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· Julien   Lepage

Retour vers le futur
Robert Zemeckis
1985

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Illustration de critique : Retour vers le futur
Il existe des films qui transcendent leur époque pour devenir de véritables madeleines de Proust cinématographiques. Des œuvres qui, dès les premières notes de leur bande originale, nous ramènent instantanément à un moment précis de notre existence. Retour vers le futur, réalisé par Robert Zemeckis et produit par Steven Spielberg, fait indéniablement partie de cette catégorie. Sorti en 1985 avec Michael J. Fox et Christopher Lloyd en têtes d'affiche, ce film de science-fiction a connu un parcours de production chaotique (le scénario fut rejeté 44 fois avant d'être accepté) pour finalement devenir l'un des plus grands succès du cinéma populaire.

L'histoire suit Marty McFly, adolescent de 17 ans coincé dans une famille de losers à Hill Valley (ville fictive de Californie) en 1985. Son père George est une larve malmenée par Biff Tannen, son patron et ancien bourreau de lycée. Sa mère Lorraine sombre dans l'alcoolisme, son oncle croupit en prison, et ses frère et sœur végètent dans la médiocrité. Seule échappatoire de Marty : son amitié avec le docteur Emmett Brown, scientifique excentrique et génial. Lorsque ce dernier lui présente sa dernière invention, une machine à voyager dans le temps construite à partir d'une DeLorean DMC-12, la vie de Marty bascule. Fuyant des terroristes libyens qui viennent d'assassiner Doc, le jeune homme se retrouve propulsé en 1955. Là, il empêche accidentellement la rencontre de ses parents, mettant en péril sa propre existence. Il doit alors tout faire pour les réunir à nouveau, tout en trouvant un moyen de retourner dans son époque avec l'aide du Doc de 1955.

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'intelligence du scénario écrit par Zemeckis et Bob Gale. L'idée leur serait venue lorsque Gale découvrit une photo de classe de son père et se demanda s'il aurait pu être ami avec lui à l'époque. Cette prémisse simple ouvre une mécanique narrative d'une précision horlogère. Chaque détail compte, chaque gag est soigneusement calibré pour servir l'intrigue. Le parking des « Deux pins » qui devient celui du « Pin solitaire » après que Marty ait écrasé un pin en 1955, les allusions constantes au tonnerre (« Nom de Zeus ! »), la construction en miroir des scènes entre 1955 et 1985 : tout concourt à créer un univers cohérent où rien n'est laissé au hasard. Le film joue avec les paradoxes temporels sans jamais s'y perdre, les rendant accessibles et même ludiques. On évite les clichés du genre en privilégiant l'humour et l'aventure à la contemplation philosophique. Le voyage temporel n'est pas un prétexte à disserter sur le destin, mais un moteur de situations aussi cocasses qu'émouvantes.

Les personnages sont taillés dans une étoffe particulière qui les rend immédiatement attachants malgré – ou grâce à – leurs failles. Marty McFly n'est pas le héros parfait des teen movies formatés. C'est un gamin pas très grand, pas franchement populaire, incapable d'arriver à l'heure au lycée, qui porte des gilets sans manches et des bretelles avec une désinvolture totale. Son arc narratif est fascinant : en devenant l'artisan de sa propre existence, il découvre que ses parents étaient bien plus que les losers qu'il côtoie quotidiennement. George McFly, le père, passe du statut de voyeur pathétique et souffre-douleur éternel à celui d'homme capable de se battre pour son amour. Lorraine, la mère, révèle une personnalité bien plus complexe et même légèrement sulfureuse dans sa jeunesse, loin de l'épouse alcoolique et désabusée qu'elle est devenue. Cette double lecture des personnages (version 1955 et version 1985) offre une profondeur inattendue. Et puis il y a Doc Brown, ce savant fou magnifiquement baroque, arnaqueur de terroristes libyens, qui incarne à lui seul l'esprit d'inventivité débridée du film. Leur amitié intergénérationnelle, jamais expliquée mais totalement crédible, constitue le cœur émotionnel de l'œuvre.

