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· Julien   Lepage

Calmos
Bertrand Blier
1976

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Illustration de critique : Calmos
Voilà le film secret de Bertrand Blier, celui qu'on ne vous montrera pas dans les rétrospectives officielles, celui que le réalisateur lui-même aurait volontiers enterré dans les vignes de la Côte d'Or où il a été tourné. Coincé entre Les Valseuses en 1974 et Préparez vos mouchoirs en 1978 — César du meilleur film pour ce dernier —, Calmos est une sorte de bâtard encombrant dans la filmographie de son auteur, un ovni rabelaisien que Blier qualifiera lui-même de « raté ». C'est précisément ce qui le rend intéressant. Paul Dufour, gynécologue parisien joué par Jean-Pierre Marielle, craque un beau matin devant une patiente qui se gratte le vagin dans sa salle d'attente. Il plaque tout — cabinet, femme, obligations — et part rejoindre son ami Albert, incarné par Jean Rochefort, dans un village de campagne généreuse, loin des sollicitations féminines et des devoirs conjugaux. Les deux hommes n'aspirent qu'à une chose : la paix, le saucisson, le vin rouge, et le silence. Calmos, quoi. Mais l'utopie masculine ne durera pas : leurs femmes débarquent, puis d'autres femmes encore, jusqu'à ce que le film bascule dans une guerre des sexes apocalyptique et franchement délirante. La première moitié du film est, de loin, la plus réussie. Blier y installe avec une aisance réjouissante ce duo de quarantenaires épuisés, fuyards convaincus, philosophes de comptoir qui parlent de la femme avec le même sérieux qu'on réserverait à une catastrophe naturelle. Le scénario y trouve un équilibre confortable entre la farce sociale et la comédie burlesque, avec des situations qui ont le bon goût de sembler hors du temps — comme cette scène où Marielle prête main-forte à un curé pour mettre en garde un adolescent contre les dangers du sexe opposé, moment d'une savoureuse absurdité parfaitement dosée. On suit les deux compères avec un plaisir franc, portés par des dialogues fleuris qui sonnent comme des poèmes païens, entre le Rabelais et le bistrot de province. Là où ça se complique, c'est quand Blier décide de passer la deuxième vitesse. Le film bascule alors dans un surréalisme croissant — une armée d'amazones nymphomanes, une usine à copulation industrielle, un vagin géant qui résonne — et perd progressivement le fil de ce qui en faisait le charme. Paul et Albert se retrouvent en roue libre dans un récit qui part dans tous les sens, moins capable de choquer que d'écraser. Ce n'est plus de la provocation, c'est du délayage. Les idées s'accumulent, certaines géniales, d'autres simplement embarrassantes, et on commence à regarder sa montre là où, vingt minutes plus tôt, on souriait bêtement. Cette dérive baroque et incontrôlée annonce d'ailleurs ce que sera le cinéma ultérieur de Blier — ses obsessions, ses excès, sa façon de lâcher la narration comme on lâche un cerf-volte par grand vent. Ceux qui n'aiment pas ça seront prévenus. Les autres devront faire avec le fait que Calmos n'a pas encore trouvé la maîtrise qui caractérisera Buffet froid, tourné trois ans plus tard. Au fond, les deux personnages principaux sont moins des êtres humains pleinement développés que des vecteurs thématiques au service d'une charge antimachiste — ou machiste, selon l'angle depuis lequel on regarde. Paul et Albert incarnent une certaine idée de la masculinité en déroute : fatigués, dépassés, cherchant dans la retraite rurale ce que la modernité leur a confisqué. Ils ne grandissent pas vraiment au fil du film, ne changent pas, ne concluent rien — et c'est sans doute voulu. Blier n'est pas du genre à proposer des arcs narratifs rassurants. Ses personnages sont des symptômes, pas des héros. Dans le contexte de 1976, en pleine libéralisation sexuelle et à l'heure où le féminisme commence à bousculer sérieusement les certitudes de la société française, cette fuite en avant de deux mâles hébétés acquiert une dimension satirique qui mérite qu'on ne s'arrête pas au premier degré. Le film se regarde aussi comme un document d'époque sur l'âge d'or de la comédie française dite gauloise — celle des corps, des langues bien pendues et des sujets tabous traités à coup de tarte à la crème. À ce titre, il dialogue autant avec La Grande Bouffe de Marco Ferreri — autre film de la même période sur des hommes qui s'isolent pour fuir le monde — qu'avec les escapades rurales et les dialogues ciselés du cinéma populaire français de l'époque. La mise en scène de Blier reste sobre, presque austère, comme si le réalisateur avait décidé que le cadre ne devait pas concurrencer le verbe. La photographie de Jean Penzer restitue honnêtement les paysages bourguignons sans chercher à en faire une carte postale. Quant à la bande-son, elle emprunte au registre d'un crooner qui aurait trop regardé La Soupe aux choux — légèrement décalée, légèrement ridicule, ce qui lui va très bien. Ce qui sauve le film d'un naufrage complet, ce sont ses deux acteurs. Jean-Pierre Marielle, les yeux hagards et les couilles métaphoriques sur la table, est ici dans un état de grâce comique assez stupéfiant — son gynécologue en fuite est l'un de ses grands rôles, trop souvent oublié au profit de ses collaborations ultérieures. Jean Rochefort lui répond avec cette bouille exténuée dont il avait le secret, ce mélange d'élégance et d'accablement qui lui permettait de rendre crédible n'importe quelle situation absurde. Le reste du casting est foisonnant — Bernard Blier, père du réalisateur, Brigitte Fossey, Claude Piéplu, un très jeune Gérard Jugnot dans un petit rôle, Dominique Lavanant — et tout ce beau monde se prête au jeu avec une générosité qui force le respect, même quand le script leur demande de participer à des séquences franchement difficiles à défendre. Calmos restera donc ce qu'il est : un film à moitié réussi, dont la première heure vaut vraiment le détour et dont la seconde trahit les ambitions démesurées d'un auteur qui n'a pas encore trouvé comment canaliser ses obsessions. On rembobinera la cassette — ou on relancera le stream — et on appréciera d'autant plus ce qui fonctionne qu'on aura mesuré où ça déraille. Pour les amateurs de cinéma français des années 70 qui n'ont pas peur du bordel, de la charcuterie et du mauvais goût revendiqué, ça vaut la peine. Pour les autres, il sera toujours temps de commencer par Les Valseuses.
Ma note66%
Vu le 22 Septembre 2023


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