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· Julien   Lepage

Cash
Jérémie Rozan
2023

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Illustration de critique : Cash
Sorti directement sur Netflix en 2023, le film de Jérémie Rozan réunit notamment Raphaël Quenard, Igor Gotesman, Agathe Rousselle et Antoine Gouy, avec cette promesse très « plateforme » : un petit thriller social à la française, nerveux, accessible, et calibré pour se regarder d'une traite. Sur le papier, l'idée a de quoi accrocher : une ville de province, une dynastie intouchable, un type qui bout de rage, et une arnaque qui dérape. On s'attend à un jeu de dupes fluide, malin, presque réjouissant.

L'intrigue offre un terrain tout trouvé : à Chartres, les Breuil règnent sur un empire du parfum comme d'autres sur une mine de diamants. À l'autre bout de l'échelle sociale, Daniel Sauveur (Quenard) vivote grâce à des combines et supporte de moins en moins l'arrogance des puissants. Un projet monté avec son pote d'enfance se fait torpiller par le groupe : le déclic est là. Vengeance. Infiltration. Daniel se fait embaucher dans l'usine, fédère des collègues, et les convainc de faire disparaître une partie du stock pour arrondir leurs fins de mois, et se venger, ne serait-ce qu'un peu, de la puissante famille. Le film joue alors les chat-et-souris entre arnaqueurs et arnaqués, entre le petit monde des ateliers et celui, feutré, des décideurs.

Le problème, c'est que la mécanique « film d'arnaque » exige une horlogerie : il faut sentir le plan, ses pièces qui s'emboîtent, ses fausses pistes, ses retournements qui claquent comme des dominos. Or ici, ça fonctionne par à-coups. Il y a des idées, des situations, une énergie, mais l'ensemble manque souvent de cette précision qui rend ce genre si jubilatoire. Et c'est là que la comparaison me vient forcément avec le film Cash de 2008 : même titre, même goût pour le duel de filous, mais pas le même degré de malice. Là où Ca$h faisait tourner son petit manège avec une sorte d'élégance pop, celui-ci semble parfois hésiter sur la route : drame social ? comédie ? film de casse ? satire ? Il essaie un peu tout, et du coup il perd cette ligne claire qui rend une intrigue « bien ficelée ». Certaines étapes paraissent confuses, certains enchaînements demandent un petit effort de foi, et l'on sent que le film préfère parfois l'élan au ciselage.

Ce qui est frustrant, c'est que l'usine de parfum, et plus largement l'univers du luxe « industriel », pourrait être un décor formidable. Le parfum, c'est du rêve vendu en flacon, mais c'est aussi de la logistique, des stocks, des chaînes, des marges, des secrets de fabrication, une vraie matière de cinéma. Ici, ça reste souvent un prétexte : on comprend l'idée, on voit le cadre, mais on n'a pas vraiment ce plaisir d'immersion qui ferait exister le milieu. On a quelques ingrédients, pas toujours la recette. Résultat : l'arnaque a des moments efficaces, oui, mais elle ne devient pas ce grand tour de passe-passe qu'on a envie de revoir pour repérer les coutures.

Côté personnages, le film pose des silhouettes assez lisibles, parfois même un peu trop. Daniel Sauveur, c'est la colère sociale à vif, le type qui se sait coincé du mauvais côté de la vitre et qui, au lieu de serrer les dents, décide de la briser. On peut y lire un mélange de ressentiment, de fierté et de besoin de reconnaissance : ce n'est pas seulement l'argent, c'est l'humiliation. Face à lui, la dynastie Breuil incarne une puissance héréditaire, un pouvoir devenu naturel parce qu'il a toujours été là. Entre les deux, les collègues, les amis, les petites loyautés et les grandes trahisons : le film esquisse un collectif, avec des personnalités distinctes, mais sans toujours leur donner l'espace pour se transformer. Beaucoup existent par fonction (le complice, l'obstacle, l'intermédiaire, la tentation), et on reste souvent au seuil d'une complexité qui aurait pu rendre l'ensemble plus mordant.

