Histoires cochonnes, tome 2 : Pour le meilleur et pour le porc
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Le pari était risqué. Quand on referme un premier tome en attendant impatiemment sa suite, on redoute toujours que celle-ci déçoive. Que la machine s'emballe, que les jeux de mots se diluent, que le dessinateur perde de vue ce qui faisait le sel de l'original. Ce n'est pas ce qui se passe ici.
Erwan Bracchi est, rappelons-le brièvement pour ceux qui découvriraient l'auteur par ce tome, professeur d'anglais de son état, dessinateur compulsif par vocation, et titulaire d'un Master 2 de littérature anglophone qu'il a consacré à Lovecraft ; ce qui explique à la fois sa culture encyclopédique et le fait qu'on retrouve ici une parodie de L'appel de Cthulhu intitulée La pelle de Cthulhu, dans laquelle le monstre cosmique tient une pelle et se plaint que tuer tout le monde « l'a creusé ». Ce tome 2, sobrement sous-titré Pour le meilleur et pour le porc, rassemble les strips de la deuxième année du blog, soit environ soixante-quinze vignettes publiées de janvier 2013 à fin 2014. Première différence notable avec le tome précédent : l'abandon de la couleur. Tout est ici en noir et blanc, encré à l'ancienne, et ce choix — délibéré, assumé — transforme profondément la nature de l'objet.
Le principe reste identique : tous les personnages ont un groin, le lexique porcin passe au filtre de la langue française et de la pop culture mondiale, et on ne cherche ni intrigue ni héros récurrent. C'est un dictionnaire, pas un roman. Un dictionnaire du monde contemporain, de ses absurdités politiques, de ses références cinématographiques et de ses lieux communs philosophiques, réécrit avec un groin à la place de chaque visage et un calembour à la place de chaque concept. Cela tient à la fois du Gotlib des Rubrique-à-brac, du Geluck le plus absurde (qu'Erwan Bracchi parodie d'ailleurs explicitement avec Le 'chon de Philippe G'luck », dont le cochon en costume lève le doigt pour avertir que « Le plagiat, c'est mal. Très mal. ») et de la vieille tradition française de l'humour gras-mais-pas-que, celle de Fluide Glacial dans ses grandes heures.
Ce qui frappe immédiatement, c'est la densité. Là où le tome 1 comptait parfois sur la seule phonétique pour faire tenir son strip — « arrivés à bon porc » pour « bon port », et on passe à autre chose —, le tome 2 empile plus volontiers les niveaux de lecture. Prenez Soirée pouces : des personnages à tête de pouce se retrouvent en soirée, et l'un d'eux est absent parce qu'on « l'a mis à l'index pour une obscure histoire de doigt d'honneur ». Incident qualifié d'« Un incident majeur ! ». La cascade digitale s'enchaîne avec la fluidité d'un mécanisme d'horlogerie. Ou encore Le morse Elmer : un morse parle en code Morse dans sa bulle, et la légende nous apprend que « malgré son amour immodéré des mots, il prenait si souvent le mors aux dents » : trois homophones mobilisés simultanément, et le dessin du morse campé au bord de la banquise avec ses moustaches et ses défenses est, lui aussi, parfaitement exécuté. On est loin du jeu de mots posé sur un dessin alimentaire.
Car c'est là l'autre évolution majeure de ce tome : le graphisme s'affirme. La décision de travailler en noir et blanc libère quelque chose. Le trait, encré directement à la plume ou au pinceau selon les planches, gagne en caractère ce qu'il perd en couleur. Certaines vignettes atteignent une ambition qui n'a plus grand-chose à envier aux auteurs publiés en maison d'édition. La planche consacrée au pape Très Saint Porc Urbain II en 1095 — « Et surtout n'oubliez pas, mes frères, ce que disait notre Seigneur Jésus Christ dans son infinie sagesse : armez-vous les uns les autres. Amen. » — est une réussite formelle incontestable : cathédrale pleine page, foule de fidèles en perspective plongeante, bannières de croisade, bannières à groins. Erwan Bracchi pense l'image. De même, Lady Godiveau — Lady Godive rebaptisée du nom d'une farce de charcuterie, qui parcourt les rues de « Coventruie » nue sur son cheval pour protester contre la pression fiscale du comte Néobric, « car, comme on dit, quand la salope galope, c'en est trot » — est dessinée avec une maîtrise du nu et de l'architecture médiévale qui tranche avec la spontanéité parfois fruste des premiers strips.
