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· Julien   Lepage

Barbecue
Eric Lavaine
2014

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Illustration de critique : Barbecue
Eric Lavaine n'est pas exactement ce qu'on appellerait un auteur. Sa filmographie ressemble davantage à un bilan de santé mitigé : quelques succès relatifs, quelques accidents industriels, et une réputation de spécialiste de la comédie populaire sans grandes ambitions. Poltergay, Protéger et Servir, Bienvenue à bord — on n'en est pas mort, mais on n'en est pas ressuscité non plus. Et pourtant, en ce printemps 2014, dans une période où je traversais une sorte de phase optimiste sur l'état de la comédie française — Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? venait de faire un tabac mérité et me donnait envie de croire au retour en grâce du genre —, j'ai regardé Barbecue avec une bienveillance sincère. Et je n'ai pas été entièrement déçu, ce qui est déjà une petite victoire. Tourné en août et septembre 2013 entre les quais lyonnais de la Confluence, la Place des Terreaux, le Vieux-Lyon et les paysages assez saisissants du Pays Viganais dans le Gard, le film suit Antoine, Lyonnais de cinquante ans, cadre dans l'entreprise de son père, marié, sportif, non-fumeur, soucieux de sa santé — bref, un homme qui fait attention. Un homme qui, lors des Foulées rhodaniennes, s'effondre quand même d'un infarctus. Les boules. Voilà ce qu'Antoine se dit en sortant de l'hôpital : à quoi ça sert de se priver ? Alors il arrête de se priver. Il quitte son boulot, recommence à fumer, dit ce qu'il pense sans filtre. Et ça, ça va secouer son groupe d'amis de longue date — tous des Sup de Co lyonnais qui se connaissent depuis trente ans — lors de vacances d'été dans une belle villa des Cévennes avec piscine, soleil et règlements de comptes au programme. Le scénario, coécrit par Lavaine et Héctor Cabello Reyes, ne réinvente pas la roue. "Bande de potes quinquas en crise dans une grande maison" est devenu un sous-genre à part entière depuis Le Cœur des Hommes de Marc Esposito, et Barbecue ne fait pas semblant de s'en éloigner. On pense aussi aux Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet — mais en plus simple, plus détendu, moins ambitieux et, il faut l'admettre, aussi moins prétentieux. C'est un film populaire qui se sait populaire et l'assume sans complexe. Là où Canet cherchait à faire une fresque, Lavaine cherche à faire passer un bon moment. L'intention est différente. Et il y a une honnêteté là-dedans qu'on peut respecter. Ce qui est moins respectable, en revanche, c'est la façon dont le script hésite constamment entre comédie et drame sans jamais vraiment choisir son camp. Ça oscille, ça zigzague, et parfois ça s'essoufle avant d'atteindre sa destination. Les réconciliations finales arrivent un peu trop proprement, comme si tout le monde avait convenu qu'il fallait rentrer chez soi de bonne humeur. Les personnages sont correctement dessinés sans être profondément mémorables. Antoine est le seul qui évolue vraiment — son arc, de l'homme en libération incontrôlée à celui qui finit par vouloir se réconcilier avec sa vie, est le plus sincère du film. Autour de lui : Baptiste, l'ex-mari d'Olivia toujours dévasté par leur séparation, Laurent, l'agent immobilier dont les paris sur l'extension d'une ligne de tramway à la Mulatière ont mal tourné, Yves, le père de famille légèrement agaçant qui ne sait parler que de choses inintéressantes, et Jean-Mich, garagiste Midas et seule figure vraiment exempte de prétention. Chacun a son problème calibré, sa petite tragédie personnelle. La mécanique est bien huilée. Là où ça pèche, c'est du côté des femmes : Véronique, Olivia, Laure, Nathalie existent surtout en réaction aux trajectoires masculines. Le film tire la couverture du côté des hommes assez allègrement, et ça finit par se voir. Ce que Lavaine fait bien, c'est d'avoir trouvé un prétexte narratif solide pour parler d'une question universelle : est-ce