Là-dessus, Chartres. On nous la répète, on nous la nomme, on nous la martèle presque : « Chartres, Chartres, Chartres ». Sauf que, paradoxalement, elle finit par ressembler à un mot plus qu'à un lieu. Je n'ai pas eu cette sensation de ville palpable, de géographie qui influe sur le récit, de respiration locale. C'est dommage, parce que quand un film s'ancre en province, il peut gagner une saveur unique : une façon de filmer les zones industrielles, les ronds-points, les cafés, les petites habitudes, les codes sociaux. Ici, la ville est relativement peu montrée, et elle n'imprime pas vraiment l'histoire. On est censé sentir une dynastie qui « règne sur la ville », mais on ne ressent pas assez la ville comme écosystème : le pouvoir reste une idée, pas une atmosphère.

Les thèmes, eux, sont clairs : lutte des classes, richesse insolente, exploitation, colère qui s'organise, fascination-répulsion pour le luxe. Le film a ce réflexe contemporain de faire du casse un geste politique : voler non pas « pour s'en sortir », mais pour rééquilibrer, punir, humilier les dominants à leur tour. Il y a aussi un petit discours sur la violence symbolique : le luxe qui s'affiche, la réussite qui s'exhibe, et ceux qui triment à côté. Sur ce plan, c'est plutôt pertinent… mais parfois un peu frontal, comme si le film voulait être sûr qu'on a bien compris le message. J'aurais aimé plus de finesse dans la manière de faire passer la satire, et surtout plus d'ambiguïté : un bon film de casse social laisse souvent le spectateur se débrouiller avec sa propre jouissance du braquage et son malaise moral. Ici, la balance penche souvent du côté « on te guide », ce qui enlève un peu de piquant.

Sur la mise en scène, on sent une volonté d'aller vite, d'être punchy, de garder une narration énergique. Ça se regarde bien, ça a du rythme, et l'emballage Netflix est plutôt propre : image nette, découpage lisible, musique qui appuie les moments, montage qui évite l'ennui. Mais « propre » n'est pas forcément « marquant ». Il manque ce petit supplément de personnalité visuelle qui ferait exister le film au-delà de son pitch. Quand on joue le film d'arnaque, il y a deux options qui marchent : soit tu fais dans l'élégant et chorégraphié (le plaisir du mécanisme), soit tu fais dans le rugueux et tendu (le plaisir du réel). Ici, on est souvent entre les deux, et l'entre-deux, c'est rarement l'endroit où le cinéma devient inoubliable.

Heureusement, les acteurs apportent une vraie sympathie à l'ensemble. Raphaël Quenard a cette façon très à lui d'être à la fois drôle, nerveux et un peu imprévisible, ce qui colle bien à un personnage qui bouillonne et improvise. Il peut faire exister une scène par une intonation, un regard, une accélération soudaine. Igor Gotesman amène une complicité naturelle, une énergie de pote crédible, et Agathe Rousselle donne une présence qui évite au film de tourner en rond dans une bande de mecs en train de « monter un coup ». Autour, la distribution est bien pensée : des seconds rôles qui colorent, qui relancent, qui provoquent quelques vrais rires. C'est probablement là que le film gagne le plus : une galerie de visages qui rend le divertissement vivant, même quand l'intrigue patine.

Au final, je le mets dans cette catégorie très précise : la petite comédie de casse sympa, efficace sur le moment, mais qui s'évapore vite une fois le générique passé. Je ne regrette pas de l'avoir vu, j'ai souri, j'ai suivi, j'ai apprécié des morceaux, mais je n'ai pas eu cette satisfaction rare de me dire « bien joué » devant un scénario vraiment retors, ni cette sensation d'avoir visité un lieu, une ville, un milieu. Dans le genre « arnaque et ping-pong » en plus ciselé, mieux vaut revoir Ca$h, justement, ou partir vers des films de casse plus structurés et chorégraphiés, voire vers des récits sociaux plus ancrés. Ici, ça fait le job, ça se consomme sans douleur… et ça s'oublie avec la même facilité. Du Netflix, quoi.
Ma note60%
Vu le 17 Janvier 2026


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