Les grandes affiches parodiques, qui étaient déjà le point fort du tome 1, sont ici poussées plus loin encore. Le bon, la brute et la truie, réalisé par « Serge et Léon » avec « Clint Westwood », encensé par « Marc Porcel » (« Un film pour nous ») et L'Immonde (« Des pistolets, du pognon, des putes. Que demande le peuple ? »), est un hommage à Leone qui rivalise avec les meilleures parodies visuelles publiées dans Fluide Glacial. Cochonne la Barbare, « d'après l'œuvre de Robert E. Holard », avec son cochon en armure de guerrière brandissant une épée sous les flammes, et la critique du Pigaro — « Porc épique » — est du même acabit. Et Ping Pong, pleine page King Kong version pongiste au-dessus des toits de New York, commentée par Télé 7 Porcs (« C'est d'la balle ! »), est peut-être la composition la plus équilibrée de la série jusqu'ici.
Il y a aussi une montée en régime de la dimension métatextuelle, qui était déjà une des marques de fabrique du tome 1. L'autoportrait où Erwan Bracchi se dessine de dos, vu en plongée, « sur les traces de son ancêtre le bracchiosaure » est d'un narcissisme assumé et désarmant. La vignette où « l'auteur du présent strip n'ayant pas la moindre idée de ce qu'il pourrait bien mettre dans cette case » présente « ce modeste phylactère sur fond noir. Désolé ! » est l'aveu d'un auteur qui préfère reconnaître le vide plutôt que de le meubler avec un gag raté. Et René Decker, « célèbre ponceur fangeais », qui dit « Je ponce donc j'essuie », réécrit le cogito ergo sum de Descartes en trois mots, avec le cartouche signé et tout. C'est du gag de très haute voltige, et Erwan Bracchi le sait.
La dimension politique se durcit aussi sensiblement. Le Hitlard de 1933 et sa « traque aux truies » pour ne garder que « des surporcs ou, plus exactement, des bons à rien » est une relecture de l'eugénisme nazi par le bas — le surhomme retourné en sous-cochon inutile — qui ne manque pas d'audace. Président evil, planche pleine page parodiant Resident evil avec Mitterrance, Chiera, Sarkochon et Grollandz au groin, est d'une méchanceté politique équitable — droite et gauche s'y retrouvent dans la même boue — et les portraits sont reconnaissables. La vignette des ministres face caméra — « Nous ne voulons rien d'autre que votre bien. / DEVISE DE MINISTRE : QUI GOUVERNE-MENT. » — et son pendant député — « Nous ne disons rien d'autre que la vérité. / DEVISE DE DÉPUTÉ : QUI PARLE MENT. » — sont d'une concision lapidaire qui rappelle les meilleures pages de Desproges, même si la comparaison fait peut-être trop d'honneur aux deux.
Mais tout n'est pas parfait. L'inégalité de niveau, qui était le talon d'Achille du tome 1, ne disparaît pas : elle se déplace. Certains gags restent des one-liners qui n'ont d'autre mérite que d'exister — Merdeux D2 urinant sur fond noir est rigolo trente secondes, et passe — et quelques vignettes donnent le sentiment que la deadline hebdomadaire a eu raison de l'inspiration. Il y a aussi des strips qui fonctionnent bien mieux sur la page que dans la tête du lecteur : la construction est impeccable, on comprend le mécanisme, on sourit, mais on ne rit pas vraiment. La mécanique est visible, et parfois elle grince. C'est le prix du rythme de production artisanal, et Erwan Bracchi le paie encore, même s'il le paie moins qu'avant.
Il faut aussi mentionner les Pig Up saisonnières, série de pin-ups cochonnes en pleine page — Miss Halloween, Miss Christmas, Miss Valentine — qui constituent un objet à part dans le recueil, entre hommage aux illustrateurs américains des années cinquante et gag visuel discret. La Miss Valentine, deux angelots à groin tenant une banderole au-dessus d'un lit rond, est formellement la meilleure des trois et donne une idée de ce que le trait d'Erwan Bracchi peut produire quand il se donne le temps de travailler.
La dernière vignette du recueil — Du beau, du bon, du boudin, un boudin noir sur assiette dessiné avec le sérieux photographique d'une nature morte hollandaise, accompagné du slogan détourné du Dubonnet — résume assez bien ce qu'Erwan Bracchi fait de mieux : traiter avec le plus grand sérieux graphique un sujet qui ne le mérite pas, et laisser l'incongruité faire le travail. C'est sobre, c'est efficace, c'est exactement à sa place en fin de volume.
Pour le meilleur et pour le porc est donc mieux que son prédécesseur, et c'est à la fois son meilleur argument et la mesure de son ambition encore inégalement tenue. L'auteur grandit, le trait se renforce, les gags les plus aboutis atteignent une qualité qui dépasse largement le webcomic amateur. Il manque encore, çà et là, ce filtre extérieur qui pousserait à trancher dans la masse, mais cette liberté-là est aussi ce qui produit les pièces les plus audacieuses, celles qu'un éditeur classique aurait peut-être jugées trop risquées, trop absurdes, ou simplement trop étranges. Un troisième tome est en préparation. On y sera, cette fois encore.
