Coco avant Chanel
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Porter à l'écran le mythe Chanel, c'est s'attaquer à quelque chose d'aussi solide qu'un tailleur en tweed : ça ne se froisse pas facilement, mais ça peut vite étouffer. Anne Fontaine a eu l'audace de relever le défi avec Audrey Tautou dans le rôle de Gabrielle Chasnel, entourée de Benoît Poelvoorde et Alessandro Nivola. L'attente était considérable : le nom Chanel convoque à lui seul une mythologie entière, et le cinéma français n'avait jamais vraiment osé s'y frotter. Ajoutez à cela que 2009 s'est avérée être, de façon presque comique, l'année Chanel au cinéma : en décembre sortira Coco Chanel et Igor Stravinsky de Jan Kounen, avec Anna Mouglalis. La coïncidence confine à l'embouteillage.
Le film choisit de s'intéresser non pas à la gloire, mais à ce qui la précède. On suit Gabrielle, dite Coco, depuis l'orphelinat d'Aubazine où son père l'a abandonnée avec sa sœur Adrienne, jusqu'aux premières heures de sa maison de couture, en passant par les beuglants de province, les salons bourgeois et les écuries normandes d'Étienne Balsan. C'est donc un film d'avant : avant la célébrité, avant la légende, avant le numéro 5. Un pari narratif intelligent, car il permet de raconter quelque chose de rare dans le biopic classique : la fabrication d'une personnalité plutôt que son illustration.
Le scénario, signé Anne Fontaine, Camille Fontaine, Christopher Hampton et Jacques Fieschi, d'après le roman L'irrégulière d'Edmonde Charles-Roux, possède une vraie cohérence thématique : chaque étape de la vie de Coco est une leçon d'autonomie arrachée au monde. En revanche, il penche assez nettement du côté sentimental au détriment du côté créatif. On passe beaucoup de temps à observer Coco naviguer entre deux hommes, et pas assez à comprendre comment une femme, à une époque où les femmes ne possédaient rien, a fondé l'une des maisons de couture les plus durables du XXe siècle. Il faut attendre le défilé final, tourné dans la vraie maison Chanel, sous le célèbre escalier de la rue Cambon, avec des robes issues du Conservatoire de la maison, pour ressentir fugitivement l'ampleur du personnage. Cette scène, elle, est magistrale. Le reste du film aurait gagné à lui ressembler davantage.
Gabrielle Chasnel telle qu'imaginée ici est un personnage construit sur le paradoxe : elle refuse d'être entretenue, mais accepte de l'être, refuse d'être aimée, mais tombe amoureuse, refuse les conventions, mais n'arrive pas encore à les dynamiter. Ce n'est pas une icône, c'est une femme en devenir, et c'est précisément là que le film est le plus intéressant. Étienne Balsan, l'aristocrate désœuvré qui l'héberge et la soutient sans vraiment la comprendre, est dessiné avec une vraie nuance : ni sauveur ni goujat, juste un homme du monde confronté à quelqu'un qui refuse d'en être. Boy Capel, en revanche, reste trop lisse, trop parfait, trop romanesque pour être tout à fait crédible, ce qui affadit la relation centrale du film.
Sous sa surface de biopic sage, Coco avant Chanel porte un propos féministe réel, même s'il le murmure quand il devrait le crier. La jeune Gabrielle comprend très tôt que les vêtements sont une armure sociale, et que les femmes de son époque se battent dans des tenues conçues pour les paralyser : corsets, plumes, falbalas. Sa révolution vestimentaire naît directement de ce refus physique : elle s'habille avec les chemises de ses amants faute de mieux, et invente ainsi, presque par accident, l'élégance masculine appliquée au corps féminin. Le film replace intelligemment cela dans son contexte : on est au début du XXe siècle, avant la Grande Guerre, dans une société où une femme sans fortune ni nom n'a que son corps et son caractère pour avancer. Qu'Anne Fontaine ait grandi dans l'entourage de Lilou Marquand, la plus proche collaboratrice de Mademoiselle, explique sans doute cette connaissance intime du personnage… mais peut-être aussi une certaine réserve à en bousculer l'image.
