Les Aventures de Huckleberry Finn
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Ce n'est pas la version la plus connue de l'histoire du petit vagabond du Mississippi, et pourtant elle fut, en 1976, la toute première adaptation animée du roman de Mark Twain. Les Aventures de Huckleberry Finn, produite par le studio Group TAC pour Fuji TV sous la direction de Masakazu Higuchi et Tameo Kohanawa, débarquait sur les écrans japonais le 2 janvier 1976, chaque vendredi soir, pour un total de vingt-six épisodes. Côté distribution vocale, la production avait vu grand : Masako Nozawa dans le rôle de Huck, Yasuo Yamada en Jim, et Chikao ?tsuka en Pap Finn. Des noms qui, même en 1976, ne passaient pas inaperçus. L'histoire suit Huckleberry Finn, gamin espiègle placé sous la tutelle de la veuve Douglas depuis que son père alcoolique avait disparu. Ce même père resurgi de nulle part, bien décidé à mettre la main sur l'argent de son fils, enlève Huck et le séquestre dans une cabane. Le gamin s'échappe en simulant sa propre mort — geste d'une maturité troublante pour un enfant de treize ans — et tombe sur Jim, un esclave en fuite qui a appris que sa maîtresse compte le vendre à des marchands de Nouvelle-Orléans. Les deux fugitifs descendent le Mississippi sur un radeau, accompagnés de Lilly, un écureuil potelé inventé de toutes pièces par la série et qui n'apparaît nulle part dans le roman. Ce genre d'ajout mascotte dit beaucoup sur les ambitions réelles de la production. Car le problème de cette adaptation est là, précisément : elle sait de quel livre elle part, mais ne sait pas très bien jusqu'où elle veut aller. Le roman de Twain est une chose terrifiante sous ses dehors d'aventure pour garçons — une plongée dans l'hypocrisie sudiste, le racisme systémique, et la violence ordinaire des adultes vue par les yeux d'un enfant. La série en conserve la colonne vertébrale narrative, et c'est déjà plus courageux que ce à quoi on pourrait s'attendre d'un anime de prime time pour familles : le père de Huck est brutal, le sort de Jim est traité avec une vraie gravité, et la violence n'est pas systématiquement édulcorée. Pour 1976, sur Fuji TV, ce n'est pas anodin. Mais l'ironie corrosive de Twain, son humour noir qui transforme chaque scène de comédie en radiographie sociale, disparaît presque complètement dans le passage au format animé hebdomadaire. Ce qui reste, c'est une aventure propre, bien rythmée, et assez sage. Le scénario, signé Mamoru Sasaki, fait le travail sans éclater le cadre. Les épisodes s'enchaînent selon une logique picaresque cohérente : une rencontre, un problème, une résolution, parfois une leçon de morale transparente. Le duo roi/duc — les deux escrocs qui s'incrustent sur le radeau chez Twain et représentent l'une des grandes inventions cyniques de la littérature américaine — perd la quasi-totalité de son mordant, réduit à deux bouffons comiques interchangeables. C'est la capitulation habituelle de ce genre d'adaptation : on garde la forme, on évacue le fond. Huck lui-même reste néanmoins un personnage réussi. Son refus viscéral de la "sivilisation", son attachement têtu à sa propre liberté, sa tendresse maladroite pour Jim — tout ça passe à l'écran avec une certaine justesse. La relation entre les deux fuyards est le vrai cœur de la série, et les scénaristes ont eu l'intelligence de ne pas l'aplatir sous un moralisme trop appuyé. Huck ne comprend pas tout à fait pourquoi aider Jim est bien ; il le fait parce que c'est son ami, et c'est cette ambiguïté morale — rare pour du dessin animé jeunesse de l'époque — qui donne à la série son maigre supplément d'âme. Les personnages secondaires, en revanche, sont esquissés à la va-vite. La veuve Douglas, personnage crucial chez Twain, n'existe ici que pour gronder Huck et lui apprendre les bonnes manières. Tom Sawyer, qui apparaît en début et fin de série, est davantage un faire-valoir qu'un vrai partenaire. La thématique de la liberté, centrale dans le roman, irrigue l'ensemble avec une constance méritoire. La fuite de Jim n'est jamais traitée comme une simple péripétie : le personnage a peur, il a des raisons d'avoir peur, et le monde qui l'entoure lui rappelle en permanence qu'il n'est pas libre. C'est sobre, jamais didactique au point d'en devenir insupportable, et ça ancre la série dans quelque chose de plus sérieux que le simple divertissement. Le contexte historique — le Sud américain du XIXe siècle, les États esclavagistes, le Mississippi comme frontière symbolique entre servitude et espoir — est posé avec suffisamment de soin pour que le jeune public ne passe pas à côté. Visuellement, on est dans le TV anime standard de son époque : cycles d'animation économiques, décors honnêtes sans être inventifs, mise en scène fonctionnelle. Group TAC n'était pas Toei ou Mushi Production, et ça se voit. Ce qui rend la comparaison particulièrement cruelle, c'est que 1976 est aussi l'année où débutait 3000 Lieues en quête de ma mère dans le cadre du World Masterpiece Theater de Nippon Animation, réalisé par Isao Takahata — une autre adaptation de littérature mondiale, même année, même veine, mais d'une toute autre trempe. La comparaison est injuste, certes, mais elle dit où se situe Les Aventures de Huckleberry Finn dans la hiérarchie du genre. La partition de Nobuyoshi Koshibe accompagne les aventures avec une discrétion bienveillante. Le générique d'ouverture, interprété par Mitsuko Horie et les Korogi '73, est l'élément musical le plus marquant de toute la série — et Mitsuko Horie, qu'on retrouvait également au générique de Goldorak à la même époque, apporte à ces quelques minutes une énergie et un entrain qui dépassent de loin ce que la série mérite peut-être vraiment. Le casting vocal, lui, est indiscutablement le point fort de la production. Masako Nozawa campe un Huck gamin et frontal, avec cette insolence joviale qu'elle maîtrise parfaitement — quelques années plus tard, elle serait la voix de Son Goku dans Dragon Ball, un rôle qui allait la rendre légendaire. Voir — ou plutôt entendre — ses débuts dans ce registre de garnement attachant est une curiosité rétrospective qui ne manque pas de charme. Yasuo Yamada, connu de tous les amateurs d'animation française comme la voix originale de Lupin III, prête à Jim une gravité douce et une dignité tranquille qui élèvent le personnage au-dessus de ce que les scénarios lui accordent réellement. Sa présence vocale est presque trop grande pour les contraintes du format. Au bout du compte, Les Aventures de Huckleberry Finn est une série qui remplit exactement son contrat sans jamais l'excéder : une adaptation convenable d'un chef-d'œuvre, destinée à un public jeune, portée par un casting vocal de luxe et alourdie par les compromis inévitables du genre. Elle se regarde sans déplaisir, s'oublie sans dommage. Pour ceux qui voudraient pousser l'exploration, Heidi ou 3000 Lieues en quête de ma mère montrent ce que ce format peut accomplir quand il se donne vraiment les moyens d'honorer ses sources.
Ma note55%
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