampleur du projet, mais qui frustre légitimement les entomologistes et les botanistes. L'accessibilité, par ailleurs, reste relative : l'ouvrage se destine officiellement aux enseignants du secondaire et aux étudiants de première année, mais il exige en réalité une motivation que les auteurs eux-mêmes décrivent comme « proche de la passion ». Ce n'est pas un reproche : c'est presque un avertissement honnête.
C'est un ouvrage qui a changé la manière dont une génération entière d'enseignants et de biologistes francophones pensent le monde du vivant. On peut trouver la forêt dense, l'ascension éprouvante… mais la vue, depuis là-haut, justifie chaque marche.
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