Erwan Bracchi est, rappelons-le brièvement pour ceux qui découvriraient l'auteur par ce tome, professeur d'anglais de son état, dessinateur compulsif par vocation, et titulaire d'un Master 2 de littérature anglophone qu'il a consacré à Lovecraft ; ce qui explique à la fois sa culture encyclopédique et le fait qu'on retrouve ici une parodie de L'appel de Cthulhu intitulée La pelle de Cthulhu, dans laquelle le monstre cosmique tient une pelle et se plaint que tuer tout le monde « l'a creusé ». Ce tome 2, sobrement sous-titré Pour le meilleur et pour le porc, rassemble les strips de la deuxième année du blog, soit environ soixante-quinze vignettes publiées de janvier 2013 à fin 2014. Première différence notable avec le tome précédent : l'abandon de la couleur. Tout est ici en noir et blanc, encré à l'ancienne, et ce choix — délibéré, assumé — transforme profondément la nature de l'objet.
Le principe reste identique : tous les personnages ont un groin, le lexique porcin passe au filtre de la langue française et de la pop culture mondiale, et on ne cherche ni intrigue ni héros récurrent. C'est un dictionnaire, pas un roman. Un dictionnaire du monde contemporain, de ses absurdités politiques, de ses références cinématographiques et de ses lieux communs philosophiques, réécrit avec un groin à la place de chaque visage et un calembour à la place de chaque concept. Cela tient à la fois du Gotlib des Rubrique-à-brac, du Geluck le plus absurde (qu'Erwan Bracchi parodie d'ailleurs explicitement avec Le 'chon de Philippe G'luck », dont le cochon en costume lève le doigt pour avertir que « Le plagiat, c'est mal. Très mal. ») et de la vieille tradition française de l'humour gras-mais-pas-que, celle de Fluide Glacial dans ses grandes heures.
Ce qui frappe immédiatement, c'est la densité. Là où le tome 1 comptait parfois sur la seule phonétique pour faire tenir son strip — « arrivés à bon porc » pour « bon port », et on passe à autre chose —, le tome 2 empile plus volontiers les niveaux de lecture. Prenez Soirée pouces : des personnages à tête de pouce se retrouvent en soirée, et l'un d'eux est absent parce qu'on « l'a mis à l'index pour une obscure histoire de doigt d'honneur ». Incident qualifié d'« Un incident majeur ! ». La cascade digitale s'enchaîne avec la fluidité d'un mécanisme d'horlogerie. Ou encore Le morse Elmer : un morse parle en code Morse dans sa bulle, et la légende nous apprend que « malgré son amour immodéré des mots, il prenait si souvent le mors aux dents » : trois homophones mobilisés simultanément, et le dessin du morse campé au bord de la banquise avec ses moustaches et ses défenses est, lui aussi, parfaitement exécuté. On est loin du jeu de mots posé sur un dessin alimentaire.
Car c'est là l'autre évolution majeure de ce tome : le graphisme s'affirme. La décision de travailler en noir et blanc libère quelque chose. Le trait, encré directement à la plume ou au pinceau selon les planches, gagne en caractère ce qu'il perd en couleur. Certaines vignettes atteignent une ambition qui n'a plus grand-chose à envier aux auteurs publiés en maison d'édition. La planche consacrée au pape Très Saint Porc Urbain II en 1095 — « Et surtout n'oubliez pas, mes frères, ce que disait notre Seigneur Jésus Christ dans son infinie sagesse : armez-vous les uns les autres. Amen. » — est une réussite formelle incontestable : cathédrale pleine page, foule de fidèles en perspective plongeante, bannières de croisade, bannières à groins. Erwan Bracchi pense l'image. De même, Lady Godiveau — Lady Godive rebaptisée du nom d'une farce de charcuterie, qui parcourt les rues de « Coventruie » nue sur son cheval pour protester contre la pression fiscale du comte Néobric, « car, comme on dit, quand la salope galope, c'en est trot » — est dessinée avec une maîtrise du nu et de l'architecture médiévale qui tranche avec la spontanéité parfois fruste des premiers strips.
Les grandes affiches parodiques, qui étaient déjà le point fort du tome 1, sont ici poussées plus loin encore. Le bon, la brute et la truie, réalisé par « Serge et Léon » avec « Clint Westwood », encensé par « Marc Porcel » (« Un film pour nous ») et L'Immonde (« Des pistolets, du pognon, des putes. Que demande le peuple ? »), est un hommage à Leone qui rivalise avec les meilleures parodies visuelles publiées dans Fluide Glacial. Cochonne la Barbare, « d'après l'œuvre de Robert E. Holard », avec son cochon en armure de guerrière brandissant une épée sous les flammes, et la critique du Pigaro — « Porc épique » — est du même acabit. Et Ping Pong, pleine page King Kong version pongiste au-dessus des toits de New York, commentée par Télé 7 Porcs (« C'est d'la balle ! »), est peut-être la composition la plus équilibrée de la série jusqu'ici.
