Coco
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Trois millions de spectateurs. Voilà le chiffre qui résume à lui seul le paradoxe de ce printemps cinématographique 2009 : Gad Elmaleh signe son premier film en tant que réalisateur, et la France entière, ou presque, se précipite dans les salles obscures ; aidée, il faut le dire, par le Printemps du Cinéma et ses places à prix réduit. Après le succès populaire de Chouchou en 2003, dans lequel il incarnait déjà un personnage issu de son one-man-show, Elmaleh remet le couvert avec Coco, un autre pantin de scène propulsé sur grand écran. On le retrouve accompagné de Pascale Arbillot, Manu Payet, Noémie Lvovsky, Jean Benguigui, Ary Abittan, et même — accrochez-vous — Gérard Depardieu et Enrico Macias dans leurs propres rôles. Un casting qui sent le carnet d'adresses, autrement dit : les copains. Mais passons.
Simon Bensoussan, dit Coco, a quarante ans et a fait fortune en inventant l'eau frétillante, compromis entre l'eau plate et l'eau gazeuse, concept dont on ne saura jamais vraiment s'il est brillant ou absurde, ce qui est peut-être le seul vrai gag du film. Self made man d'origine marocaine, juif sépharade exubérant installé à Paris, il décide d'organiser la bar-mitsva de son fils Samuel comme « l'événement international de l'année ». Le Stade de France, les hélicoptères, les célébrités : rien n'est trop grand, rien n'est trop cher. Sauf que, pendant qu'il s'agite dans tous les sens, sa femme Agathe (interprétée par Pascale Arbillot), son fils et sa mère se désolidarisent peu à peu. Au bout du compte, une morale toute simple surgit du chaos : l'argent ne fait pas le bonheur, et rien ne vaut un bon dialogue entre une mère et son fils. « Ces gens-là ne sont pas importants, mon fils, si tu n'as plus rien, moi je serai là pour toi. »… Profond.
Le problème, c'est précisément là : le scénario, co-écrit par Elmaleh et Caroline Thivel, tient en deux lignes. Pas deux lignes comme figure de style : deux lignes réelles, objectives, mesurables. Il s'agit d'un sketch de moins de dix minutes étiré sur une heure trente-cinq. Tout le monde le sait, personne ne fait semblant de ne pas le savoir, et Elmaleh lui-même n'a visiblement pas cherché à dissimuler la chose. Le découpage entre les scènes est flagrant, le liant inexistant. On passe d'une situation comique à une autre sans vrai fil narratif, comme on feuillèterait un recueil de sketchs en se disant qu'il doit bien y en avoir un de drôle quelque part. Les blagues sont téléphonées, prévisibles à dix kilomètres. On voit chaque effet comique venir de loin, doucement, mais sûrement, et une fois la photo prise, on passe à la suivante. La référence à La vérité si je mens ! est évidente ; Elmaleh y avait d'ailleurs déjà joué, aux côtés d'Enrico Macias dans le deuxième volet. Mais reprendre quelques codes du film de Thomas Gilou n'assure pas le même bonheur, loin s'en faut. La mère juive traditionnelle déconnectée du monde, par exemple, c'est un archétype qu'on exploite ici avec un enthousiasme inversement proportionnel à la subtilité. Elle tape sur l'écran d'un Mac pour éteindre la musique. Elle appelle un SMS un « M&M's ». Elle dit « à la borne des limites ». Et l'on est censé se tordre. Les meilleurs passages du film, si tant est qu'il y en ait, se situent probablement là, dans ces micro-décalages linguistiques. Ce qui est un aveu assez terrible sur le reste.
Coco lui-même est un personnage qui s'épuise vite. La mégalomanie peut être une matière comique formidable : Francis Veber en a fait sa spécialité, à condition de toujours la confronter à un autre personnage qui lui sert de miroir, de résistance, d'alchimie. Ici, Coco vole en solo, et ce culte de sa propre personnalité, amusant le premier quart d'heure, finit par agacer profondément. Le fils rebelle qui fume dans sa chambre en se déboîtant la nuque sur de la musique de jeunes n'est pas un personnage, c'est une case cochée. Agathe, la femme, est réduite à son rôle de faire-valoir conjugal. Quant à Samuel, le fils pour qui tout ce cirque est censé être organisé, il reste une silhouette floue dont la scène finale sur la glace est la seule à susciter un semblant d'émotion, ce qui, après une heure vingt de néant, ressemble surtout à du soulagement.
Sur le fond, le film s'attaque à la question de l'intégration réussie et de ses paradoxes, à la tension entre ostentatoire et intime, entre la réussite sociale comme performance et la famille comme seul espace de vérité. Ce sont des thèmes qui auraient pu nourrir quelque chose d'intéressant. Ils le font d'ailleurs, parfois, quand Elmaleh laisse son personnage souffler une seconde. Mais Coco court après trop de lièvres à la fois : comédie de mœurs communautaire, film sur la paternité, satire du nouveau riche, fable sur l'humilité. Il effleure tout sans creuser rien. Et la morale finale (les gens très riches perdent parfois tout d'un coup et s'aperçoivent que les vrais amis, c'est leur maman) a le mérite d'exister, sans convaincre une seule seconde. On n'a jamais vu beaucoup de milliardaires tout perdre du jour au lendemain, mais admettons.
