Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Blade runner
Ridley Scott
1982

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Blade runner
Parfois, on retombe sur un film qu'on croyait connaître, et il nous surprend encore. C'est exactement l'effet que fait Blade runner quand on le revoit en 2009 dans sa version final cut. On sent que Ridley Scott y a mis quelque chose de très personnel, comme un puzzle dont il aurait laissé exprès quelques pièces manquantes pour qu'on se demande si le problème vient de nous ou de lui. Avec Harrison Ford qui joue les détectives à la fois blasés et perdus, Rutger Hauer en ange déchu et Sean Young en femme qui n'est même plus sûre d'être vivante, le film dégage une aura curieuse, entre poésie sale et rêverie technologique. Et puis il y a le contexte : un classique annoncé, un budget monstrueux pour l'époque, une adaptation d'un auteur mythique, des querelles de montage tellement célèbres qu'elles sont presque devenues partie intégrante de l'œuvre.

L'histoire reste la même : dans un Los Angeles de 2019 noyé sous une pluie acide, quatre répliquants Nexus 6 se sont échappés des colonies et cherchent désespérément à prolonger leur courte vie. On lance alors Rick Deckard à leurs trousses, un blade runner qui préférerait manifestement être n'importe où ailleurs. Avec cette simple trame, le film avance tranquillement, presque nonchalamment : un meurtre étrange, une enquête lente, mais hypnotique, une rencontre troublante avec Rachael, puis un crescendo vers l'inévitable confrontation. Rien de révolutionnaire si on s'en tient à la narration brute, mais l'ambiance camoufle habilement la simplicité du scénario.

Et c'est là que ça se complique. On sent que Blade runner veut faire quelque chose de fort, presque philosophique, mais qu'il ne dit jamais vraiment les choses. C'est un film qui suggère plus qu'il ne raconte. L'univers est incroyable, riche, cohérent malgré ses bizarreries technologiques (cet ordinateur zoom-ultra-pixelisé qu'on manipule en criant « enhance ! » est devenu une légende malgré lui), mais l'histoire, elle, avance parfois à pas de souris. On en vient à se demander si le film nous parle vraiment ou si c'est à nous de combler tous les interstices. Certaines scènes sont magnifiques, d'autres traînent un peu en longueur, et l'équilibre n'est pas toujours parfait.

Les personnages, eux, tiennent mieux la route. Deckard reste volontairement flou, interchangeable avec ce monde gris et fatigué. Les répliquants, en revanche, sont fascinants : ils ont un but précis, une peur qui les ronge, une détermination qui force le respect. Roy Batty, surtout, donne l'impression d'être passé par mille vies en si peu de temps. On sait qu'une partie de son monologue final a été improvisée par Hauer la veille du tournage, et ça se sent : c'est brut, déconcertant, presque trop humain pour un personnage censé ne pas l'être. Rachael, avec ses souvenirs implantés, raconte plus en un silence qu'en dix dialogues. Pris est une sorte de poupée cassée imprévisible. Bref, les personnages sont mieux dessinés que l'intrigue qui les porte.

Les thèmes traités restent le cœur du film : la durée de la vie, la mémoire, la création, les limites éthiques de la technologie. On pourrait disserter là-dessus pendant des heures. Le film ne donne aucune réponse, et d'ailleurs, il n'essaie même pas. En 2009, où la génétique commence à faire parler d'elle, où les débats sur l'intelligence artificielle émergent timidement, ces questions résonnent encore plus fort. Et même si Philip K. Dick n'a jamais vu le film terminé (il est mort juste avant la sortie) il avait été frappé par ce qu'il en avait aperçu. Il avait notamment salué la direction artistique comme l'une des visions les plus proches de ce qu'il avait imaginé (ce qui n'était pas gagné, connaissant son exigence).

Visuellement, c'est bien simple : tout est pensé. Les miniatures utilisées pour la ville (certaines mesuraient plusieurs mètres de long) ont vieilli étonnamment bien. L'éclairage néo-noir, les enseignes gigantesques, la pluie omniprésente, les ombres, les intérieurs poussiéreux… On sent la rigueur de Scott. Et puis, il y a la musique de Vangelis : synthés mélancoliques, nappes brumeuses, un son à la fois daté et intemporel. D'après plusieurs membres de l'équipe, la musique n'était même pas totalement finalisée quand les premières projections avaient lieu, mais déjà elle donnait une âme au film. Aujourd'hui encore, elle fait partie des bandes originales les plus marquantes du genre.

Quant au jeu des acteurs : Ford fait le minimum, mais ça marche. Son personnage est censé être détaché, un peu perdu, un peu brisé ; il l'est. Hauer, lui, fait le maximum, et ça marche encore mieux. Sa performance est d'une intensité rare, presque trop grande pour le cadre du film. Sean Young apporte une fragilité qui rend ses scènes touchantes. Daryl Hannah joue une répliquante comme si elle venait d'un cirque démoniaque. Edward James Olmos glisse dans chaque scène un indice ou un mystère de plus. Et en VF, tout ça garde cette couleur particulière des années 80, un charme kitsch, mais pas déméritant.

Au final, ce Blade runner reste un voyage à part. On ne sort pas du film bouleversé, mais intrigué, un peu secoué, un peu frustré aussi. C'est un film qui n'offre pas tout ce qu'il promet, mais qui donne assez pour qu'on y revienne. On admire la direction artistique, on savoure les thèmes, on se laisse hypnotiser par la ville, mais on reste parfois à distance de l'histoire elle-même. Et c'est très bien comme ça : un film peut être beau, fascinant et imparfait à la fois.
Ma note73%
Vu le 5 Avril 2009


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.