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· Julien   Lepage

Bugonia
Yorgos Lanthimos
2025

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Illustration de critique : Bugonia
Quelque chose d'étrangement familier flotte autour de ce nouveau film signé Yorgos Lanthimos, présenté comme un événement dès son annonce, porté par Emma Stone et Jesse Plemons, et entouré de cette attente un peu fébrile qui accompagne désormais chacune des sorties du cinéaste grec depuis La favorite et Pauvres créatures. Le contexte est connu : un auteur identifié, une star fétiche prête à aller loin (très loin) pour ses rôles, et la promesse d'un regard acide sur notre époque, entre satire sociale et malaise existentiel.

L'histoire, elle, part sur un terrain volontairement absurde : deux jeunes hommes obsédés par les théories du complot enlèvent la PDG d'un grand groupe, persuadés qu'elle est une extraterrestre infiltrée sur Terre pour provoquer l'effondrement de l'humanité. Le récit se déroule en grande partie dans des espaces clos, entre interrogatoires bricolés, certitudes délirantes et confrontations de plus en plus tendues, pendant que le monde extérieur semble glisser hors champ, comme si tout se jouait dans cette bulle paranoïaque.

Sur le papier, le scénario a de quoi séduire. L'idée de confronter le complotisme contemporain à une mise en scène clinique, presqu'entomologique, s'inscrit parfaitement dans la filmographie de Lanthimos. Le problème, c'est que l'on voit la fin venir à des kilomètres. Très tôt, le film installe ses pistes, ses faux-semblants, et surtout ses révélations potentielles, sans jamais vraiment brouiller les cartes. Là où un The lobster ou un Mise à mort du cerf sacré entretenaient un doute presque cruel, Bugonia semble avancer sur des rails trop visibles. Cette prévisibilité n'annule pas tout l'intérêt, mais elle émousse progressivement la tension. À cela s'ajoutent de vrais problèmes de rythme : certaines scènes s'étirent au-delà du nécessaire, quand d'autres, plus riches en enjeux, sont expédiées. Le film hésite constamment entre la farce noire et le thriller psychologique, sans toujours réussir à trouver le bon tempo.

Les personnages principaux sont construits autour d'archétypes assumés. Les deux ravisseurs incarnent une radicalisation douce, presque banale, nourrie par Internet, l'isolement social et une défiance totale envers toute forme d'autorité. Leur évolution reste cohérente, mais elle surprend peu. Face à eux, la figure de la PDG fonctionne comme un miroir déformant : froide, méthodique, inhumaine, au point que le doute (extraterrestre ou simple produit du capitalisme tardif ?) devient plus conceptuel que réellement dramatique. Ce choix est intéressant, mais il laisse parfois les personnages prisonniers de leur fonction symbolique, au détriment de leur épaisseur émotionnelle.

Les thèmes abordés sont pourtant d'une brûlante actualité : complotisme, défiance envers les élites, fantasmes de domination mondiale, et peur diffuse d'un effondrement global. Le film tente aussi de questionner la frontière entre folie individuelle et pathologie collective, suggérant que les théories les plus absurdes prospèrent sur un terreau bien réel. Le traitement reste volontairement froid, clinique, fidèle au style de Lanthimos, mais cette distance empêche parfois l'impact de certaines idées. On comprend ce que le film veut dire, parfois même trop bien, sans toujours le ressentir pleinement.

La réalisation, en revanche, est difficilement attaquable sur le plan formel. La mise en scène est précise, rigoureuse, avec un goût prononcé pour les cadres géométriques et les compositions légèrement oppressantes. La photographie de Robbie Ryan, tournée en grande partie en VistaVision, apporte une texture singulière, presque trop élégante pour un récit aussi crasseux dans ses idées. La bande-son signée Jerskin Fendrix joue un rôle essentiel, installant un climat étrange, parfois dissonant, qui rappelle que l'absurde n'est jamais très loin, même dans les scènes les plus sérieuses.

Du côté des performances, Emma Stone livre une composition glaciale, volontairement rigide, à l'opposé de son exubérance dans Pauvres créatures. Le choix est audacieux, et globalement convaincant, même si le personnage reste parfois plus concept que véritable présence humaine. Jesse Plemons, habitué aux figures ambiguës, apporte une lourdeur inquiétante à son rôle, rappelant certains de ses personnages chez Charlie Kaufman ou dans Je veux juste en finir. Les seconds rôles font le travail, sans vraiment marquer durablement.

Au final, Bugonia ressemble à un film solide, mais légèrement frustrant, comme une variation maîtrisée sur des thèmes et des formes que Lanthimos connaît par cœur. La maîtrise formelle est là, les idées aussi, mais l'ensemble manque d'un grain de folie ou d'imprévisibilité qui aurait permis de franchir un cap. Ceux qui apprécient les satires froides et les récits conceptuels y trouveront leur compte, tandis que les amateurs des œuvres les plus dérangeantes du cinéaste resteront peut-être sur leur faim. Pour prolonger l'expérience, on pourra toujours se replonger dans Save the Green Planet!, dont le film s'inspire, ou revoir Brazil de Terry Gilliam, autre exemple d'absurde paranoïaque bien plus imprévisible.
Ma note62%
Vu le 9 Janvier 2026


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