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· Julien   Lepage

Retour vers le futur 2
Robert Zemeckis
1989

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Illustration de critique : Retour vers le futur 2
Le premier Retour vers le futur se terminait sur un « À suivre… » purement décoratif : aucune suite n'était envisagée, et si ça avait été le cas, la fin aurait sans doute été bien différente. Mais avec 381 millions de dollars de recettes pour 19 millions de budget, la suite n'était plus une option, elle était une obligation. Deux suites, même, tournées simultanément, histoire de garder sous la main un Michael J. Fox encore occupé par Sacrée famille. Un projet casse-gueule, finalement accepté par les producteurs à condition que chaque film ne dépasse pas 35 millions de budget, en lieu et place des 65 initialement prévus. Zemeckis dormait quelques heures par nuit, naviguant en avion entre deux tournages. Ça, ça mérite qu'on le souligne.

Le film reprend exactement là où le premier s'arrêtait : le prologue a même été retourné plan par plan, notamment pour intégrer Elisabeth Shue en remplacement de Claudia Wells dans le rôle de Jennifer, dont la mère était tombée gravement malade pendant la production. Doc débarque en trombe, la DeLorean vole désormais, et Marty McFly doit foncer en 2015 pour empêcher son fils de commettre un braquage qui ruinerait toute la famille. Mission à peu près accomplie… mais le vieux Biff, planqué dans l'ombre, a récupéré au passage l'almanach sportif de 1950 à 2000 et remonté en 1955 pour le filer à son jeune lui-même. Le retour en 1985 se transforme en cauchemar : Hill Valley est devenu un repaire de casino et de violence, la mère de Marty porte des implants offerts par son mari richissime et odieux, le père est mort. Le genre de présent qu'on n'avait pas commandé.

Ce qui distingue ce deuxième opus de la quasi-totalité des suites hollywoodiennes, c'est son refus absolu de se contenter de reproduire la formule. Zemeckis pousse le concept du voyage temporel dans ses derniers retranchements, et la structure scénaristique devient franchement vertigineuse : 2015, 1985 « normal », 1985 cauchemardesque, 1955. Quatre lignes temporelles enchevêtrées, et le tout tient debout. Ce n'est pas de la paresse créative camouflée en blockbuster : c'est une mécanique d'horlogerie suisse servie par une écriture d'une cohérence redoutable. Les paradoxes s'enchaînent, les conséquences s'accumulent, et les deux auteurs ne perdent jamais le fil. Si la séquence en 2015 sert surtout de prétexte à quelques gags savoureux (Les dents de la mer 19, le Café 80, les pizzas réhydratables, le manteau qui se sèche tout seul, les baskets à laçage automatique, et bien sûr les hoverboards qui font rêver chaque gamin depuis sa sortie), c'est la plongée dans le 1985 dystopique qui donne au film sa vraie chair. Hill Valley sous la coupe d'un Biff milliardaire, vulgaire, régnant depuis son casino-gratte-ciel à son effigie : en 1989, ça ressemblait à une caricature. Vingt ans après, ça ressemble davantage à une prémonition.

Marty, lui, reste ce gamin fondamentalement bon, mais perpétuellement réactif, incapable de laisser passer une vacherie sans répondre. Son talon d'Achille (l'incapacité à résister quand on le traite de lâche) est exploité avec une constance narrative qui relève presque de la tragédie grecque. Il fait toujours la même erreur, dans des époques différentes, et c'est précisément là que le film dit quelque chose d'intéressant sur la nature humaine : certains schémas ne se corrigent pas, ils se répètent. Doc Brown, de son côté, évolue vers quelque chose de plus sombre, plus désabusé : un homme qui a vu trop de futurs pour croire encore au meilleur. Et les différents Biff (celui du futur, celui du présent-cauchemar, celui de 1955) gagnent en épaisseur à chaque apparition. Pas le simple méchant de série B, mais une force d'inertie, la démonstration que certaines personnalités contaminent tous les temps.

Le voyage dans le temps, ici, n'est pas qu'un ressort comique ou spectaculaire. C'est une réflexion sur le déterminisme et le libre-arbitre. Un almanach subtilisé, une décision prise à la va-vite, et des générations entières paient les pots cassés. Zemeckis et Gale ne font pas dans la philosophie de comptoir — ils racontent une histoire, avant tout —, mais l'idée qu'un acte anodin peut déformer l'espace-temps de manière irréversible n'est jamais loin. La 1985 dystopique doit autant à 1984 d'Orwell qu'au cinéma de genre de la décennie, et le sous-texte sur l'argent comme corruption absolue du présent est d'une pertinence qui ne vieillit pas.

Techniquement, le film est une prouesse. Pour permettre à Michael J. Fox d'incarner plusieurs membres de sa propre famille dans le même plan, Industrial Light & Magic a mis au point un système de caméra robotisée à contrôle de mouvement, le VistaGlide, conçu spécifiquement pour ce film. Du jamais-vu en 1989, et ça tient encore très bien la route. La dernière partie, quand l'action retourne en 1955 et que les deux lignes temporelles se superposent, Marty de 1989 observant Marty de 1985 depuis les coulisses du bal, est une mise en abyme d'une audace formelle assez rare dans le cinéma populaire. Zemeckis cite son propre film, le redouble, le contredit, et en sort grandi. La partition d'Alan Silvestri fait le reste : impossible de dissocier la DeLorean qui décolle de ces cuivres-là, et il serait injuste de ne pas noter que la bande originale, contrairement à celle du premier film, est entièrement instrumentale, ce qui lui confère une densité supplémentaire. Et pour ce qui est du doublage , Luq Hamet est Marty autant que Michael J. Fox, et Pierre Hatet a donné au Doc quelque chose d'unique. « Nom de Zeus » est bien plus inspiré que la VO !

Michael J. Fox livre ici probablement sa meilleure composition dans la saga. Non pas parce qu'il joue mieux — il est égal à lui-même, c'est-à-dire excellent —, mais parce qu'il se retrouve à incarner des versions grotesques, pathétiques et attendrissantes de sa propre famille dans les mêmes plans, avec une aisance comique qui force le respect. La scène où il joue sa propre fille reste un sommet d'absurdité bien dosée. Christopher Lloyd est dans une veine plus inquiète, moins excentrique que dans le premier volet : un Doc qui commence à peser le poids de ses inventions. Thomas F. Wilson, lui, s'éclate visiblement : jouer simultanément quatre générations du même personnage, c'est le genre de défi qu'on n'oublie pas. Et pour l'anecdote, dans les scènes futuristes, on peut apercevoir furtivement un gamin qui essaie une borne d'arcade Wild Gunman. Ce gamin, c'est Elijah Wood. Il avait huit ans. Le Seigneur des Anneaux attendrait encore douze ans.

Retour vers le futur 2 est une suite qui n'a pas peur de la complexité, qui ne cherche pas à rassurer, mais à déboussoler, dans le bon sens du terme. C'est plus dense, plus sombre, plus ambitieux que son aîné, et si ça lui coûte un peu de la spontanéité et de la chaleur du premier volet, c'est un échange que j'accepte sans hésiter. Un film rare qui se bonifie à chaque visionnage, parce qu'il y a toujours un détail qu'on n'avait pas vu, un rouage qu'on n'avait pas compris, une couche qu'on n'avait pas perçue.
Ma note95%
Vu le 20 Février 2009


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