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· Julien   Lepage

Beau-père
Bertrand Blier
1980

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Illustration de critique : Beau-père
Parmi les cinéastes français qui ont marqué les années 1970-1980, Bertrand Blier occupe une place singulière et inconfortable — celle d'un provocateur systématique, d'un empêcheur de tourner en rond dont les films semblent toujours vouloir mordre la main qui les nourrit. Beau-père, sorti en 1980, ne fait pas exception à la règle, et pourtant il se distingue nettement du reste de sa filmographie par un geste plus retenu, plus intérieur, presque délicat. Le film réunit Patrick Dewaere, alors au sommet de son art, et une débutante de dix-sept ans à l'écran, Ariel Besse, dans ce qui reste à ce jour l'une des collaborations acteur-réalisateur les plus troublantes du cinéma français. Rémi est pianiste de bar — un de ces musiciens qu'on imagine perpétuellement entre deux cachets et une bouteille à moitié vide. Sa compagne Martine meurt dans un accident de voiture, le laissant seul avec Marion, la fille de celle-ci, quatorze ans. Le père biologique, Charles, interprété par le trop oublié Maurice Ronet, est un alcoolique bienveillant qui ne peut pas vraiment assurer la garde. Marion reste donc avec Rémi. Et puis, progressivement, inévitablement, elle lui dit qu'elle l'aime. Pas comme un père. Rémi résiste. Longuement. Douloureusement. Avant de ne plus résister du tout. C'est là que Blier joue son coup de poker le plus risqué. L'idée de départ est vertigineusement audacieuse — transgressive, même, pour employer le mot qu'on réservait alors aux artistes qu'on n'osait pas encore censurer. Aujourd'hui, évidemment, un tel sujet serait infilmable, ou du moins impensable dans le circuit commercial traditionnel. Ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose en soi, mais ça donne rétrospectivement au film une aura particulière, celle d'un objet cinématographique d'une autre époque, quand certaines zones grises pouvaient encore être explorées à l'écran sans que le débat public ne s'emballe avant même la première séquence. Le scénario — signé Blier, adapté de son propre roman — développe cette prémisse avec plus de rigueur qu'à son habitude. C'est là quelque chose d'inhabituel chez lui : d'ordinaire, le cinéaste a le chic pour gâcher ses meilleures intuitions en les laissant s'effondrer dans le vide d'un deuxième acte bâclé. Ici, l'intrigue tient, même si elle accuse un certain relâchement dans sa seconde moitié, notamment avec l'abandon progressif du procédé des monologues face caméra qui rendait l'introduction si percutante. Rémi est un personnage construit avec soin — peut-être trop soin pour un film de Blier, qui rime habituellement avec désinvolture. Il n'est pas un prédateur. Il n'est pas non plus un saint. Il est un homme ordinaire, faible au bon sens du terme, que la vie a mis dans une situation absurde, et qui finit par se laisser emporter par quelque chose de plus fort que sa raison. Marion, elle, est dessinée comme une adolescente d'une maturité sentimentale déconcertante — au risque, parfois, de verser dans l'idéalisation un peu complaisante. Le film ne s'interroge pas vraiment sur les mécanismes psychologiques qui pourraient expliquer un tel attachement, sur ce que signifie "vouloir" à quatorze ans, sur les rapports de pouvoir qui traversent forcément une telle relation. Il préfère la poésie à l'analyse, ce qui est à la fois sa force et sa limite. Ce qui frappe pourtant, c'est la manière dont Blier enveloppe ce sujet explosif dans une texture visuelle et sonore d'une grande douceur. La photographie de Sacha Vierny — collaborateur habituel de Alain Resnais — baigne les scènes dans une lumière pâle, presque laiteuse, qui confère au film une dimension onirique. La mise en scène est calme, posée, étrangement classique pour quelqu'un qui avait dynamité les conventions avec Les Valseuses. C'est précisément là que réside la bonne surprise : Beau-père est peut-être le film formellement le plus sage de Blier, mais c'est peut-être aussi celui qui, sur le fond, creuse le plus profond. La bande originale de Philippe Sarde accompagne ce mouvement avec une élégance discrète, sans jamais souligner lourdement ce que l'image dit déjà. Et puis il y a Patrick Dewaere. Difficile de parler du film sans s'arrêter longuement sur lui. Deux ans avant sa mort — il se suicidera en 1982, à trente-cinq ans —, l'acteur livre ici une performance aux antipodes de tout ce qu'on lui connaissait : fini l'écorché vif de Série noire ou de Préparez vos mouchoirs, place à un homme doux, attentionné, dépassé par les événements. Ses longs monologues face caméra, au début du film, sont bouleversants d'humanité. Il parle lentement, cherche ses mots, hésite — et dans cette hésitation se niche toute la complexité du personnage. C'est du grand art. Ariel Besse, à ses côtés, s'en sort remarquablement bien pour une quasi-débutante : elle insuffle à Marion une ambiguïté troublante, oscillant entre l'enfant et la femme sans que la couture ne se voie jamais vraiment. Leur duo fonctionne, même si certaines répliques — notamment cette fameuse question "On va faire l'amour ?" lancée avec une tranquillité désarmante — sonnent parfois plus comme de l'écriture que comme de la vie. Maurice Ronet, lui, fait beaucoup avec peu : son père alcoolique mais compréhensif apporte une humanité bienvenue, un contrepoint discret mais juste à la gravité du récit principal. Au final, Beau-père est un film qui fait coexister le meilleur et le plus frustrant de Bertrand Blier. Le rythme est trop mou par endroits, la seconde partie moins tendue que la première, et le film reste trop pudique — ou trop paresseux — pour vraiment affronter les questions qu'il soulève. Mais il reste porté par une grâce formelle inattendue, une poésie que le cinéaste n'a pas souvent égalée, et surtout par la présence absolument magnétique d'un Patrick Dewaere au sommet de son art. Ceux qui souhaitent explorer la veine transgressive et littéraire du cinéma français de cette époque pourront compléter avec Préparez vos mouchoirs du même Blier, ou avec les films de Maurice Pialat, qui regardait la complexité humaine avec la même rigueur mais nettement moins de complaisance.
Ma note63%
Vu le 26 Septembre 2023


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