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· Julien   Lepage

L'arroseur arrosé
Louis Lumière
1895

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Illustration de critique : L'arroseur arrosé
Il faut accepter une chose d'emblée : ce qui tient ici sur moins d'une minute a pourtant réussi ce que des filmographies entières ratent parfois, à savoir s'inscrire dans l'inconscient collectif sans demander la permission. La scène est connue avant même d'être vue, comme une blague transmise par ADN culturel. Et pourtant, la revoir en 2017 n'a rien d'un devoir de musée : c'est une expérience légèrement inconfortable, presque vivante, qui oblige à regarder le cinéma à l'état de nourrisson, déjà malin, déjà cruel.

Le geste est simple, brutalement simple : un tuyau, un pied, un regard interrogatif, une douche punitive. Ce qui frappe, c'est la sécheresse (si je puis dire) du dispositif. Pas de psychologie, pas d'échappatoire, pas de clignement d'œil complice. La caméra reste droite, impassible, comme un surveillant qui laisse faire jusqu'à la sanction. On n'est pas loin de la logique des premiers cartoons, ceux où la violence est sèche mais jamais méchante, même si ici la correction finale pique un peu plus qu'un coup de poêle chez Tex Avery. Le rire vient moins de la surprise que de l'inéluctable : on sait que ça va mal finir, et on attend le moment précis où ça dérape.

Ce qui amuse, aujourd'hui encore, c'est la manière dont le film assume une morale d'un autre temps sans la commenter. Le garnement se fait attraper, et il se fait corriger. Point. Pas de sous-texte, pas de justification sociale. En 2017, à l'ère des débats sur la représentation de la violence, la scène a quelque chose de délicieusement archaïque, presque gênant, comme un souvenir d'enfance raconté par un oncle un peu trop franc. On peut sourire, on peut grimacer, mais on ne peut pas prétendre ne rien ressentir. Cette absence de filtre est précisément ce qui rend l'objet encore intéressant.

Il y a aussi, derrière la blague, une mise en scène étonnamment consciente de l'espace. Tout est pensé pour que l'œil comprenne immédiatement où regarder, quand regarder, et pourquoi. Ce sens du cadre annonce déjà des réflexes que le burlesque américain reprendra plus tard avec gourmandise, de Buster Keaton à Charlie Chaplin. La différence, c'est que là où Chaplin cherche l'empathie, ici on se contente d'un mécanisme. Le film ne veut pas qu'on aime ses personnages : il veut qu'on observe un gag fonctionner.

Ce dépouillement a évidemment ses limites. Revu aujourd'hui, le film ne provoque pas l'hilarité franche, mais plutôt un sourire curieux, presque respectueux. On admire plus qu'on ne rit. Comme une vieille chanson dont le refrain a été trop souvent repris pour encore surprendre. Et pourtant, impossible de balayer ça d'un revers de main : sans cette petite farce rustique, sans ce plaisir un peu sadique assumé, une bonne partie du cinéma comique n'aurait peut-être jamais osé se dire qu'un simple geste pouvait suffire à raconter une histoire.

Au fond, ce qui reste, c'est cette impression étrange de voir le cinéma découvrir qu'il peut mentir, manipuler, piéger le spectateur… et s'en amuser. Une leçon minuscule, pas totalement aboutie, parfois maladroite, mais fondatrice. Pas un chef-d'œuvre au sens moderne, plutôt une pierre d'angle. On ne s'y installe pas longtemps, mais on ne peut pas faire semblant de ne pas l'avoir vue.
Ma note64%
Vu le 23 Juin 2017


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