La réalisation est précise, soignée, et parfois un peu trop les deux à la fois. Le chef opérateur Christophe Beaucarne, que Christophe Honoré s'était déjà attaché pour filmer Paris, offre des images d'une belle tenue, jouant subtilement sur les textures pour souligner l'obsession de Coco pour les matières. Le Cinémascope est utilisé avec retenue, presqu'à contre-emploi, comme pour contenir l'énergie du personnage plutôt que de la libérer. La bande originale d'Alexandre Desplat, fraîchement nommé aux Oscars pour L'étrange histoire de Benjamin Button, est discrète, élégante, jamais envahissante. Tous ces choix sont cohérents, tous sont défendables, et pourtant, pris ensemble, ils finissent par produire un film qui ressemble davantage à un beau livre illustré qu'à un film de cinéma habité. On admire, on ne frémit pas.
Le casting est globalement la plus belle réussite du film. Benoît Poelvoorde, qu'on a connu nettement plus agité dans C'est arrivé près de chez vous ou Le boulet, trouve ici une élégance désinvolte qui lui va étonnamment bien. Son Balsan est touchant précisément parce qu'il ne se prend pas au sérieux : c'est un homme qui comprend qu'il regarde passer quelqu'un de plus grand que lui, et qui en prend acte avec grâce. Emmanuelle Devos, dans le rôle d'Émilienne d'Alençon, apporte une présence charnelle et ironique qui donne de l'air aux scènes mondaines. Marie Gillain en Adrienne est juste, sans plus. Alessandro Nivola, en Boy Capel, souffre d'un rôle trop écrit pour briller vraiment. Quant à Audrey Tautou, elle est convaincante, indéniablement ; mais elle est convaincante comme une bonne actrice joue un grand rôle, pas comme une actrice disparaît dedans. Elle n'a pas tout à fait la dureté sous-jacente qu'exigerait le personnage : là où Coco Chanel coupait les femmes de leur superflu, Audrey Tautou arrondit encore les angles. Le résultat est séduisant, mais légèrement édulcoré.
Au bout du compte, Coco avant Chanel est le genre de film qu'on recommande sans hésitation à quelqu'un qui ne sait pas quoi regarder un dimanche soir, mais qu'on hésite à conseiller à quelqu'un qui cherche une expérience cinématographique forte. C'est un film honnête, bien fabriqué, sérieux dans ses intentions, et c'est précisément ce qui lui manque un peu : l'impudeur, la folie, le grain de sable dans la mécanique. Gabrielle Chasnel avait tout misé sur l'audace. Le film qui lui rend hommage, lui, a préféré miser sur la prudence.
Le film choisit de s'intéresser non pas à la gloire, mais à ce qui la précède. On suit Gabrielle, dite Coco, depuis l'orphelinat d'Aubazine où son père l'a abandonnée avec sa sœur Adrienne, jusqu'aux premières heures de sa maison de couture, en passant par les beuglants de province, les salons bourgeois et les écuries normandes d'Étienne Balsan. C'est donc un film d'avant : avant la célébrité, avant la légende, avant le numéro 5. Un pari narratif intelligent, car il permet de raconter quelque chose de rare dans le biopic classique : la fabrication d'une personnalité plutôt que son illustration.
Le scénario, signé Anne Fontaine, Camille Fontaine, Christopher Hampton et Jacques Fieschi, d'après le roman L'irrégulière d'Edmonde Charles-Roux, possède une vraie cohérence thématique : chaque étape de la vie de Coco est une leçon d'autonomie arrachée au monde. En revanche, il penche assez nettement du côté sentimental au détriment du côté créatif. On passe beaucoup de temps à observer Coco naviguer entre deux hommes, et pas assez à comprendre comment une femme, à une époque où les femmes ne possédaient rien, a fondé l'une des maisons de couture les plus durables du XXe siècle. Il faut attendre le défilé final, tourné dans la vraie maison Chanel, sous le célèbre escalier de la rue Cambon, avec des robes issues du Conservatoire de la maison, pour ressentir fugitivement l'ampleur du personnage. Cette scène, elle, est magistrale. Le reste du film aurait gagné à lui ressembler davantage.
