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· Julien   Lepage

Barque sortant du port
Louis Lumière
1895

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Illustration de critique : Barque sortant du port
Ça dure moins d'une minute et pourtant ça résume à peu près tout : la promesse du cinéma, ses limites, et son incroyable capacité à survivre à son propre dispositif. Une barque quitte un port, la mer est mauvaise, des silhouettes regardent. Rien de plus, rien de moins. Et malgré cette nudité radicale, impossible de ne pas ressentir quelque chose qui ressemble à un léger vertige.

Le film n'a aucune histoire au sens classique. Pas de personnage à suivre, pas de suspense, pas même l'illusion d'un début et d'une fin. On est très loin de L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat, qui jouait déjà sur la surprise et la frontalité. Ici, tout est latéral, indifférent au spectateur. La barque sort, point final. On pourrait y voir l'ancêtre du cinéma contemplatif, version brutale, sans musique planante ni discours théorique pour faire passer la pilule.

Ce qui frappe, en revanche, c'est la violence discrète du réel. La mer est agitée, la barque tangue, et pour la première fois peut-être, le cinéma montre un élément naturel qui ne coopère pas gentiment avec le cadre. L'eau déborde presque de l'image, comme si elle refusait de rester sage. À ce moment précis, on comprend que le cinéma n'est pas seulement un art de la mise en scène, mais aussi un art de l'accident. Bien avant Stromboli ou les vagues hystériques des Dents de la mer, il y a déjà cette inquiétude primitive : filmer, c'est accepter de ne pas tout contrôler.

Le regard de Louis Lumière reste pourtant à distance. Aucun pathos, aucune dramatisation. La barque pourrait chavirer que la caméra ne bougerait pas d'un centimètre. Cette froideur fait la force du film autant que sa limite. On admire l'objet comme on admire un fossile : précieux, mais figé. Difficile d'y projeter une émotion durable autrement que par un effort intellectuel. Ceux qui crient au génie absolu oublient souvent que le plaisir est ici surtout historique, pas sensoriel.

Le casting familial (les épouses des cinéastes) ajoute une couche touchante, mais aussi involontairement anecdotique. On regarde ces figures comme on regarderait des inconnus sur une vieille photo trouvée dans une brocante. On sait qu'ils ont existé, on sait qu'ils sont morts, et cette pensée parasite l'image plus qu'elle ne l'enrichit.

Vu depuis 2017, le film a quelque chose d'un GIF ancestral projeté en salle obscure. Fascinant quelques secondes, puis conceptuellement épuisé. Il n'a ni la charge poétique d'un L'homme à la caméra, ni la puissance mythologique d'un Voyage dans la Lune. Il se contente d'être là, comme un caillou posé sur le chemin du cinéma. Indispensable pour comprendre d'où l'on vient, insuffisant pour oublier où l'on est.

Reste une sensation paradoxale : ce petit film modeste rappelle que le cinéma n'est pas né comme un art du récit, mais comme un art du regard. Et à ce jeu-là, même s'il laisse parfois sur sa faim, il garde une honnêteté désarmante. Une barque sort du port, le monde continue, et la caméra, déjà, regarde ailleurs.
Ma note50%
Vu le 10 Juillet 2017


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