Du côté de la réalisation, Elmaleh avait annoncé vouloir une image « américaine », lumineuse et dynamique. Il a obtenu de son directeur de la photographie Gilles Henry une esthétique effectivement colorée, clinquante, qui colle au personnage. Les scènes de figuration massive, les prises de vue en hélicoptère, la séquence au Stade de France (loué pour quelques secondes à l'écran) témoignent d'une volonté de faire grand, de mettre les moyens. Elmaleh est au moins fidèle à son personnage sur ce point. Malheureusement, quand on passe des scènes de spectacle au jeu pur, la réalisation lâche prise. Le montage présente des raccords hasardeux (une main levée dans un plan, baissée dans le suivant, une coiffure qui change entre deux répliques) signe d'une post-production visiblement bâclée. La bande-son, elle, fait son travail sans faire de vagues. Tout ça sent l'improvisation, les décisions prises dans l'urgence, le sentiment qu'on était en roue libre et que personne n'a vraiment recadré quoi que ce soit.
Les acteurs, justement. Elmaleh en fait beaucoup : c'est le principe du personnage, admettons. Mais tous les autres en font autant, et c'est là où le bât blesse : l'excès généralisé ne produit aucun contraste, aucun relief. Manu Payet s'agite dans son rôle de complice avec une énergie qu'on lui connaît et qu'on apprécie d'habitude, mais il est noyé dans un décor où tout le monde crie en même temps. Noémie Lvovsky, actrice et réalisatrice de talent, se retrouve ici à jouer la scène du Mac avec une conviction qu'elle mérite mieux que ça. Ary Abittan fait ce qu'il peut. Quant à Gérard Depardieu, son apparition ressemble avant tout à un clin d'œil entre gens qui ont les moyens de se payer des clins d'œil. Le casting dans son ensemble donne l'impression que Elmaleh a appelé ses potes et leur a dit de venir passer une bonne journée sur un plateau. Ce qui n'est pas tout à fait la même chose que faire un film. À noter que grâce à la scène devant le tableau de Monet, on peut enfin mettre un visage sur la voix de certaines publicités radio : c'est toujours ça de pris.
Au fond, Coco est le symptôme d'une certaine idée du cinéma comique français où la popularité de la tête d'affiche tient lieu de scénario, le budget de mise en scène, et le matraquage médiatique de critique. Elmaleh, invité partout la semaine précédant la sortie, s'exprimant sur le bouclier fiscal sur Europe 1, occupant l'espace médiatique comme Coco occupe le sien : à grand bruit, en espérant que ça suffise. La chute de 66 % de fréquentation dès la deuxième semaine suggère que le bouche-à-oreille a vite fait son travail. Trois millions de personnes y sont allées, oui, mais combien en sont ressortis satisfaits ?
Simon Bensoussan, dit Coco, a quarante ans et a fait fortune en inventant l'eau frétillante, compromis entre l'eau plate et l'eau gazeuse, concept dont on ne saura jamais vraiment s'il est brillant ou absurde, ce qui est peut-être le seul vrai gag du film. Self made man d'origine marocaine, juif sépharade exubérant installé à Paris, il décide d'organiser la bar-mitsva de son fils Samuel comme « l'événement international de l'année ». Le Stade de France, les hélicoptères, les célébrités : rien n'est trop grand, rien n'est trop cher. Sauf que, pendant qu'il s'agite dans tous les sens, sa femme Agathe (interprétée par Pascale Arbillot), son fils et sa mère se désolidarisent peu à peu. Au bout du compte, une morale toute simple surgit du chaos : l'argent ne fait pas le bonheur, et rien ne vaut un bon dialogue entre une mère et son fils. « Ces gens-là ne sont pas importants, mon fils, si tu n'as plus rien, moi je serai là pour toi. »… Profond.
Le problème, c'est précisément là : le scénario, co-écrit par Elmaleh et Caroline Thivel, tient en deux lignes. Pas deux lignes comme figure de style : deux lignes réelles, objectives, mesurables. Il s'agit d'un sketch de moins de dix minutes étiré sur une heure trente-cinq. Tout le monde le sait, personne ne fait semblant de ne pas le savoir, et Elmaleh lui-même n'a visiblement pas cherché à dissimuler la chose. Le découpage entre les scènes est flagrant, le liant inexistant. On passe d'une situation comique à une autre sans vrai fil narratif, comme on feuillèterait un recueil de sketchs en se disant qu'il doit bien y en avoir un de drôle quelque part. Les blagues sont téléphonées, prévisibles à dix kilomètres. On voit chaque effet comique venir de loin, doucement, mais sûrement, et une fois la photo prise, on passe à la suivante. La référence à La vérité si je mens ! est évidente ; Elmaleh y avait d'ailleurs déjà joué, aux côtés d'Enrico Macias dans le deuxième volet. Mais reprendre quelques codes du film de Thomas Gilou n'assure pas le même bonheur, loin s'en faut. La mère juive traditionnelle déconnectée du monde, par exemple, c'est un archétype qu'on exploite ici avec un enthousiasme inversement proportionnel à la subtilité. Elle tape sur l'écran d'un Mac pour éteindre la musique. Elle appelle un SMS un « M&M's ». Elle dit « à la borne des limites ». Et l'on est censé se tordre. Les meilleurs passages du film, si tant est qu'il y en ait, se situent probablement là, dans ces micro-décalages linguistiques. Ce qui est un aveu assez terrible sur le reste.
