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· Julien   Lepage

Histoires cochonnes, tome 1 : Ceci n'est pas un strip
Erwan Bracchi
2013

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Illustration de critique : Histoires cochonnes, tome 1 : Ceci n'est pas un strip
Professeur d'anglais le jour, dessinateur compulsif la nuit, karatéka le week-end et parolier de death metal entre deux : Erwan Bracchi n'est pas exactement ce qu'on appellerait un auteur de bande dessinée classique. Né en 1984, nourri au biberon de Lovecraft, de Carpenter et de Romero, titulaire d'un Master 2 de littérature anglophone consacré à l'évolution du genre fantastique, ce Lyonnais d'adoption publie depuis janvier 2012 un strip hebdomadaire sur son blog personnel, mettant en scène un monde peuplé de cochons anthropomorphes dans lequel la parodie, le calembour et la satire sociale cohabitent avec une énergie qui force le respect, sinon toujours l'admiration. Histoires cochonnes, tome 1 : Ceci n'est pas un strip, auto-publié en août 2013 sur Thebookedition.com, rassemble la première année de cette production en un volume d'environ quatre-vingts planches, disponible en couleur ou en noir et blanc. C'est sa première bande dessinée publiée, même si Erwan Bracchi dessine depuis l'enfance : il évoque volontiers une trilogie de jeunesse intitulée Ned, mettant en scène un hybride homme-tronçonneuse combattant des hordes de zombies, ce qui donne une idée assez précise de l'univers mental du bonhomme.

Le principe est simple et ne varie pas d'un strip à l'autre : tous les personnages ont un groin. Les humains sont des cochons, les expressions de la langue française passent au filtre porcin, et la pop culture mondiale est systématiquement détournée à travers ce prisme charcutier. Pas d'intrigue au long cours, pas de héros récurrent à proprement parler : on croise un cochon-soldat, un cochon-prof, un cochon-SDF, un cochon-médecin, un cochon-Jésus, et ils changent d'une planche à l'autre. Le fil conducteur, c'est le cochon lui-même, et surtout les possibilités lexicales infinies qu'il offre. Quelques figures reviennent cependant, en particulier un duo père-fils dans lequel l'auteur se met littéralement en scène — dessiné en humain, lunettes sur le nez — face à son propre personnage qui le tutoie et lui reproche ses calembours. Ces moments méta sont parmi les plus réussis du recueil.

Car il faut bien distinguer, dans cette masse de strips, ce qui fonctionne de ce qui tombe à plat. Et les deux coexistent avec une franchise qui est à la fois la marque de fabrique et le talon d'Achille du projet. Quand Erwan Bracchi est en forme, c'est redoutable. Le strip des anciens combattants, où un soldat raconte une anecdote de guerre entièrement construite sur le double sens du vocabulaire militaire et du vocabulaire érotique — « C'était un vrai canon ! », « Deux énormes obus — jusqu'au bassin ! », « Quand j'ai vu cette bombe... » — est un modèle de mécanique comique en trois cases. Robin des soies, qui « vole aux biches pour donner aux porcs », empile les niveaux de lecture avec une aisance jouissive. Le sixième sens version « M. Arsh Mallow » où le gamin murmure « Je vois des porcs » fait sourire par sa concision impeccable. Et les grandes affiches parodiques — Lard wars, Pork fiction, Rambi (avec son casting dément : Adolf Schwarzenegger, Sylvester Staline, Rudolf Lundgren, par les Studios Dysney) — témoignent d'un vrai sens de la composition et d'une ambition graphique qui dépasse largement le format du gag hebdomadaire. L'affiche de The lard of the rings, the fellowship of the pigs, avec ses Grobbits, son anneau gastrique, son pays de Lardor « où s'étendent les nombrils » et ses critiques inventées (« ÉNORME ! » par Fat Movies, « Du lourd » par Le Pigaro), est probablement la pièce maîtresse du recueil, celle où le calembour rencontre une vraie maîtrise visuelle.

Mais il y a aussi les strips où le jeu de mots est le seul carburant, et où le moteur tousse. « Le porc salue » pour « la porcelaine », « arrivés à bon porc » pour « à bon port » ; on sourit poliment, on tourne la page. C'est la rançon du rythme hebdomadaire : à raison d'un strip par semaine pendant un an, l'inspiration ne peut pas être constamment au rendez-vous, et Erwan Bracchi le sait visiblement, puisqu'il en fait lui-même un gag récurrent — le strip où son fils-cochon lui dit que ses œuvres sont « un peu tirés par les soies » est un aveu désarmant d'honnêteté.

