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· Julien   Lepage

Buffet froid
Bertrand Blier
1979

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Illustration de critique : Buffet froid
Certains films arrivent en salles comme une gifle polie qu'on n'a pas vu venir. C'est exactement ce que Bertrand Blier inflige au spectateur en 1979 avec Buffet froid, quelques mois à peine après avoir décroché l'Oscar du meilleur film étranger pour Préparez vos mouchoirs. Fort de ce succès, il aurait pu capitaliser sur une formule rassurante. Il choisit au contraire de partir dans une direction radicalement opposée, livrant une comédie noire et surréaliste que plusieurs producteurs refusèrent catégoriquement avant qu'Alain Sarde accepte de la financer. Autant dire que le film était mal parti pour faire l'unanimité. Et pourtant. L'histoire démarre dans les couloirs déserts d'une station de RER à La Défense, la nuit. Alphonse Tram, chômeur invétéré qui ne se sépare jamais de son couteau ni de son imperméable, croise un comptable revêche — Michel Serrault, non crédité au générique et remplaçant au pied levé Jacques Rispal dont Blier n'était pas satisfait — avec lequel il échange quelques répliques proprement hallucinantes avant de le retrouver mort, ledit couteau planté dans le ventre. De retour dans la tour sinistre où il réside, Alphonse fait la connaissance de son voisin, un commissaire de police blasé et peu mélomane nommé Morvandiau, ancien héros de la Résistance reconverti en philosophe du laisser-faire criminel. Bientôt, l'assassin de la femme d'Alphonse vient frapper à leur porte. Et plutôt que de l'arrêter, le trio se forme, presque naturellement, comme si partager un meurtre valait bien une amitié. Le scénario, écrit en deux semaines à partir d'un rêve récurrent que Blier avait régulièrement — celui d'être poursuivi par la police — est construit sur une logique d'accumulation absurde qui ne cherche jamais à s'expliquer ni à se justifier. C'est à la fois sa grande force et son unique limite. Les situations s'enchaînent avec une fluidité déconcertante : meurtres gratuits, cadavres qu'on retrouve par hasard, victimes qui pardonnent à leur meurtrier parce que, bon, c'est toujours mieux que d'être seul. Les mécanismes de répression ont lâché. Le flic, le voyou et l'assassin sont sur la même longueur d'onde, unis par une complicité de l'absurde qui tient lieu de seul lien humain dans un monde déjà à moitié mort. Là où le film hésite parfois, c'est dans son rythme : certaines séquences intermédiaires traînent légèrement, comme si Blier laissait le vide s'installer un peu trop longtemps, au risque de perdre en chemin les spectateurs moins réceptifs à cette forme de comédie glaciale. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire, mais ça explique en partie l'échec commercial à la sortie — 777 000 entrées seulement, une déception pour l'époque. Les personnages n'ont ni psychologie conventionnelle ni arc narratif satisfaisant au sens classique du terme. Alphonse est un grand simplet à pulsions homicides, pas franchement méchant, juste inadapté à un monde qui l'est tout autant. Morvandiau est un commissaire qui a depuis longtemps cessé de croire en quoi que ce soit d'utile. Et le personnage de Carmet — tueur de femmes seules, peureux, paranoïaque, pathétiquement attachant — complète ce trio de paumés qui auraient pu se rencontrer dans une pièce de Ionesco. D'ailleurs, la comparaison n'est pas anodine : Buffet froid est au cinéma français ce que le théâtre de l'absurde est à la scène contemporaine, un témoignage de liberté narrative doublé d'une vision profondément pessimiste des rapports humains. Le film s'inscrit dans une époque précise, celle de la France des grands ensembles, des tours anonymes, du béton triomphant qui promettait la modernité et livrait la solitude. Le décor de La Défense et de Créteil, filmé dans ses chantiers encore en construction, n'est pas qu'un cadre pratique : c'est une métaphore incarnée, une ville qui a déshumanisé ses habitants au point de rendre le meurtre aussi banal qu'un apéritif. Les personnages ne s'étonnent plus. Les victimes non plus, d'ailleurs. Cette banalisation de la violence, traitée sans un gramme de pathos, est ce qui donne au film sa tonalité si particulière, quelque part entre Buñuel et les faits divers de province. La réalisation de Bertrand Blier est à l'avenant : sobre, précise, distante. Les appartements sont vides de meubles, filmés en profondeur pour accentuer l'absence de vie. La photographie de Jean Penzer joue sur les grands espaces froids, les couloirs déserts, les plans larges qui écrasent les personnages sous l'architecture. La bande-son use du quatuor à cordes comme d'un outil dramatique supplémentaire — il y a même une scène où un ensemble de chambre jouant Brahms devient une menace potentielle. Tout concourt à installer cette atmosphère de cauchemar poli, de fin du monde en costume trois pièces. Et puis il y a les acteurs. Gérard Depardieu, au sommet de sa forme physique et de son instinct, incarne Alphonse avec cette espèce d'innocence inquiétante qui n'appartient qu'à lui — massif, désemparé, légèrement ahuri, capable de passer de la brutalité à la candeur en une réplique. Jean Carmet, lui, est une révélation dans ce registre : son tueur de femmes minable, timoré, presque attendrissant, est une composition remarquable d'un acteur qu'on cantonnait trop souvent aux rôles de brave type. Mais le sommet absolu, c'est Bernard Blier — père du réalisateur, et c'est leur troisième et dernier film ensemble — dans le rôle du commissaire Morvandiau. Il est parfait dans cette composition mémorable d'homme de loi entièrement désabusé, dont la logique tordue devient le pivot comique du film. Le dialogue qui résume tout : *« Un coupable est beaucoup moins dangereux en liberté qu'en prison. — Pourquoi ? — Parce qu'en prison il contamine les innocents. »* César du meilleur scénario en 1980, et on comprend pourquoi. Les seconds rôles sont eux aussi remarquablement bien choisis : Michel Serrault, en comptable qui prend sa mort avec une résignation philosophique, offre la scène d'ouverture la plus culte du film. Et Carole Bouquet, dans l'un de ses premiers rôles au cinéma après Cet obscur objet du désir de Buñuel, apparaît à la fin du film dans une Citroën noire qui ressemble à un corbillard, incarnation de la Mort avec une grâce froide inoubliable. C'est la plus belle scène du film, et elle n'est là que quelques minutes. Buffet froid reste très certainement le meilleur film de Bertrand Blier, à égalité peut-être avec Les Valseuses, mais dans un registre autrement plus maîtrisé et audacieux. Pas un chef-d'œuvre absolu — le rythme inégal et quelques longueurs dans la partie centrale empêchent le film de tenir toutes ses promesses sur la durée — mais un bijou d'absurde, servi par un casting cinq étoiles et des dialogues qu'on cite encore aujourd'hui. Pour peu qu'on aime l'humour noir, le surréalisme à froid et les films qui refusent obstinément de vous expliquer ce qui se passe, c'est du bonheur pur. Ceux qui cherchent leurs repères narratifs habituels risquent de repartir bredouilles. Les autres ne l'oublieront pas. On pensera aussi, pour prolonger le plaisir, à Le Charme discret de la bourgeoisie de Buñuel, ou encore au Mon oncle d'Amérique de Resnais, sorti la même année — autant de films qui prouvent qu'en 1979, le cinéma français n'avait pas encore froid aux yeux.
Ma note76%
Vu le 26 Septembre 2023


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