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· Julien   Lepage

Les aventures de Carlos
Haim Saban et Jean Chalopin
1992

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Illustration de critique : Les aventures de Carlos
La salopette rouge à fleurs devrait suffire à situer le personnage. Carlos — de son vrai nom Yvan Chrysostome Dolto, fils de la psychanalyste Françoise Dolto, chanteur de variété bonhomme et populaire — débarque en dessin animé en novembre 1992, propulsé sur Canal+ dans la case Canaille Peluche, avant de s'échouer quelques années plus tard sur TF1 dans le Club Dorothée, territoire habituel des séries fauchées au mètre. Derrière le projet, deux noms : Jean Chalopin, producteur prolifique à qui l'on doit entre autres l'Inspecteur Gadget, et Haim Saban, futur père des Power Rangers, qui avait retrouvé Carlos depuis Los Angeles — les deux hommes se connaissaient depuis 1970, époque à laquelle Carlos avait fait découvrir Mike Brant à Saban lors d'un voyage en Israël. Vingt ans de complicité pour accoucher de vingt-six épisodes de vingt-six minutes. Le compte est rond, la série un peu moins. Les aventures de Carlos, sobrement titrée *Around the World in Eighty Dreams* en version originale (clin d'œil à peine voilé à Jules Verne), repose sur une mécanique narrative fonctionnelle mais téléphonée. Sur son île paradisiaque, Carlos — personnage rond, débonnaire, vêtu de ladite salopette fleurie — raconte à trois enfants des histoires de ses aventures passées à travers le monde. Les gamins, sceptiques, vont vérifier avec l'aide de Mamie Têtard, une grenouille géante dotée de parole qui les expédie dans le temps, l'espace ou des mondes imaginaires. Là, ils croisent le héros que Carlos leur a narré, participent à ses aventures, en reviennent grandis — et, accessoirement, convaincus que le gros monsieur ne leur mentait pas. L'épisode suivant, exactement la même chose. Le dispositif vaut pour ce qu'il est : un prétexte à sketches encyclopédiques enrobés d'une vague pédagogie, avec un message écologique récurrent qui, il faut le dire, était assez rare et louable pour l'époque. Là où le bât blesse, c'est que la série ne parvient jamais à tirer parti de ce que son concept avait d'original. La structure itérative — introduction sur l'île, voyage dans le passé ou un monde imaginaire, retour, morale — est appliquée avec une rigueur presque militaire, sans variation, sans surprise, sans tension dramatique réelle. Les scénarios de Chalopin et Robert V. Barron lorgnent vers le conte éducatif, mais les enjeux restent si anodins que le terme « aventures » relève davantage de l'argument commercial que d'une promesse tenue. Les situations peinent à installer un quelconque suspense, et les résolutions arrivent toujours avec la ponctualité rassurante d'un train suisse — mais aussi avec autant d'inattendu. Les épisodes se ressemblent avec une régularité qui finit par désarmer même le jeune spectateur le plus tolérant. Le trio d'enfants — Mariana, Coulibali et Saitout — incarne cette diversité ethnique que l'animation jeunesse des années 1990 affectionnait : un enfant par continent, une case à cocher par identité. L'intention est généreuse, mais le résultat est creux. Aucun des trois ne possède une personnalité développée au-delà de sa fonction dans le groupe, aucun n'a de trajectoire propre, aucun ne surprend. Ils existent pour poser les questions auxquelles Carlos va répondre. Carlos lui-même est davantage un faire-valoir nostalgique qu'un vrai protagoniste : il ne grandit pas, ne doute pas, n'échoue pas. Il est sympathique comme un morceau de pain, et aussi peu dramatiquement intéressant. Le seul élément de fantaisie qui lui soit accordé — se transformer en taureau lorsqu'il est en colère — est utilisé avec une telle parcimonie qu'on finit par se demander pourquoi les scénaristes ont pris la peine de l'inventer. La série porte haut ses ambitions thématiques : l'écologie, la tolérance, le respect de l'autre et de la planète. Ces sujets traversent chaque épisode avec la discrétion d'un camion-benne. Le message est martelé plutôt que suggéré, intégré comme un panneau de signalisation plutôt que comme une réflexion. Ce n'est pas nécessairement un défaut rédhibitoire pour du dessin animé enfantin, mais l'absence de subtilité laisse peu de matière à qui regarderait la série avec plus de recul. Le multiculturalisme affiché, de même, relève plus du quota que d'une véritable curiosité pour le monde : on visite des cultures comme on coche des cases sur un atlas. Côté réalisation, Les aventures de Carlos s'inscrit dans la tradition de la co-production franco-américaine de second rang qui caracterisait une bonne partie de l'animation télévisée de l'époque. Les décors d'îles ensoleillées sont passe-partout mais fonctionnels, les couleurs volontiers criardes. En revanche, l'animation elle-même est paresseuse : les mouvements sont limités, les expressions figées, les plans répétés. On est loin du soin apporté à certaines productions de Chalopin au début des années 1980. La bande-son s'appuie sur des musiques exotiques de carte postale, et le générique — interprété par Carlos lui-même — est l'élément le plus mémorable de toute la série, ce qui en dit long sur le reste. La production a bénéficié d'un budget manifestement serré, et ça se voit à chaque fondu enchaîné économisé. Carlos doublait lui-même son personnage en version française — et c'est probablement là que réside le vrai capital sympathie de l'œuvre. Sa voix chaleureuse, grave, avec ce grain de bonne humeur permanente, confère à Carlos le personnage une présence que le dessin seul n'aurait jamais su lui donner. Le reste du casting vocal est honnête sans être mémorable — Gérard Surugue prête sa voix à Saitout, Evelyne Grandjean à Mamie Têtard. Des voix de métier, appliquées, sans relief particulier. On songe parfois à d'autres séries jeunesse de la même époque où les comédiens parvenaient à transformer un texte bancal en moment véritablement vivant — ici, la direction artistique ne semble pas avoir exigé davantage que le service minimum. Au bout du compte, Les aventures de Carlos est une série qui tient debout principalement grâce à la bonhomie communicative de son héros éponyme — une qualité réelle, mais insuffisante à soutenir vingt-six épisodes dont la mécanique se dévoile intégralement dès le second. On la regarde sans déplaisir, on l'oublie sans effort. Elle a été diffusée dans sept langues et sur près de deux cents chaînes, généré une flopée de produits dérivés et même un jeu vidéo sorti en 1994 chez Microïds — jeu de plates-formes dont la lenteur légendaire du personnage avait, paraît-il, quelque chose de métaphorique. Saban allait créer les Power Rangers l'année suivante, Chalopin continuer sa carrière, et Carlos rester dans les mémoires pour ses « big bisous » bien plus que pour cette aventure animée. Les amateurs de télévision jeunesse du début des années 1990 qui cultivent la nostalgie du Club Dorothée pourront y retrouver un parfum familier. Ceux qui cherchent autre chose feraient mieux de se replonger dans Inspecteur Gadget ou dans Il était une fois… l'Homme, qui prouvaient qu'on pouvait, à la même époque et avec les mêmes ambitions pédagogiques, faire quelque chose de réellement mémorable.
Ma note35%
Vu le 7 Novembre 2016


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