Gabrielle Chasnel telle qu'imaginée ici est un personnage construit sur le paradoxe : elle refuse d'être entretenue, mais accepte de l'être, refuse d'être aimée, mais tombe amoureuse, refuse les conventions, mais n'arrive pas encore à les dynamiter. Ce n'est pas une icône, c'est une femme en devenir, et c'est précisément là que le film est le plus intéressant. Étienne Balsan, l'aristocrate désœuvré qui l'héberge et la soutient sans vraiment la comprendre, est dessiné avec une vraie nuance : ni sauveur ni goujat, juste un homme du monde confronté à quelqu'un qui refuse d'en être. Boy Capel, en revanche, reste trop lisse, trop parfait, trop romanesque pour être tout à fait crédible, ce qui affadit la relation centrale du film.
Sous sa surface de biopic sage, Coco avant Chanel porte un propos féministe réel, même s'il le murmure quand il devrait le crier. La jeune Gabrielle comprend très tôt que les vêtements sont une armure sociale, et que les femmes de son époque se battent dans des tenues conçues pour les paralyser : corsets, plumes, falbalas. Sa révolution vestimentaire naît directement de ce refus physique : elle s'habille avec les chemises de ses amants faute de mieux, et invente ainsi, presque par accident, l'élégance masculine appliquée au corps féminin. Le film replace intelligemment cela dans son contexte : on est au début du XXe siècle, avant la Grande Guerre, dans une société où une femme sans fortune ni nom n'a que son corps et son caractère pour avancer. Qu'Anne Fontaine ait grandi dans l'entourage de Lilou Marquand, la plus proche collaboratrice de Mademoiselle, explique sans doute cette connaissance intime du personnage… mais peut-être aussi une certaine réserve à en bousculer l'image.
La réalisation est précise, soignée, et parfois un peu trop les deux à la fois. Le chef opérateur Christophe Beaucarne, que Christophe Honoré s'était déjà attaché pour filmer Paris, offre des images d'une belle tenue, jouant subtilement sur les textures pour souligner l'obsession de Coco pour les matières. Le Cinémascope est utilisé avec retenue, presqu'à contre-emploi, comme pour contenir l'énergie du personnage plutôt que de la libérer. La bande originale d'Alexandre Desplat, fraîchement nommé aux Oscars pour L'étrange histoire de Benjamin Button, est discrète, élégante, jamais envahissante. Tous ces choix sont cohérents, tous sont défendables, et pourtant, pris ensemble, ils finissent par produire un film qui ressemble davantage à un beau livre illustré qu'à un film de cinéma habité. On admire, on ne frémit pas.
Le casting est globalement la plus belle réussite du film. Benoît Poelvoorde, qu'on a connu nettement plus agité dans C'est arrivé près de chez vous ou Le boulet, trouve ici une élégance désinvolte qui lui va étonnamment bien. Son Balsan est touchant précisément parce qu'il ne se prend pas au sérieux : c'est un homme qui comprend qu'il regarde passer quelqu'un de plus grand que lui, et qui en prend acte avec grâce. Emmanuelle Devos, dans le rôle d'Émilienne d'Alençon, apporte une présence charnelle et ironique qui donne de l'air aux scènes mondaines. Marie Gillain en Adrienne est juste, sans plus. Alessandro Nivola, en Boy Capel, souffre d'un rôle trop écrit pour briller vraiment. Quant à Audrey Tautou, elle est convaincante, indéniablement ; mais elle est convaincante comme une bonne actrice joue un grand rôle, pas comme une actrice disparaît dedans. Elle n'a pas tout à fait la dureté sous-jacente qu'exigerait le personnage : là où Coco Chanel coupait les femmes de leur superflu, Audrey Tautou arrondit encore les angles. Le résultat est séduisant, mais légèrement édulcoré.
Au bout du compte, Coco avant Chanel est le genre de film qu'on recommande sans hésitation à quelqu'un qui ne sait pas quoi regarder un dimanche soir, mais qu'on hésite à conseiller à quelqu'un qui cherche une expérience cinématographique forte. C'est un film honnête, bien fabriqué, sérieux dans ses intentions, et c'est précisément ce qui lui manque un peu : l'impudeur, la folie, le grain de sable dans la mécanique. Gabrielle Chasnel avait tout misé sur l'audace. Le film qui lui rend hommage, lui, a préféré miser sur la prudence.
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