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· Julien   Lepage

Le consultant
Tony Basgallop
2023

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Illustration de critique : Le consultant
Prime Video a glissé discrètement dans son catalogue, début 2023, une petite série qui n'a pas fait beaucoup de bruit à son arrivée. Le Consultant, développée par Tony Basgallop — le showrunner déjà à l'origine de Servant pour Apple TV+ —, adapte le roman éponyme de Bentley Little, auteur américain spécialisé dans l'horreur sociale. Au générique, un nom qui suffit à lui seul à capter l'attention : Christoph Waltz, entouré de Nat Wolff, Brittany O'Grady et Aimee Carrero. La promesse est alléchante : une satire du monde du travail teintée d'inquiétante étrangeté, quelque part entre le thriller psychologique et la comédie noire. L'histoire démarre sur les chapeaux de roue. M. Patoff, consultant mystérieux engagé par CompWare à la suite d'une fusion, s'installe progressivement aux commandes de cette petite boîte de jeux mobiles à l'ambiance startup décontractée. Autour de lui gravitent Craig, développeur anxieux qui va progressivement perdre pied, et Elaine, assistante ambitieuse qui flaire l'opportunité de grimper dans la hiérarchie. Le décor est posé : un patron de l'ombre, des employés pris en étau, et une atmosphère qui vire doucement au cauchemar kafkaïen. Le scénario s'installe avec un certain art du malaise. Les premières heures promettent beaucoup : M. Patoff débarque sans crier gare, impose des règles absurdes, convoque des gens à trois heures du matin, et personne ne semble vraiment savoir qui l'a engagé ni pourquoi il est là. C'est efficace, un brin hypnotique. Sauf que la série s'échoue rapidement sur un écueil rédhibitoire : elle accumule les fils d'intrigue sans jamais en tirer un seul jusqu'au bout. Qui est réellement Patoff ? D'où vient-il ? Que cherche-t-il ? À la fin de la saison, la réponse est la même qu'au début : on ne sait pas. Les prothèses, l'or, les disparitions — autant de pistes semées avec soin et abandonnées avec négligence. La satire du management toxique, pourtant fertile, reste à l'état d'esquisse. On est moins dans Succession que dans un Twin Peaks de bureau qui aurait oublié de noter ses idées quelque part. Il faut également signaler que certaines situations peinent à convaincre, notamment pour un regard européen. Une startup française où tout le monde rapplique en pleine nuit sur simple injonction d'un inconnu, où un parfait étranger prend les commandes sans que personne ne sourcille vraiment — ça fonctionne dans une multinationale américaine dépersonnalisée, pas dans une petite entreprise où les gens se connaissent depuis des années. Ce glissement culturel crée un léger sentiment d'irréalité qui nuit à l'immersion. Les personnages, eux, restent en surface. Craig est le paniqué de service, et s'il craque progressivement, on sent que ce destin lui était tracé dès la première scène, avec ou sans consultant. Elaine suit une trajectoire plus intéressante — l'ambition qui ronge l'humanité —, mais son arc se résout trop vite et sans grande nuance. Le triangle meilleure amie / collègue / femme du collègue tient lieu de sous-intrigue pour meubler, sans apporter grand-chose à l'ensemble. Les thèmes, eux, méritent d'être salués même s'ils restent insuffisamment exploités. La série pointe avec justesse la figure du consultant comme archétype du gestionnaire sans état d'âme, venu dégraisser, optimiser, et repartir. La relation de servitude volontaire entre employés et patron, le sacrifice de soi pour survivre dans une structure qui ne vous voit que comme une ressource — tout cela est là, esquissé avec pertinence, mais jamais vraiment développé. L'ambiance générale tient davantage de l'angoisse diffuse que de la satire mordante. Visuellement, la série est soignée. La photographie joue sur les contrastes entre les espaces ouverts et lumineux des open spaces et les recoins sombres où Patoff semble toujours surgir. La direction artistique installe un malaise discret mais constant, renforcé par une bande-son qui choisit ses moments avec soin. Basgallop maîtrise l'esthétique, c'est indéniable. C'est le fond qui lui échappe. Et puis il y a Christoph Waltz. Voilà un acteur dont on a compris depuis Inglourious Basterds et Django Unchained qu'il excelle dans les rôles de monstres polis, souriants et terrifiants. Dans la VF, Gilbert Lévy lui prête une voix parfaitement calibrée, posée, légèrement inquiétante, qui contribue à l'aura du personnage. Waltz est la série à lui seul : chaque scène où il apparaît capte immédiatement l'attention, et il parvient à maintenir l'intérêt même quand le script ne lui fournit aucune réponse à donner. Le reste du casting s'en sort honorablement — Nat Wolff en particulier joue la descente aux enfers avec conviction — mais personne n'a les armes pour exister vraiment face à lui. Au bout du compte, Le Consultant est une bonne surprise relative : plus plaisante à regarder qu'à analyser, portée par un acteur au sommet de son art dans un rôle taillé pour lui, et rattrapée in extremis par une atmosphère soignée. Mais elle laisse aussi une sensation de promesse non tenue, de ballon dégonflé avant d'avoir atteint son altitude. Si une saison 2 voit le jour — ce qui n'était pas acquis au moment de la diffusion —, il faudra que Basgallop se décide enfin à répondre à ses propres questions. Les amateurs d'étrangeté corporative apprécieront peut-être aussi Severance ou The Office dans ses heures les plus noires — des séries qui, elles, savent où elles vont.
Ma note63%
Vu le 8 Juin 2023


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