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· Julien   Lepage

Cendrillon
Wilfred Jackson, Hamilton Luske et Clyde Geronimi
1950

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Illustration de critique : Cendrillon
Sorti en 1950 sous la direction de Wilfred Jackson, Hamilton Luske et Clyde Geronimi, Cendrillon s'inscrit dans une période charnière pour les studios Disney. Loin d'être un simple divertissement naïf, cette adaptation du conte de Perrault était surtout un pari vital pour Walt Disney, dont l'empire vacillait encore sous le poids de la Seconde Guerre mondiale et de la crise financière. Il fallait un miracle. Il prendra la forme d'un soulier de verre. Ou de vair. À ce stade, peu importe la matière : ce qui comptait, c'était de croire à nouveau à la magie.

Le récit, on le connaît par cœur : une jeune fille orpheline, malmenée par une marâtre et deux demi-sœurs dignes des pires commères de sitcom, voit son destin basculer grâce à une marraine fée, une citrouille, quelques souris bricoleuses et une paire de pantoufles plus petites que les standards orthopédiques autorisés. Invitées à un bal royal, toutes les jeunes filles du royaume rêvent de séduire le prince, mais c'est Cendrillon qui, vêtue d'une robe enchantée et coiffée d'espoir, conquiert son cœur... avant de s'éclipser à minuit, laissant derrière elle un soulier et mille fantasmes.

Sur le papier, l'histoire n'a rien d'exceptionnel. Un scénario rachitique même, où l'intrigue pourrait tenir sur un ticket de pressing. D'autant qu'on se demande toujours comment un prince peut bâtir sa vie sentimentale sur un essai de chaussure — méthode discutable, sauf peut-être chez les fétichistes. Le film étire cette matière avec des numéros chantés et des sous-intrigues animalières qui, avouons-le, servent autant de remplissage que de charme. Mais malgré ses ressorts narratifs paresseux, Cendrillon parvient à séduire. Parce qu'il ne cherche pas tant à convaincre par sa cohérence que par sa cohésion émotionnelle. Le conte assume sa minceur et la compense par des scènes quasi muettes d'une efficacité désarmante : une robe cousue par des souris, une transformation féerique, un carrosse de citrouille… tout cela, c'est du pur langage de l'image.

Les personnages eux-mêmes participent à ce drôle d'équilibre. Cendrillon, passive en apparence, n'est pas l'idiote soumise qu'on caricature parfois : elle endure, certes, mais sans se renier. Elle rêve, elle espère, et surtout, elle agit — à son échelle. Elle va au bal. C'est peu, mais dans un univers qui ne lui laisse aucune prise, c'est déjà une forme de courage. La marâtre, doublée par une glaçante Eleanor Audley, impose une figure de méchante mémorable, glaciale sans jamais tomber dans le grotesque. Ses filles, en revanche, flirtent avec l'hystérie — et ce n'est pas pour me déplaire : elles injectent une dose de grotesque qui tranche délicieusement avec le reste.

Le film brasse des thèmes aussi simples qu'universels : la persévérance, la bonté récompensée, la tyrannie domestique, le rêve comme échappatoire. On peut tiquer sur la morale — le bonheur par le mariage reste un horizon un peu terne —, mais difficile de nier la puissance évocatrice du récit. En 1950, à l'orée des Trente Glorieuses, la promesse d'une ascension sociale aussi magique que soudaine faisait écho à un monde en quête de réenchantement.

Et surtout, il y a cette animation. Certes, on n'est pas dans l'inventivité visuelle d'un Pinocchio ou la puissance formelle de Fantasia. Le budget est restreint, les effets spéciaux minimisés, la rotoscopie trop visible. Mais dans ses meilleurs instants — la robe qui scintille, l'escalier monumental, l'apparition de la fée — le film frôle le sublime. C'est fluide, c'est gracieux, c'est parfois même poignant. La scène préférée de Walt Disney n'était pas une poursuite de souris ou un gag de chat, mais bien la métamorphose de Cendrillon, ce moment suspendu où le rêve prend forme. Et on comprend pourquoi.

Les doubleurs, notamment Ilene Woods dans le rôle-titre, font preuve d'une sobriété qui tranche avec l'exubérance sonore d'autres productions Disney. Mention spéciale aussi à James MacDonald, qui, en animant à la fois des souris et un chien, donne à cette ménagerie domestique une énergie communicative. La chanson Bibbidi-Bobbidi-Boo s'inscrit dans les classiques instantanés, et C'est ça, l'amour distille une romance à l'eau de rose qui fonctionne malgré tout — et peut-être justement parce qu'elle ne cherche pas à en faire trop.

En quittant le film, on vacille entre deux impressions. D'un côté, le cynisme guette : cette histoire de revanche sociale par le mariage a mal vieilli, et son manichéisme semble parfois tout droit sorti d'une réclame des années 50. De l'autre, impossible de ne pas reconnaître l'élégance du geste, la maîtrise narrative sous-jacente, l'émotion distillée dans les silences et les regards. Cendrillon, c'est ce film qu'on croit connaître par cœur, qu'on veut parfois moquer, mais qui finit toujours par nous attraper, un peu malgré nous.
Ma note61%
Vu le 20 Mars 2010


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