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· Julien   Lepage

Benny Hill
Benny Hill
1955 – 1989

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Illustration de critique : Benny Hill
Nous avons tous croisé, un dimanche soir vers vingt heures sur FR3, la silhouette rondouillarde de Benny Hill courant en accéléré derrière des femmes en bikini sur fond de saxophone déchaîné. The Benny Hill show, de son titre original, est l'une de ces séries qui n'a pas vraiment besoin d'introduction : elle a squatté les écrans britanniques pendant plus de trente ans, de la BBC en 1955 jusqu'à sa déprogrammation par Thames Television en 1989, avant d'envahir 97 pays et de devenir l'un des plus grands succès à l'export de la télévision britannique. Alfred Hawthorne « Benny » Hill, son créateur, producteur, scénariste principal et acteur quasi-unique, y incarne une galerie de personnages aux trognes inoubliables, entouré de son trio de fidèles : Henry McGee en présentateur pincé, Bob Todd en grande perche benêt, et le petit chauve à qui il administre des giffles rituelles… ainsi que ses Hill's Angels, ces danseuses légèrement dévêtues qui constituent à la fois le moteur comique et l'angle mort éthique de toute l'entreprise. En France, c'est la voix de Roger Carel — l'homme derrière Astérix et Winnie l'Ourson — qui prête ses cordes vocales à Benny, et l'on peut dire sans exagérer que cette performance de doublage est probablement la réalisation la plus subtile associée à la série.

Le principe est simple et ne variera quasiment pas en trente ans : une succession de sketches courts fondés sur le quiproquo, le déguisement, le double entendre et le gag visuel, le tout couronné par une course-poursuite finale filmée en sous-cadence, donnant à l'ensemble ce rythme effréné qui a fait la signature du show. Hill se retrouve tour à tour en médecin libidineux, en livreur maladroit, en vieillard lubrique ou en séducteur convaincu de son charme, et dans tous les cas il finit soit à se faire gifler, soit à courir après quelqu'un, soit les deux. Les Hill's Angels — plusieurs générations de jeunes femmes aux sourires impeccables — défilent en maillots de bain, en tenues d'infirmières ou en combinaisons suggestives, selon les besoins du sketch du moment, c'est-à-dire à peu près tout le temps. Hill se défendait avec une certaine bonne foi de toute accusation sexiste, arguant que ses personnages féminins gardaient leur dignité tandis que les hommes qui les poursuivaient étaient systématiquement ridiculisés ; argument qui tient quelques secondes avant de s'effondrer devant n'importe quel épisode des années 1980.

Le problème central de The Benny Hill Show, ce n'est pas d'abord la grivoiserie (après tout, les Carry On britanniques ou un certain cinéma populaire français des années 1970 ne faisaient pas mieux). Le problème, c'est la paresse structurelle qui s'installe progressivement et finit par dévorer le show de l'intérieur. Hill, qui écrivait lui-même plus de 90 % du matériel, avait une réserve de gags et de situations qui s'épuisait à vue d'œil à mesure que les décennies passaient. La formule s'auto-cannibalisait : les mêmes ressorts, les mêmes personnages-types, le même zoom comique sur le même regard en coin, le même homme chauve recevant la même claque. Thames Television, qui avait déboursé jusqu'à 450 000 livres par épisode, finit par trancher en 1989, officiellement pour cause de baisse d'audience (de 21 millions de téléspectateurs au pic de 1971 à moins de 10 millions à la fin) et de coûts de production jugés prohibitifs. La pression des milieux féministes, souvent citée comme seule cause de l'annulation, n'était en réalité qu'un facteur parmi d'autres, et pas nécessairement le plus déterminant.

Sur le plan des personnages, on ne peut pas parler de développement au sens traditionnel du terme : les figures qui peuplent les sketches n'ont pas de psychologie, pas d'arc narratif, pas d'existence en dehors des deux minutes qui leur sont allouées. Ce sont des types, des marionnettes burlesque héritées du music-hall et du cinéma muet. Hill était un admirateur déclaré de Chaplin et de Keaton, et son personnage récurrent de Fred Scuttle — militaire obtus au salut désossé — témoigne d'une vraie sensibilité au comique visuel. Mais là où Chaplin construisait une trajectoire émotionnelle autour de ses gags, Hill enchaîne et passe à autre chose, sans que rien ne s'accumule ni ne signifie. La série se défend mieux sur le registre des parodies (ses imitations de feuilletons américains ou de journaux télévisés ont parfois un sens satirique réel) que sur celui de la comédie de mœurs grivoises, où elle ne fait guère preuve d'originalité.

Thématiquement, The Benny Hill Show s'inscrit dans une tradition d'humour populaire anglais — la « saucy postcard », la farce de bord de mer, le vaudeville légèrement coquin — qui assume sans complexe son anti-intellectualisme. Le rapport aux femmes, au corps, à la sexualité y est celui d'un adolescent de quinze ans attardé, jamais vraiment obscène mais constamment régressif. Il y a une lecture mélancolique possible du personnage de Hill lui-même : homme solitaire, jamais marié, qui vivait très modestement malgré une fortune considérable et dont la mort en 1992, trois ans après l'annulation du show, a été interprétée par ses proches comme le résultat direct du choc de la déprogrammation. Mais la série elle-même ne s'y aventure jamais. Elle ne cherche pas à dire quelque chose sur la solitude ou le désir ; elle cherche juste à faire rire avec des filles qui courent, et c'est tout.

Du côté de la réalisation, on est dans le fonctionnel télévisuel le plus économique. Les décors sont des cartons-pâte assumés, les éclairages télévisuels de l'époque, les zooms omniprésents et l'accélération des images (la technique dite de l'undercranking que Hill appelait lui-même la « live animation ») constituent le principal effet de mise en scène. La bande-son repose à 80 % sur le Yakety sax de Boots Randolph, ce saxophone bonhomme devenu l'un des thèmes les plus reconnaissables de l'histoire de la télévision mondiale, au point d'avoir développé une vie propre bien au-delà de la série. Le reste est bruitage vaudeville et chansonnette. C'est cohérent avec l'esthétique du music-hall revendiquée par Hill, mais ça ne vole pas haut.

Benny Hill lui-même est indéniablement doué. Il y a une fluidité physique dans son jeu, une précision du timing, une capacité à habiter des dizaines de personnages distincts qui rappelle effectivement les grands du burlesque. La claque sur la tête du petit chauve Jack Wright est devenue un gag universel, au même titre que le regard en coin ou le sourire benêt. Roger Carel en VF amplifie encore cette impression de vaudevilliste consommé, livrant une performance vocale qui réussit l'exploit de franciser l'humour anglais sans le trahir tout à fait. Mais autour de lui, le reste de la troupe n'est là que pour servir la mécanique, sans jamais exister vraiment.

Vu depuis 2016, The Benny Hill Show appartient à une catégorie particulière d'œuvres : celles dont on comprend tout à fait le succès historique, dont on mesure l'importance dans le paysage de leur époque, mais qu'on regarde aujourd'hui avec un mélange de sourires ponctuels et d'embarras croissant. Quelques sketches des années 1970 — les parodies, les numéros musicaux, les imitations — résistent encore à l'épreuve du temps. Le reste ressemble surtout à un musée de l'humour potache, utile pour comprendre d'où vient la comédie populaire télévisuelle britannique, mais pénible à regarder en continu.
Ma note35%
Vu le 24 Juin 2016


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