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· Julien   Lepage

L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat
Louis Lumière et Auguste Lumière
1895

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Illustration de critique : L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat
Un plan unique, un quai, un train qui surgit en diagonale et des silhouettes pressées de descendre. Voilà. À peine une minute, et pourtant un monument. Pas un monument de marbre, plutôt un cairn posé au bord du cinéma, une pierre modeste que tout le monde montre du doigt en disant : « c'est là que ça commence ». L'objet est si célèbre qu'on oublie parfois de le regarder pour ce qu'il est réellement : une vue, au sens littéral, presque touristique, captée par un homme qui teste une machine.

Le plaisir du film tient moins à son sujet qu'à son effet. Le train n'est pas intéressant en soi ; ce qui fascine, c'est la façon dont il envahit le cadre. La caméra est immobile, le monde bouge, et soudain la profondeur de champ devient spectacle. Ce n'est pas encore le montage, ni le récit, mais déjà une intuition de mise en scène : placer l'objectif en biais, exploiter la perspective, laisser l'action venir au spectateur plutôt que l'inverse. À ce niveau-là, le film n'est pas si éloigné de certaines installations d'art contemporain ou de ces plans fixes obstinés chez James Benning : on regarde un espace se transformer sous nos yeux, et on accepte que ce soit tout.

Le mythe de la panique dans la salle a la vie dure, mais il dit quelque chose de vrai : ce plan possède une puissance primitive. Pas une peur panique, plutôt un réflexe, un léger mouvement de recul. Le même que celui qu'on ressent encore aujourd'hui devant certaines images très simples, mais très frontales. Un camion qui fonce dans le cadre chez Spielberg, une rame de métro surgissant dans Les quatre cents coups, ou, dans un autre registre, la fameuse coupe de Godard où la voiture semble jaillir de l'écran. Ici, pas d'artifice, pas de musique, pas de montage : juste la mécanique du réel projetée sur un mur.

Reste que, vu depuis 2013, l'expérience a aussi quelque chose de frustrant. On regarde un embryon. Le cinéma n'est pas encore un langage, seulement une promesse. Pas de personnage, pas de conflit, pas même un regard vraiment organisé. Les gens entrent et sortent du champ comme dans une vidéo de vacances avant l'heure. C'est touchant, mais aussi terriblement anodin. On est loin de la fantaisie de Méliès, de la cruauté burlesque de Chaplin ou de la grammaire déjà sophistiquée que Griffith mettra en place quelques années plus tard. Comparé à ce qui va suivre, ce train-là ressemble à un brouillon.

Et pourtant, difficile de lui en vouloir d'être un brouillon. Il assume pleinement son statut d'essai. On sent l'excitation tranquille de quelqu'un qui découvre que le monde peut être enregistré et rejoué. Les regards caméra, les gens qui semblent vaguement poser, rappellent que le cinéma naît aussi comme une attraction foraine, un gadget spectaculaire, pas comme un art noble. À ce titre, le film se rapproche plus d'un numéro de foire que d'un court métrage moderne. Presque une blague sérieuse : regardez, ça bouge.

Avec le recul, l'œuvre tient surtout par ce qu'elle déclenche dans l'imaginaire du spectateur contemporain. On ne regarde pas seulement un train ; on regarde le moment précis où le réel devient image, où le quotidien commence à être archivé. Ces passants anonymes sont, sans le savoir, les premiers figurants de l'histoire du cinéma. C'est vertigineux, et un peu cruel : eux rentrent chez eux, nous les regardons encore plus d'un siècle plus tard.

Chef-d'œuvre absolu ? Non. Objet fondamental ? Évidemment. Entre curiosité technique et geste fondateur, ce plan d'une simplicité désarmante rappelle que le cinéma est né d'un regard curieux posé sur le monde, pas d'une volonté de raconter des histoires complexes. Un train arrive, le film s'arrête. Tout le reste, en bien comme en mal, viendra après.
Ma note51%
Vu le 13 Avril 2013


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