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· Julien   Lepage

La boîte noire
Richard Berry
2005

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Illustration de critique : La boîte noire
Réalisé par Richard Berry et interprété par José Garcia et Marion Cotillard, La boîte noire est un thriller français sorti en 2005, librement adapté d'une bande dessinée de Tonino Benacquista. Le projet était ambitieux, présenté comme un casse-tête psychologique, flirtant avec l'étrange et l'introspectif, dans la lignée des récits où le héros devient l'enquêteur de sa propre mémoire. À l'époque, on nous promettait une descente vertigineuse dans les limbes de l'inconscient, avec du suspense, du vertige, et pourquoi pas, une révélation finale à glacer les sangs. Spoiler alert : la promesse n'a pas tout à fait été tenue.

L'histoire suit Arthur, victime d'un accident de voiture dont il sort à moitié amnésique et passablement troublé. Dans son délire comateux, il aurait prononcé des phrases incohérentes, relevées soigneusement par une infirmière bienveillante. Ce petit carnet devient le point de départ d'une quête à la fois intime et énigmatique, où Arthur remonte les fragments d'une mémoire défaillante, se heurtant à des figures fantomatiques, des souvenirs refoulés, et une vérité qui semble s'échapper à mesure qu'il croit s'en approcher.

Le point de départ est franchement intrigant, et le film installe plutôt bien son mystère initial. On est happé par cette idée d'un homme qui se découvre autre, prisonnier d'un passé qu'il ne reconnaît plus. Sauf que rapidement, le récit se perd. Il se complique inutilement, introduit des pistes secondaires qui n'aboutissent à rien, des personnages dont on peine à comprendre l'intérêt, et des enjeux qu'on finit par perdre de vue. On a cette impression désagréable que le scénario cherche sans cesse à être plus malin que le spectateur, mais sans en avoir vraiment les moyens. Et la fin, censée tout éclairer, est si grotesquement tirée par les cheveux qu'elle gâche presque ce qui aurait pu être une simple balade mentale, pas révolutionnaire, mais plaisante.

Côté personnages, Arthur reste au centre de toutes les attentions, mais paradoxalement, il nous échappe. Ses réactions, ses décisions, son évolution sont souvent dictées par la mécanique du scénario plus que par une logique humaine. Le personnage d'Isabelle, qui l'aide puis se brouille avec lui, puis redevient centrale, incarne bien ce manque de constance dans l'écriture : elle est à la fois guide, énigme, figure affective… et finalement, pas grand-chose de solide. Les autres figures croisées semblent figées dans des archétypes (le père sévère, le psychiatre ambigu, la mère absente…), sans qu'aucune ne parvienne à réellement exister autrement que comme rouage narratif.

Le film aborde des thèmes intéressants : l'inconscient, la mémoire traumatique, la famille, le refoulé. Mais ces sujets sont traités avec une telle volonté d'en faire des ressorts de thriller qu'ils en perdent leur force. On sent pourtant une intention sincère de proposer autre chose, de parler d'identité, de culpabilité, de secrets enfouis. Mais tout est constamment noyé sous les artifices. Là où on aurait aimé de la densité, on trouve des procédés de narration mécaniques, et là où on attendait une réflexion, on récolte un twist pseudo-psychanalytique bâclé.

Visuellement, le film se veut stylisé. C'est d'ailleurs l'un de ses défauts les plus agaçants : cette volonté d'en mettre plein la vue, avec ses filtres verdâtres, ses flashbacks incessants, ses travellings frénétiques, sa caméra qui tremble, qui tourne, qui grésille, jusqu'à en devenir fatigante. Il y a du savoir-faire, c'est certain, mais trop de démonstration nuit à l'immersion. Le film semble parfois crier « regardez comme je suis cérébral et intense », alors qu'il aurait gagné à se faire oublier un peu, pour laisser respirer ses personnages.

Du côté des comédiens, José Garcia s'en sort plutôt bien. Il est même la meilleure chose du film. Son Arthur est à la fois inquiet, fébrile, perdu — et il parvient à éviter le cabotinage malgré la tentation. On connaît son talent dans la comédie, mais ici, il prouve qu'il peut tenir la barre dans un rôle plus sombre, plus intérieur. Marion Cotillard, elle, est correcte, mais son personnage manque de consistance pour qu'elle puisse vraiment briller. Michel Duchaussoy et Bernard Le Coq complètent le casting avec sérieux, sans vraiment laisser de traces mémorables. Au final, le film semble vouloir reposer sur ses épaules mais ne leur donne pas assez de matière pour les porter loin.

Alors oui, on peut reconnaître une vraie ambition derrière cette Boîte noire. Une volonté de sortir du tout-venant du thriller français, de proposer une œuvre tortueuse, immersive, à mi-chemin entre Memento et un épisode de Lost. Mais à force de vouloir brouiller les pistes, le film finit par brouiller son propre message. Il n'est ni aussi intelligent qu'il le prétend, ni aussi profond qu'il le croit. Il reste comme un objet curieux, inégal, parfois captivant, souvent frustrant.
Ma note51%
Vu le 22 Novembre 2009


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