Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Bliss
Drew Barrymore
2009

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Bliss
C'est toujours un peu casse-gueule de regarder un film estampillé « teen movie », réalisé par une star hollywoodienne en reconversion, avec un sport de niche en toile de fond, et un casting où se croisent des figures indé cultes et des célébrités plus ou moins tombées du camion. Et pourtant, Bliss, premier long-métrage réalisé par Drew Barrymore, parvient à sortir la tête de l'eau. Pas toujours avec grâce, mais avec suffisamment d'énergie et de sincérité pour qu'on ait envie de la suivre jusqu'à la ligne d'arrivée.

L'histoire est simple, balisée : Bliss Cavendar, 17 ans, vit dans un bled paumé du Texas où l'on ne rêve que de concours de beauté et d'un avenir bien coiffé. Sauf qu'elle, elle préfère les bleus, les patins, les nanas tatouées qui se foutent des coups d'épaule sur une piste ovale en musique punk-rock. Elle découvre le roller derby lors d'un match à Austin, tombe amoureuse de l'ambiance, se glisse incognito dans une équipe underground, et mène en parallèle une double vie entre les minijupes pailletées que sa mère lui impose et le short en lycra des Hurl Scouts. Inévitablement, les deux mondes vont finir par se percuter.

On est ici en terrain connu : l'ado mal dans sa peau, la mère un peu castratrice, la copine délurée, le petit copain musicien vaguement cool, la révélation sportive, la dispute, la réconciliation. Le scénario, adapté d'un roman de Shauna Cross — elle-même ancienne pratiquante du roller derby — aligne tous les jalons classiques du genre sans trop chercher à les détourner. Et c'est peut-être là sa limite. Si le film évite la caricature et se tient à distance des grosses ficelles, il ne prend jamais vraiment le risque de surprendre. Il y a bien quelques belles idées dans l'écriture, quelques scènes qui sonnent juste, mais l'ensemble manque un peu de mordant, surtout dans son dernier tiers, plus moraliste que nécessaire.

Heureusement, les personnages ne sont pas laissés sur la touche. Bliss n'est pas une héroïne trop lisse, ni une rebelle de pacotille : elle doute, elle s'émerveille, elle se casse la gueule — parfois littéralement — et cette fragilité fait mouche. Sa mère, plus complexe qu'il n'y paraît, incarne cette génération de femmes persuadées qu'il faut se plier aux normes pour exister. Et le père, discret mais touchant, devient presque malgré lui un trait d'union entre les deux mondes. Du côté des coéquipières, on a droit à une galerie réjouissante de filles un peu cramées, toutes en muscles et en gueule, entre tendresse et trash attitude.

Le film parle évidemment d'émancipation, de construction de soi, de famille qu'on choisit versus famille qu'on subit. Mais il évoque aussi, plus discrètement, cette nécessité de trouver un espace où l'on peut respirer. Dans cet esprit, le roller derby est moins un sport qu'un refuge, un exutoire presque tribal. Barrymore évite d'en faire un gimmick ou un décor de clip : elle le filme avec une certaine tendresse, parfois un peu trop propre, mais toujours avec une affection palpable pour ce monde de filles décomplexées qui se cognent pour se sentir vivantes.

Côté mise en scène, rien de renversant, mais un travail honnête. On sent que Barrymore a encore quelques réflexes de comédienne qui découvre la caméra : son cadrage reste classique, sans grande audace, mais la lisibilité des scènes est toujours au rendez-vous, ce qui n'est pas rien pour un sport aussi confus que le roller derby. La photographie, signée Robert D. Yeoman, est lumineuse, presque vintage, comme un clin d'œil à un certain cinéma indépendant du début des années 2000. Quant à la bande-son, elle s'écoute toute seule : du rock, du punk, du girl power à gogo, parfois un peu trop envahissant, mais rarement à côté de la plaque.

Le casting est globalement à la hauteur. Ellen Page campe une Bliss attachante, ni trop mutique, ni trop hystérique. On retrouve chez elle ce mélange de dureté et de fragilité déjà aperçu dans Juno, sans que cela tourne au recyclage. Kristen Wiig est impeccable, Juliette Lewis fait du Juliette Lewis en mode rockeuse badass, et Barrymore elle-même s'amuse sans trop tirer la couverture à elle. Mention spéciale à Daniel Stern en papa perdu, mais sincère, et à Alia Shawkat, excellente en BFF déglinguée.

Bliss, en somme, c'est un film qui se regarde avec plaisir, qui fait du bien sans prétendre réinventer la roue — ni le patin. Il manque un peu d'audace, un peu de nerf, mais compense par une atmosphère chaleureuse et un vrai amour pour ses personnages. Ce n'est ni un brûlot féministe, ni une révolution cinématographique, mais une petite bulle d'énergie, parfois maladroite, souvent touchante.
Ma note59%
Vu le 14 Février 2010


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.