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· Julien   Lepage

La couleur des sentiments
Tate Taylor
2011

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Illustration de critique : La couleur des sentiments
Tate Taylor adapte ici le best-seller La couleur des sentiments de Kathryn Stockett avec une justesse qui force le respect. La couleur des sentiments n'est pas un simple film sur la ségrégation raciale dans l'Amérique des années 60 ; c'est un drame aux teintes subtiles, où l'humour et l'émotion se conjuguent sans jamais tomber dans la facilité. On pourrait redouter un récit manichéen où les opprimés sont invariablement angéliques et les oppresseurs grotesquement caricaturaux, mais le film, bien que simpliste dans sa structure narrative, réussit à naviguer habilement entre les nuances de son propos.

Dans le Mississippi de 1963, une jeune journaliste en herbe, Skeeter, revient dans sa ville natale et décide de donner la parole aux bonnes noires qui élèvent les enfants des familles blanches sans jamais être considérées comme des êtres à part entière. Aibileen et Minny, deux domestiques courageuses et charismatiques, vont alors braver les interdits pour témoigner de leur quotidien et dénoncer l'hypocrisie sociale qui les relègue à une existence de servitude invisible.

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'efficacité du scénario. Bien que l'on sente parfois une volonté trop marquée d'émouvoir le spectateur, la narration est suffisamment fluide et rythmée pour éviter l'écueil du pathos excessif. Loin de se limiter à une simple dénonciation binaire du racisme, La couleur des sentiments interroge également la condition féminine, dans une société où les femmes blanches elles-mêmes sont enfermées dans un rôle qu'elles n'ont pas forcément choisi. Une hiérarchie sociale qui broie tout le monde, sauf celles et ceux qui osent la contester.

Les personnages sont d'ailleurs l'une des plus grandes forces du film. Skeeter est une héroïne attachante, même si son rôle de jeune idéaliste blanche qui se dresse contre l'injustice peut sembler attendu. Mais ce sont surtout Aibileen et Minny qui portent le récit avec une intensité bouleversante. La première, marquée par la perte de son fils, incarne la dignité silencieuse d'une femme qui a trop longtemps subi. La seconde, plus exubérante, impose un charisme comique et tragique à la fois, donnant au film ses moments les plus mémorables. Quant à Hilly, antagoniste délicieusement haïssable, elle ne sombre jamais dans la caricature absolue, ce qui la rend d'autant plus glaçante.

Derrière cette fresque sociale se cachent des thématiques plus universelles qu'il n'y paraît. Il est question de mémoire et de transmission, de la peur de prendre la parole et du courage qu'il faut pour s'affranchir des règles établies. Plus encore, le film rappelle que l'histoire n'est jamais figée et que les oppressions d'hier continuent de résonner aujourd'hui. Certes, on pourrait lui reprocher de lisser son propos, de ne pas aller assez loin dans sa critique de l'Amérique ségrégationniste. Mais c'est précisément cette accessibilité qui fait sa force : il s'adresse à un large public, sans jamais donner l'impression d'une leçon moralisatrice.

D'un point de vue esthétique, la réalisation de Tate Taylor est sobre, mais efficace. La reconstitution des années 60 est impeccable, avec une attention aux détails qui confère au film une véritable authenticité. La photographie, chaleureuse et lumineuse, contraste habilement avec la dureté du propos. Quant à la musique de Thomas Newman, elle accompagne l'ensemble avec une discrétion bienvenue, évitant l'écueil du mélodrame forcé.

Le casting, lui, est absolument remarquable. Emma Stone, parfaite en jeune femme idéaliste, trouve ici l'un de ses rôles les plus convaincants. Mais ce sont surtout Viola Davis et Octavia Spencer qui crèvent l'écran. La première, toute en retenue, habite son rôle avec une intensité bouleversante. La seconde, plus explosive, apporte une énergie salvatrice à l'ensemble. Bryce Dallas Howard, dans le rôle de la détestable Hilly, s'en sort avec brio, assumant pleinement la cruauté de son personnage sans jamais tomber dans le grotesque. Mention spéciale à Jessica Chastain, dont la performance sincère et touchante apporte une touche de fraîcheur inattendue.

Sans révolutionner le genre, La couleur des sentiments est un film d'une indéniable efficacité. Il joue sur des ressorts connus, mais il le fait avec sincérité et talent. Certains y verront une vision trop édulcorée de la ségrégation, un récit qui préfère caresser son spectateur dans le sens du poil plutôt que de le bousculer réellement. Mais il n'en demeure pas moins une œuvre généreuse et captivante, portée par des actrices exceptionnelles. Un film qui, sans forcer la main, parvient à toucher, à questionner, et à laisser derrière lui une impression durable.
Ma note71%
Vu le 3 Juin 2012


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