Sous ses airs de divertissement léger, Retour vers le futur explore des thématiques plus profondes qu'il n'y paraît. Le film interroge notre rapport à nos origines familiales, cette question existentielle que tout adolescent se pose : comment mes parents se sont-ils rencontrés ? Qui étaient-ils avant de devenir... ça ? Le contraste entre les années 50 idéalisées, avec leur esthétique Technicolor, leurs diners chromés et leur rock'n'roll naissant, et les années 80 plus cyniques et matérialistes révèle une nostalgie américaine typique de l'ère Reagan. Zemeckis ne tombe pourtant jamais dans le piège de la glorification béate du passé. Les années 50 ont aussi leurs parts d'ombre, leurs préjugés, leur conformisme étouffant. Le film suggère que nous avons le pouvoir de modeler notre propre destin, que nous ne sommes pas condamnés à répéter les erreurs de nos parents. Marty devient littéralement l'artisan de sa famille, transformant des losers en gagnants par quelques actions bien placées. Cette dimension quasi-œdipienne avec Lorraine qui tombe amoureuse de son propre fils est traitée avec suffisamment de légèreté pour ne jamais verser dans le malaise, tout en ajoutant une couche de subversion bienvenue.

La réalisation de Zemeckis, alors au sommet de son art après le succès de À la poursuite du diamant vert, transpire l'ingéniosité et le sens du spectacle. Chaque plan est pensé, chaque séquence millimetrée avec une précision maniaque. Le générique d'ouverture, cette succession d'horloges et de montres, constitue un hommage direct à La machine à explorer le temps de George Pal tout en installant immédiatement le thème central du film. La photographie de Dean Cundey sublime aussi bien la banlieue morne de 1985 que le technicolor nostalgique de 1955. Les effets spéciaux, supervisés par ILM, ont remarquablement bien vieilli. La scène où la main de Marty se dissout progressivement (qui coûta 10 000 dollars et fut jugée simplement « acceptable » par le réalisateur faute de temps) reste visuellement frappante. Et que dire de la bande originale d'Alan Silvestri ? Enregistrée avec le plus grand orchestre jamais réuni pour un film à l'époque (une centaine de musiciens baptisés « The outatime orchestra ») elle offre un thème principal immédiatement reconnaissable, à la fois héroïque et nostalgique. L'ajout de The power of love d'Huey Lewis (dont le chanteur apparaît ironiquement comme le juge trouvant sa propre chanson « assourdissante ») parachève cette réussite sonore.

Le casting réunit un ensemble de comédiens au meilleur de leur forme. Michael J. Fox incarne Marty McFly avec une énergie communicative et un charisme naturel qui rendent le personnage immédiatement attachant. L'histoire de son casting mérite d'être racontée : initialement indisponible à cause de son rôle dans la série Sacrée Famille, il remplaça Eric Stoltz après six semaines de tournage, ce dernier étant jugé trop dramatique pour le rôle. Fox dut alors jongler entre le tournage du film la nuit et celui de sa série le jour, un emploi du temps épuisant qui ne transparaît jamais à l'écran. Face à lui, Christopher Lloyd compose un Doc Brown totalement habité, oscillant entre génie exalté et naïveté touchante. Ses mimiques, sa gestuelle exubérante, son phrasé unique font de lui bien plus qu'un simple sidekick scientifique. Lea Thompson réalise une performance remarquable en incarnant Lorraine à deux âges différents, passant de l'adolescente espiègle et légèrement provocante à la mère désenchantée avec une justesse troublante. Crispin Glover apporte à George McFly une dimension presqu'extraterrestre qui rend son évolution d'autant plus touchante. Et Thomas F. Wilson fait de Biff Tannen une brute mémorable dont les « McFlan, espèce de crème anglaise » et autres « Allô… allô ! » résonnent encore trente ans après.

Au final, Retour vers le futur représente la quintessence de ce que le cinéma grand public peut offrir de meilleur. C'est un film qui ne prend jamais son public pour un imbécile tout en restant accessible à tous les âges. Un équilibre rare entre divertissement pur et intelligence narrative, entre humour et émotion, entre effets spectaculaires et authenticité des personnages. Lors de sa projection test en mai 1985, le film obtint un score de 96 % d'avis positifs, un record pour Universal à l'époque ! Et ce succès ne s'est jamais démenti depuis. Le film a engendré deux suites et marqué durablement la culture populaire, influençant des générations entières de cinéastes et de spectateurs. Vingt-quatre ans après sa sortie, il n'a rien perdu de sa magie. C'est le genre d'œuvre qui vous accompagne toute une vie, celle qu'on revoit avec le même plaisir à chaque fois, découvrant à chaque visionnage un nouveau détail, une nouvelle subtilité. Un remède anti-morosité infaillible qui relève de l'indicible, un voyage temporel dont on ne revient jamais vraiment.
Ma note100%
Vu le 20 Février 2009


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