Charlotte for ever
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Serge Gainsbourg aura décidément tout tenté : chanteur sulfureux, provocateur professionnel, icône malgré lui — et cinéaste. Charlotte for ever, sorti en 1986, constitue sa quatrième réalisation, et de loin la plus personnelle, puisqu'il s'y donne la réplique avec sa propre fille, Charlotte Gainsbourg, fraîchement révélée par Claude Miller dans L'Effrontée. Autour d'eux gravitent quelques figures du cinéma français comme Roland Bertin et Roland Dubillard, dans des rôles secondaires qui, à l'arrivée, s'avèrent aussi secondaires qu'annoncé. Gainsbourg incarne Stan, scénariste raté et alcoolique forcené, fantôme d'une ancienne gloire hollywoodienne, qui hante son hôtel particulier comme un homme attend la mort en relisant Adolphe de Benjamin Constant — dont il finit d'ailleurs par plagier un passage, faute d'inspiration. Sa fille Charlotte le tient pour responsable de la mort de sa mère dans un accident de voiture. Entre les deux, c'est une cohabitation électrique, faite de conflits, de tendresse malsaine et d'une ambiguïté incestueuse que le film cultive avec application. Le tout baigne dans une atmosphère clair-obscur, entre séquences fiévreuses et longues plages de vide contemplatif. Le problème, c'est que ce scénario tient sur un ticket de métro. Gainsbourg avait lui-même résumé son film avec une franchise désarmante : « vertiges de l'inceste et tendresse hallucinogènes ». C'est exactement ça, ni plus ni moins — et malheureusement, ni plus. L'intrigue n'avance pas vraiment : elle stagne, dérive, repart en arrière avec des flashbacks de Porsche s'enflammant contre un camion, puis retombe dans ses ornières. On attendait une plongée dans le psyché d'un homme en chute libre ; on obtient surtout la liste de ses addictions. Ce qui pouvait constituer le matériau d'un film fort — la culpabilité, le deuil, le désir interdit, la destruction — reste à l'état de promesse non tenue. Gainsbourg avait lui-même admis, avec une lucidité à retardement : « Mon propos m'a dépassé, c'est mon subconscient qui a fait ce film. » Stan aurait pu être un personnage fascinant — le pendant cinématographique de Humbert Humbert, dont il lit d'ailleurs Lolita à voix haute à sa propre fille dans une scène qui résume à elle seule l'ambition trouble du projet. Mais le personnage reste opaque sans jamais être mystérieux, détestable sans être complexe. Charlotte, de son côté, oscille entre rébellion et attachement sans que ses motivations soient vraiment explorées. Les seconds rôles — Léon l'ami obèse et éthylique, les copines de classe que Stan drague sans vergogne — traversent le film comme des silhouettes, trop furtifs pour peser. Les thèmes abordés ne manquent pourtant pas d'audace : la relation toxique père-fille, la culpabilité du survivant, la décrépitude d'un artiste qui se sait fini. Le film s'inscrit dans la veine d'un certain cinéma d'auteur français des années 80, volontiers navel-gazeur et complaisant dans sa propre noirceur — quelque part entre Jean Eustache et une version dégradée de Je t'aime moi non plus. La polémique à la sortie, nourrie par l'écho du scandale Lemon Incest deux ans plus tôt, a sans doute davantage servi le film que son contenu propre. Gainsbourg, mis au pilori des « pères indignes » par la presse, s'en défendait en invoquant Michel-Ange et la Sixtine. Ambitions démesurées, résultat modeste. Du côté de la réalisation, Gainsbourg compose un clair-obscur volontiers élégant, et l'atmosphère du film est bien là — confinée, étouffante, presque claustrophobe. La photographie a de l'allure, les décors de studio donnent une étrangeté théâtrale assumée. Quant à la bande originale, c'est indéniablement ce que le film offre de mieux : les compositions de Gainsbourg sont belles, langoureuses, parfaitement raccord avec l'ambiance poisseuse de l'ensemble. Le hic, c'est qu'elles reviennent en boucle, sans relâche, comme si le réalisateur avait décidé de meubler le vide narratif à coups de synthétiseurs. Au bout d'une heure, c'est moins une bande-son qu'un supplice musical. Et puis il y a le problème des dialogues — ou plutôt de leur inaudibilité. Serge Gainsbourg marmonne, boit ses mots, parle à ses chaussures. Roland Dubillard fait de même. Résultat : une bonne partie des échanges se perd dans le brouillard alcoolisé de la mise en scène. Ce qui était peut-être voulu comme une forme de réalisme expressionniste ressemble en pratique à un tournage où personne n'a demandé à articuler. On comprend à peu près une réplique sur deux, ce qui est un ratio difficile à défendre pour un film dont le cœur est censément la relation verbale entre deux êtres. Charlotte Gainsbourg, elle, s'en sort mieux — plus présente, plus juste, elle conserve une grâce maladroite et émouvante qui dépasse le rôle qu'on lui a écrit. C'est d'ailleurs elle qui retient l'attention dans les rares scènes où le film respire. Au fond, Charlotte for ever est un film tendancieux — c'est sa nature, sa raison d'être — mais c'est à peu près tout ce qu'il est. La provocation sans la substance, l'ambiguïté sans la profondeur. Pour qui cherche du Gainsbourg cinéaste à son meilleur, Je t'aime moi non plus reste une proposition autrement plus convaincante. Ici, on ressort avec une belle bande-son en tête et la vague impression d'avoir assisté à quelque chose d'important qui ne s'est finalement pas produit.
Ma note28%
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