Il y a aussi une montée en régime de la dimension métatextuelle, qui était déjà une des marques de fabrique du tome 1. L'autoportrait où Erwan Bracchi se dessine de dos, vu en plongée, « sur les traces de son ancêtre le bracchiosaure » est d'un narcissisme assumé et désarmant. La vignette où « l'auteur du présent strip n'ayant pas la moindre idée de ce qu'il pourrait bien mettre dans cette case » présente « ce modeste phylactère sur fond noir. Désolé ! » est l'aveu d'un auteur qui préfère reconnaître le vide plutôt que de le meubler avec un gag raté. Et René Decker, « célèbre ponceur fangeais », qui dit « Je ponce donc j'essuie », réécrit le cogito ergo sum de Descartes en trois mots, avec le cartouche signé et tout. C'est du gag de très haute voltige, et Erwan Bracchi le sait.
La dimension politique se durcit aussi sensiblement. Le Hitlard de 1933 et sa « traque aux truies » pour ne garder que « des surporcs ou, plus exactement, des bons à rien » est une relecture de l'eugénisme nazi par le bas — le surhomme retourné en sous-cochon inutile — qui ne manque pas d'audace. Président evil, planche pleine page parodiant Resident evil avec Mitterrance, Chiera, Sarkochon et Grollandz au groin, est d'une méchanceté politique équitable — droite et gauche s'y retrouvent dans la même boue — et les portraits sont reconnaissables. La vignette des ministres face caméra — « Nous ne voulons rien d'autre que votre bien. / DEVISE DE MINISTRE : QUI GOUVERNE-MENT. » — et son pendant député — « Nous ne disons rien d'autre que la vérité. / DEVISE DE DÉPUTÉ : QUI PARLE MENT. » — sont d'une concision lapidaire qui rappelle les meilleures pages de Desproges, même si la comparaison fait peut-être trop d'honneur aux deux.
Mais tout n'est pas parfait. L'inégalité de niveau, qui était le talon d'Achille du tome 1, ne disparaît pas : elle se déplace. Certains gags restent des one-liners qui n'ont d'autre mérite que d'exister — Merdeux D2 urinant sur fond noir est rigolo trente secondes, et passe — et quelques vignettes donnent le sentiment que la deadline hebdomadaire a eu raison de l'inspiration. Il y a aussi des strips qui fonctionnent bien mieux sur la page que dans la tête du lecteur : la construction est impeccable, on comprend le mécanisme, on sourit, mais on ne rit pas vraiment. La mécanique est visible, et parfois elle grince. C'est le prix du rythme de production artisanal, et Erwan Bracchi le paie encore, même s'il le paie moins qu'avant.
Il faut aussi mentionner les Pig Up saisonnières, série de pin-ups cochonnes en pleine page — Miss Halloween, Miss Christmas, Miss Valentine — qui constituent un objet à part dans le recueil, entre hommage aux illustrateurs américains des années cinquante et gag visuel discret. La Miss Valentine, deux angelots à groin tenant une banderole au-dessus d'un lit rond, est formellement la meilleure des trois et donne une idée de ce que le trait d'Erwan Bracchi peut produire quand il se donne le temps de travailler.
La dernière vignette du recueil — Du beau, du bon, du boudin, un boudin noir sur assiette dessiné avec le sérieux photographique d'une nature morte hollandaise, accompagné du slogan détourné du Dubonnet — résume assez bien ce qu'Erwan Bracchi fait de mieux : traiter avec le plus grand sérieux graphique un sujet qui ne le mérite pas, et laisser l'incongruité faire le travail. C'est sobre, c'est efficace, c'est exactement à sa place en fin de volume.
Pour le meilleur et pour le porc est donc mieux que son prédécesseur, et c'est à la fois son meilleur argument et la mesure de son ambition encore inégalement tenue. L'auteur grandit, le trait se renforce, les gags les plus aboutis atteignent une qualité qui dépasse largement le webcomic amateur. Il manque encore, çà et là, ce filtre extérieur qui pousserait à trancher dans la masse, mais cette liberté-là est aussi ce qui produit les pièces les plus audacieuses, celles qu'un éditeur classique aurait peut-être jugées trop risquées, trop absurdes, ou simplement trop étranges. Un troisième tome est en préparation. On y sera, cette fois encore.
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