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· Julien   Lepage

Cendrillon (1899)
Georges Méliès
1899

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Illustration de critique : Cendrillon (1899)
Tout est là dans cette féerie miniature, immédiatement reconnaissable, brutal dans sa clarté. La marâtre acariâtre, Cendrillon réduite aux cendres, les souris métamorphosées en valets zélés, la citrouille promue carrosse, l'avertissement sur le coup de minuit, le prince charmant, la pantoufle de vair, les belles-sœurs, et bien sûr l'inévitable happy ending. Le canevas popularisé des décennies plus tard par Cendrillon version Disney tient ici dans un écrin de six minutes à peine, sans perdre son ossature ni son sens du merveilleux.

La performance tient d'abord à l'efficacité. Tout va vite, parfois trop, mais jamais au point de devenir incompréhensible pour qui connaît le conte de Charles Perrault. Chaque scène fonctionne comme un tableau autonome, un numéro qui enchaîne transformation, apparition et disparition avec un sens du timing redoutable. Ce rythme sec donne au film une énergie très moderne : pas de gras, pas de détour psychologique, juste l'essentiel narratif et le plaisir de voir le merveilleux surgir au cœur du cadre.

L'inventivité visuelle reste le moteur principal. Les trucages sont visibles, assumés, presque revendiqués. Les transformations s'opèrent à vue, comme sur une scène de théâtre forain, et c'est précisément ce qui fait leur charme. On sent la jubilation artisanale derrière chaque effet, la volonté de provoquer l'étonnement plus que l'illusion parfaite. Le fameux cauchemar d'horloges, moment étrange et légèrement anxiogène, introduit une note surréaliste avant l'heure : le temps devient une menace concrète, matérialisée, là où tant d'adaptations ultérieures se contenteront d'un simple rappel narratif.

Tout n'est pas également réussi. La direction d'acteurs reste sommaire, figée dans un jeu très frontal, parfois mécanique. Les personnages secondaires, notamment les belles-sœurs, se réduisent à des silhouettes fonctionnelles, sans véritable saveur. Le prince, lui, n'est qu'un point d'arrivée narratif, un symbole plus qu'un personnage. On est loin de la finesse psychologique qu'exploreront plus tard des films comme La belle et la bête ou même Peau d'âne de Jacques Demy, qui joueront davantage avec l'ambiguïté et la mélancolie du conte.

Reste que l'ensemble respire une sincérité réjouissante. Derrière la brièveté et les limites techniques, on perçoit un véritable désir de cinéma, pas seulement de démonstration. La présence de Georges Méliès à l'écran, grimé et joueur, renforce cette impression de troupe artisanale où chacun participe au plaisir du spectacle. Les interprètes comme Mlle Barral, Bleuette Bernon ou Jehanne d'Alcy incarnent moins des rôles que des fonctions dramatiques, mais avec une expressivité qui suffit à faire passer l'émotion minimale attendue.

Ce court métrage n'est ni une œuvre majeure ni un simple gadget historique. Il se situe entre les deux : un vrai petit film, inventif, rythmé, expressif, qui raconte une histoire complète sans se perdre dans l'esbroufe. On peut sourire de ses naïvetés, pointer ses raccourcis, mais difficile de nier son efficacité narrative et son importance dans l'histoire du médium. Une curiosité solide, attachante, qui rappelle qu'avant d'être un empire industriel, le cinéma fut d'abord un art du bricolage émerveillé.
Ma note64%
Vu le 26 Octobre 2013


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