Là où l'ouvrage surprend agréablement, c'est dans sa dimension satirique. Derrière le calembour, Erwan Bracchi mord. Le politicien qui harangue ses « cochontoyens » avec le « Travaillez plus pour gagner plus » avant de rectifier « Travaillez plus pour que JE gagne plus » est d'une efficacité redoutable. L'entretien d'embauche où un candidat alignant licence de droit, maîtrise de lettres, master d'histoire et doctorat en philosophie se fait répondre « Savez-vous tenir un balai ? » résonne avec une amertume qui dépasse largement le gag. Le médecin qui diagnostique l'entrée dans le monde du travail — muscles atrophiés, apathie, capacités intellectuelles amoindries — avec pour seuls remèdes « le chômage, la retraite ou la mort » est du Desproges en trois cases. Et la planche dystopique du cochon SDF dans un décor urbain tagué « PIG MOTHER is watching you » — référence orwellienne qui s'impose d'autant plus que La ferme des animaux est le grand ancêtre de toute fiction porcine à visée politique — atteint une densité narrative et visuelle qui fait regretter qu'Erwan Bracchi ne s'autorise pas plus souvent ces échappées ambitieuses.

Le sous-ensemble scolaire mérite une mention particulière, et on sent que le prof d'anglais parle d'expérience : le nouveau professeur accueilli au lycée Sainte-Espérance avec ses manuels de 1950, ses ordinateurs volés et ses élèves dont « cinq n'ont jamais fait de garde à vue » ; le proviseur qui nie l'effet d'une centrale nucléaire à cent mètres du lycée tandis qu'un élève-mutant à tentacules se tient derrière lui ; la bulle géante détaillant toutes les tâches d'un enseignant « le tout en moins de cinquante-cinq minutes — Bienvenue dans le professorat ». Il y a là une veine autobiographique à peine déguisée qui donne aux strips une authenticité que les parodies de blockbusters, aussi réussies soient-elles, n'atteignent pas toujours.

Graphiquement, le trait est celui d'un autodidacte talentueux, mais inégal. Les premiers strips trahissent une colorisation numérique un peu raide et un lettrage manuscrit dont la lisibilité varie. Mais la progression au fil du recueil est sensible, et les illustrations pleine page — les affiches de films parodiques, la série des Pig Up saisonnières où des pin-ups au groin discret posent dans des décors travaillés (la Miss Autumn dans ses tons ocre et ses arbres Art Nouveau est particulièrement soignée) — montrent un dessinateur qui se cherche et se trouve par à-coups. Le cadre rouge brique qui borde la plupart des strips donne une identité visuelle immédiate, et les choix de composition dans les hommages cinématographiques prouvent qu'Erwan Bracchi sait penser une image quand il s'en donne le temps.

On pense évidemment à Philippe Geluck et à son Chat, qu'Erwan Bracchi cite d'ailleurs comme influence majeure (même format strip, même recours au calembour philosophique, même recul méta sur le médium). On pense aussi au Fluide Glacial des grandes heures, à Gotlib et à Goossens, à cette tradition française de l'humour gras-mais-pas-que, où le calembour est la porte d'entrée et la satire le vrai sujet. Peut-être plus ponctuellement à Silex and the city de Jul, qui applique la même mécanique de transposition systématique (la préhistoire chez Jul, le monde porcin chez Erwan Bracchi) pour commenter le présent. La différence, c'est que Jul publie dans Libération et bénéficie d'une relecture éditoriale qui calibre ses gags, tandis qu'Erwan Bracchi travaille seul, la nuit, entre deux copies d'anglais à corriger ; et ça se sent, en bien comme en mal. En bien parce que la liberté totale produit des audaces qu'un éditeur aurait peut-être édulcorées. En mal parce que certains strips auraient gagné à passer par le filtre d'un regard extérieur, que ce soit dans le dosage de la provocation ou dans la simple efficacité du gag.

Histoires cochonnes est donc un objet attachant, irrégulier, porté par une énergie créative sincère et une culture pop-culturelle encyclopédique. C'est le genre de BD qu'on feuillette avec plaisir, qu'on pose, qu'on reprend, qu'on montre à un ami en disant « regarde celui-là » ; et c'est peut-être son format idéal de lecture, d'ailleurs : le picorage plutôt que la dégustation linéaire. Le recueil manque parfois de la rigueur formelle qui distingue le bon webcomic amateur du strip professionnel, mais il compense par une générosité de production, une variété de registres et une conscience de soi assez rare dans le genre. Erwan Bracchi sait qu'il tire parfois par les soies, comme il l'avoue lui-même, et cette lucidité donne à l'ensemble un charme que les albums plus polis n'ont pas toujours. Reste à savoir si la formule tiendra sur la durée : un deuxième tome en noir et blanc est annoncé, sous-titré Pour le meilleur et pour le porc. On y sera.
Ma note75%
Lu le 16 Mars 2014


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