Coco lui-même est un personnage qui s'épuise vite. La mégalomanie peut être une matière comique formidable : Francis Veber en a fait sa spécialité, à condition de toujours la confronter à un autre personnage qui lui sert de miroir, de résistance, d'alchimie. Ici, Coco vole en solo, et ce culte de sa propre personnalité, amusant le premier quart d'heure, finit par agacer profondément. Le fils rebelle qui fume dans sa chambre en se déboîtant la nuque sur de la musique de jeunes n'est pas un personnage, c'est une case cochée. Agathe, la femme, est réduite à son rôle de faire-valoir conjugal. Quant à Samuel, le fils pour qui tout ce cirque est censé être organisé, il reste une silhouette floue dont la scène finale sur la glace est la seule à susciter un semblant d'émotion, ce qui, après une heure vingt de néant, ressemble surtout à du soulagement.
Sur le fond, le film s'attaque à la question de l'intégration réussie et de ses paradoxes, à la tension entre ostentatoire et intime, entre la réussite sociale comme performance et la famille comme seul espace de vérité. Ce sont des thèmes qui auraient pu nourrir quelque chose d'intéressant. Ils le font d'ailleurs, parfois, quand Elmaleh laisse son personnage souffler une seconde. Mais Coco court après trop de lièvres à la fois : comédie de mœurs communautaire, film sur la paternité, satire du nouveau riche, fable sur l'humilité. Il effleure tout sans creuser rien. Et la morale finale (les gens très riches perdent parfois tout d'un coup et s'aperçoivent que les vrais amis, c'est leur maman) a le mérite d'exister, sans convaincre une seule seconde. On n'a jamais vu beaucoup de milliardaires tout perdre du jour au lendemain, mais admettons.
Du côté de la réalisation, Elmaleh avait annoncé vouloir une image « américaine », lumineuse et dynamique. Il a obtenu de son directeur de la photographie Gilles Henry une esthétique effectivement colorée, clinquante, qui colle au personnage. Les scènes de figuration massive, les prises de vue en hélicoptère, la séquence au Stade de France (loué pour quelques secondes à l'écran) témoignent d'une volonté de faire grand, de mettre les moyens. Elmaleh est au moins fidèle à son personnage sur ce point. Malheureusement, quand on passe des scènes de spectacle au jeu pur, la réalisation lâche prise. Le montage présente des raccords hasardeux (une main levée dans un plan, baissée dans le suivant, une coiffure qui change entre deux répliques) signe d'une post-production visiblement bâclée. La bande-son, elle, fait son travail sans faire de vagues. Tout ça sent l'improvisation, les décisions prises dans l'urgence, le sentiment qu'on était en roue libre et que personne n'a vraiment recadré quoi que ce soit.
Les acteurs, justement. Elmaleh en fait beaucoup : c'est le principe du personnage, admettons. Mais tous les autres en font autant, et c'est là où le bât blesse : l'excès généralisé ne produit aucun contraste, aucun relief. Manu Payet s'agite dans son rôle de complice avec une énergie qu'on lui connaît et qu'on apprécie d'habitude, mais il est noyé dans un décor où tout le monde crie en même temps. Noémie Lvovsky, actrice et réalisatrice de talent, se retrouve ici à jouer la scène du Mac avec une conviction qu'elle mérite mieux que ça. Ary Abittan fait ce qu'il peut. Quant à Gérard Depardieu, son apparition ressemble avant tout à un clin d'œil entre gens qui ont les moyens de se payer des clins d'œil. Le casting dans son ensemble donne l'impression que Elmaleh a appelé ses potes et leur a dit de venir passer une bonne journée sur un plateau. Ce qui n'est pas tout à fait la même chose que faire un film. À noter que grâce à la scène devant le tableau de Monet, on peut enfin mettre un visage sur la voix de certaines publicités radio : c'est toujours ça de pris.
Au fond, Coco est le symptôme d'une certaine idée du cinéma comique français où la popularité de la tête d'affiche tient lieu de scénario, le budget de mise en scène, et le matraquage médiatique de critique. Elmaleh, invité partout la semaine précédant la sortie, s'exprimant sur le bouclier fiscal sur Europe 1, occupant l'espace médiatique comme Coco occupe le sien : à grand bruit, en espérant que ça suffise. La chute de 66 % de fréquentation dès la deuxième semaine suggère que le bouche-à-oreille a vite fait son travail. Trois millions de personnes y sont allées, oui, mais combien en sont ressortis satisfaits ?
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