Calculs meurtriers
Sept ans après sa sortie, Calculs meurtriers reste ce curieux objet hollywoodien qu'on ressort de sa collection un dimanche pluvieux avec une légère perplexité, et qui, finalement, se laisse regarder avec plus de plaisir qu'on ne l'aurait imaginé. Barbet Schroeder, ce cinéaste suisse à la filmographie déconcertante de cohérence dans l'incohérence, y réunissait Sandra Bullock, Ryan Gosling et Michael Pitt dans un thriller psychologique que la Warner Bros. avait manifestement habillé en film grand public, sans tout à fait parvenir à étouffer ce que le réalisateur avait vraiment envie de raconter.L'histoire, sobrement posée, démarre avec la découverte d'un corps de femme au fond d'un fossé dans les bois de San Benito, petite bourgade californienne battue par le Pacifique. L'inspecteur Cassie Mayweather, vétéran bourrue de la police criminelle surnommée « la hyène » par ses collègues, est chargée de l'affaire avec son nouveau partenaire, Sam Kennedy, plus jeune et plus méthodique. Les indices semblent pointer vers un coupable évident, un dealer à la marge. Mais Cassie, rongée par une intuition et des démons personnels bien plus anciens, flaire quelque chose d'autre. En parallèle, on suit deux lycéens que tout oppose en apparence : Richard Haywood, riche, populaire, gosse de riches au sourire carnassier, et Justin Pendleton, solitaire brillant et tête de turc de service. Le spectateur sait très vite ce que la police ignore encore : les deux adolescents ont commis ce meurtre, soigneusement planifié depuis des mois, en guise d'expérience intellectuelle : un acte gratuit dans la pure tradition de Gide revisité par des gamins de la côte Ouest ayant trop lu Nietzsche entre deux cours de chimie.
Ce dispositif narratif, où le spectateur est placé au-dessus de tous les personnages, connaissant à la fois les coupables et leur plan, est l'un des choix les plus intéressants du scénario signé Tony Gayton. Plutôt que d'entretenir un faux suspense sur l'identité des meurtriers, le film joue sur autre chose : l'affrontement intellectuel, la manipulation, la question de savoir si la vérité finira par éclater malgré le soin apporté au crime parfait. C'est là que Calculs meurtriers se révèle plus malin qu'il n'en a l'air. L'astuce, bien sûr, n'est pas nouvelle. Hitchcock avait déjà exploré ce terrain en 1948 avec La corde, inspirée de la même affaire réelle qui nourrit ici le scénario : l'affaire Leopold et Loeb, deux étudiants de Chicago convaincus de leur supériorité qui commirent en 1924 ce qu'ils croyaient être le crime parfait avant d'être confondus par un détail microscopique. Le film leur emprunte beaucoup sans jamais trop le souligner, ce qui est déjà un mérite.
Là où le scénario pêche, c'est dans ses obligations de genre. Le traumatisme passé de Cassie (poignardée dix-sept fois par son ex-mari, rescapée par miracle) fonctionne bien comme moteur psychologique, mais son exploitation dramatique reste trop convenue pour vraiment surprendre. La relation naissante entre Cassie et Sam, vaguement romantique et vaguement tendue, sent la concession au cahier des charges hollywoodien. Et le final, avec ses acrobaties au bord de la falaise, bascule un peu trop du côté grand-guignol, comme si le film avait peur de terminer sur une note trop sobre.
Ce qui sauve l'ensemble, c'est justement la richesse des personnages principaux dans ce qu'ils représentent, indépendamment de la mécanique policière. Cassie Mayweather n'est pas la énième détective brisée comme on en voit à la pelle depuis Le silence des agneaux. Sa sexualité agressive, sa carapace de cynisme, son incapacité à laisser entrer les autres tout en en ayant viscéralement besoin, forment un portrait de femme adulte et compliqué, moins manichéen que ce à quoi le genre nous a habitués. De l'autre côté, le duo Richard/Justin fascine par son ambivalence. Leur relation flotte dans une zone trouble et non dite (fascination, domination, jalousie) qui rappelle davantage le couple maudit de Brokeback Mountain avant l'heure que les clichés du duo de criminels. Le fait que Richard séduise délibérément la petite amie de Justin et lui envoie la vidéo en guise de trophée dit plus sur leurs liens que tous les dialogues philosophiques qu'ils échangent dans leur planque délabrée au bord des falaises.