qu'on vit vraiment, ou est-ce qu'on fait semblant ? La crise cardiaque d'Antoine comme déclencheur existentiel est une bonne idée. La solidarité discrète du groupe autour de Laurent — ils cotisent en secret pour couvrir ses dettes immobilières sans qu'il le sache — est ce que le film a de plus touchant. Il dit quelque chose de vrai sur l'amitié durable, celle qui ne fait pas de discours mais agit. Ce sont ces moments-là qui donnent envie de croire au film. Le reste — les apartés philosophiques un peu lourds, la voix off qui enfonce les portes ouvertes — on aurait pu s'en passer. Formellement, c'est soigné sans être inspiré. François Hernandez à la photographie, en format 2.35:1 tourné en Arri Alexa, tire le meilleur des paysages cévenols : le Cirque de Navacelles, la lumière de fin d'été du Languedoc-Roussillon. La villa avec piscine est filmée avec suffisamment de distance pour ne pas virer à la carte postale. La bande-son est un joli patchwork : "The Passenger" d'Iggy Pop pour ouvrir sur les Foulées rhodaniennes, du Bach pour une réconciliation, quelques compositions originales discrètes de Gregory Louis et Romain Tranchart. La mise en scène de Lavaine reste fonctionnelle — efficace dans les scènes de groupe, plus hésitante dans les moments d'intimité. À noter que le film a été dédié à Valérie Benguigui, disparue en septembre 2013 au moment où le tournage venait de s'achever — une attention discrète qui dit quelque chose sur l'état d'esprit dans lequel le montage a été finalisé. Et puis il y a le casting, qui est honnêtement la meilleure raison d'avoir regardé ce film. Lambert Wilson, d'abord : on ne l'attendait pas forcément dans la comédie populaire, et c'est justement ce qui rend sa performance aussi efficace. Il est très beau dans le film — le quinqua séducteur qui prend soin de lui, fait du sport, mange équilibré, a tout pour lui, et se retrouve quand même à l'hôpital —, et il campe Antoine avec une sobriété calme et corrosive à la fois qui surclasse le reste de la troupe sans jamais chercher à écraser la scène. C'est son meilleur rôle depuis longtemps. Franck Dubosc surprend vraiment : lui d'habitude cantonné à ses propres mimiques et à son personnage de séducteur vantard, il joue ici un homme amoureux mais malheureux, tout en retenue, et il sait faire. Non, vraiment. C'est une vraie performance de composition. Florence Foresti, après les excès de Hollywoo qui m'avaient franchement gonflé, retrouve ici la justesse de ses débuts — drôle sans en faire trop, présente, capable de donner une texture réelle à Olivia. Guillaume de Tonquédec joue la même partition qu'il tenait dans Le Prénom — le père de famille légèrement agaçant, un rien borné mais sincère —, et la joue bien. Le problème, que plusieurs critiques ont relevé — notamment Isabelle Danel dans Première, ou Cécile Mury dans Télérama qui notait que "le film frise souvent la caricature" —, c'est que ces bonnes individualités peinent à former un vrai ensemble. On a parfois l'impression que chacun joue dans son coin, et la dynamique de groupe collective tarde à vraiment s'installer. Barbecue est une bonne distraction, sans prétention mais relativement efficace : on s'amuse sans se tordre de rire, et c'est suffisant pour passer un bon moment. C'est le meilleur film d'Eric Lavaine, ce qui ne place pas la barre très haut — mais le film a honnêtement mérité ses 1,6 million de spectateurs, et 2014 lui a été favorable dans un millésime chargé pour la comédie populaire. Il reste en deçà de ce que le casting et le sujet auraient pu produire avec un scénario plus exigeant ou une réalisation plus audacieuse. Pas Les Petits Mouchoirs, pas Le Cœur des Hommes — quelque chose d'entre les deux, en version allégée. Un film de potes qui parle aux potes, regardé entre potes, avec en guise d'apéro du saucisson, des chips et des petites saucisses enveloppées dans de la pâte feuilletée. C'est raccord.
Ma note58%
Vu le 27 Février 2023


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