Thématiquement, Schroeder s'intéresse depuis toujours aux zones d'ombre de la morale, à ce qui pousse des êtres humains normaux — ou censés l'être — vers la transgression. On le voyait déjà dans JF partagerait appartement, voire dans Le mystère von Bülow. Calculs meurtriers s'inscrit dans cette continuité avec une question centrale assez dérangeante : l'intelligence est-elle une menace quand elle est déconnectée de toute empathie ? En 2002, dans l'Amérique post-Columbine, le sujet des adolescents meurtriers résonnait fort. Aujourd'hui, en 2009, après des années de séries procédurales qui ont banalisé ce type de profil criminel, le film y perd un peu de son mordant, mais le fond anthropologique tient toujours.
Sur le plan de la réalisation, Schroeder livre un travail soigné et élégant, sans esbroufe. C'est sa sixième collaboration avec le directeur de la photographie Luciano Tovoli : une complicité qui se voit. La lumière de fin de jour qui baigne les falaises californiennes, les intérieurs feutrés et les visages scrutés en gros plan révèlent un vrai regard de portraitiste, jamais là pour simplement illustrer le récit mais pour en épaissir la texture. Pour ce film, Schroeder et Tovoli ont également eu recours à une technique de tournage à trois caméras simultanées, conçue pour capturer chaque instant sans perdre une seule prise spontanée : un dispositif qui donne aux scènes entre les deux adolescents une nervosité naturelle particulièrement efficace. La musique de Clint Mansell, sobre et inquiète, accompagne l'ensemble sans jamais souligner lourdement ce que l'image dit déjà.
Sur le plan du jeu, c'est Ryan Gosling, alors quasi inconnu du grand public, qui crève l'écran. Son Richard Haywood est une composition froide et précise, un prédateur en polo, souriant à la surface et vide en dessous : un rôle qu'il n'aurait sans doute pas obtenu sans l'entremise de la productrice Susan Hoffman, qui l'avait repéré dans le film indépendant Danny Balint. À ses côtés, Michael Pitt, que les cinéphiles avaient découvert dans Hedwig and the Angry İnch, joue sur un registre plus intérieur, presque fragile, et fonctionne bien en contrepoint. Sandra Bullock, elle, est meilleure qu'à l'habitude, loin de ses comédies de charme, elle incarne une femme abîmée avec une conviction réelle et un visage qu'on ne lui connaissait pas vraiment. Les amateurs de VF noteront que Françoise Cadol lui prête une voix bien adaptée à la rugosité du personnage. Ben Chaplin, en revanche, peine à exister face à ses partenaires plus habités : son personnage est fonctionnel, mais jamais vraiment mémorable. Chris Penn, dans le rôle du dealer bouc émissaire, apporte sa présence massive et trouble sans forcer, et Agnes Bruckner compose avec justesse un personnage de jeune fille qui n'est ni tout à fait dupe ni tout à fait complice.
Calculs meurtriers est exactement le genre de film qu'on aurait tendance à expédier d'un revers de main sous prétexte qu'il ne tient pas toutes ses promesses, alors qu'il en tient déjà plus qu'une bonne partie du genre. Ce n'est pas Zodiac, ce n'est pas Seven, et Schroeder n'a pas la folie créatrice d'un Fincher. Mais c'est un thriller psychologique honnête, intelligemment construit, porté par deux jeunes acteurs dont on allait vite mesurer le potentiel, et réalisé par quelqu'un qui sait encore, dans le Hollywood des années 2000, faire parler les silences.
Ma note
73%